‹ Les Doctrines de Haine; l'antisémitism, l'antiprotestantisme, l'anticlericalismChapitre 19 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CONCLUSION

I. Que l’anticléricalisme a été réveillé par l'antisémitisme et l’antiprotestantisme. — Comment ils ont discrédité les revendications des catholiques et amené l’échec de la politique de Léon XIII en France. — Comment les « anti » s’enlèvent le droit de réclamer la liberté. — Que l’intolérance des uns ne justifiepas celle des autres.

— II. De la prétention des trois « anti » de refaire l’unité nationale. — Comment ils invoquent tous les trois la contrainte. — Que l’unité de doctrine ne peut être réalisée dans l’État moderne.

— III. Comment, sous prétexte de défendre l’unité de l’État ou l’unité morale de la nation, les trois « anti » se réclament également de l’ancien régime. — De la prétention de ne tolérer aucun État dans l’État. — Où est le péril à cet égard aujourd’hui?

— Les lois d’exception et les Droits de l’Homme. — Que la liberté et l’égalité sont seules conformes à l’esprit moderne.

Messieurs,

Nous allons achever, aujourd’hui, la trop longue étude que j’ai entreprise devant vous.

Dès notre première réunion, j’ai dû poser en principe que les trois « anti », l’antisémitisme, l’antiprotestan-

CONCLUSION

tisme, l’anticléricalisme, s’appelaient, se provoquaient, s’exaltaient l’un l’autre. Nous en avons la preuve par ce qui se passe, en ce moment, sous nos yeux.

D’où provient cette recrudescence de l’anticléricalisme à laquelle nous assistons? Le péril « clérical » est-il plus menaçant qu’il y a dix ans? Le clergé est-il le directeur de l’esprit public, et les congrégations sontelles maîtresses de la France? Serait-ce que, dans les élections, nous voyons le suffrage universel se porter en masse vers ceux que, pour les discréditer, leurs adversaires appellent les candidats des curés ? Serait-ce encore que le Pape s’ingère, chaque jour, indûment, dans nos affaires intérieures, ou que le Vatican a donné pour mot d’ordre, aux catholiques, le renversement de la République?

Non, assurément; la grande raison de la recrudescence de l’anticléricalisme, elle est ailleurs ; il n’est pas besoin de la chercher bien loin ; elle est, nous sommes forcés de le constater, dans les violences, dans les menaces de l’antisémitisme et de l’antiprotestantisme.

Je vous disais, — je disais aux juifs et aux protestants : semez l’anticléricalisme et vous récolterez l’antisémitisme et l’antiprotestantisme . Je vous dirai de

même, aujourd’hui, — je dirai aux catholiques : semez l’antisémitisme , semez l’antiprotestantisme , et vous récolterez l’anticléricalisme.

L’antisémitisme et l’antiprotestantisme, à la suite de l'Affaire que vous savez, et pour des raisons sur lesquelles je crois inutile d’insister, ont pris une force, une vigueur nouvelles . Ils se sont montrés plus bruyants, plus injurieux, plus agressifs que jamais. Ils ont trop laissé voir qu’ils croyaient enfin arrivé le jour de leur triomphe et de leurs vengeances. Ils ont, par leurs cris et par leurs provocations, ranimé les passions confessionnelles et réveillé l’anticléricalisme mal assoupi. Et comme l’intolérance appelle l’intolérance, ils ont été, malgré eux, les principaux fauteurs des colères de l’anticléricalisme.

Comment ne l’avaient-ils pas prévu? il fallait tout l’aveuglement de la passion et de la haine pour que les apôtres de l’antisémitisme et de l’antiprotestantisme ne sentissent pas quel périlleux contre-coup, pour les catholiques, devaient avoir ces ardentes prédications contre le juif et contre le huguenot. L’antisémitisme, l’antiprotestantisme n’allaient-ils pas jusqu’à s’offrir aux populations comme les vrais, les seuls représentants de la tradition catholique, aussi bien que de la tradition nationale? Par là, ils ne devaient aboutir qu’à une chose : à compromettre l’Église et les catholiques.

Je dois parler, ici, en toute franchise. Trop de catho-

CONCLUSION

Jiques, trop de membres du clergé, trop de feuilles soi-disant religieuses ont laissé identifier la cause de l’Église avec celle de l’antisémitisme. Le haut clergé, il est vrai, l’épiscopat, notamment, s’en est bien gardé; il était, pour cela, trop sage. Les évêques se sont tus ; leur prudence s’est réfugiée dans le silence ; mais ce silence même, que leur ont parfois reproché les antisémites, d’autres ont pu y voir un acquiescement tacite à l’antisémitisme. Moines, prêtres ou laïques, trop peu de catholiques ont senti que leur devoir, comme leur intérêt, était de répudier les violences de l’antisémitisme1. Les uns ne l’ont pas compris, les autres ne l’ont pas osé. Car, il faut le dire à la décharge des timides, l’antisémitisme est une puissance ; la presse antijuive et antiprotestante a exercé une véritable terreur sur certaines classes de la population, particulièrement sur les catholiques et sur les membres du clergé. J’en ai entendu plus d’un s’en plaindre, tout bas ; bien peu ont osé protester, tout haut, et désavouer, publiquement, ce compromettant allié. Quelques-uns, tout en regrettant les excès de la polémique antijuive ou antiprotestante, ont cru trouver, dans l’antisémitisme et dans l’anliprotestantisme, une diversion aux haines et aux menaces de l’anticléricalisme. Ils se sont flattés que le cri de :

1. Quelques prêtres l’ont fait cependant en France et à l’étranger. Ainsi, en Allemagne, le docteur Fr. Franck, ancien député au Reichstag et au Landtag bavarois, auteur de Die Kirche und die Juden et de Der Rilualmord (Regensburg, G.-J. Manz, 1901).

A bas les Juifs ! couvrirait celui de : A bas les Jésuites! au lieu de sentir que ces cris de haine s’appelaient et se provoquaient l’un l’autre. Détestable politique et coupables calculs I qui se rencontrent aussi, en sens inverse, chez certains des fauteurs de l’anticléricalisme, et qui se retournent, fatalement, contre les promoteurs de ces diversions odieuses.

La recrudescence de l’anticléricalisme parlementaire en est la preuve manifeste. C’est, avant tout, la répercussion des violences de l’antisémitisme et de l’antiprotestantisme, à la suite du procès de Rennes. Pour nombre de ceux qui Pont votée ou soutenue, la loi sur les associations n’est qu’une réponse à l’antisémitisme et la dispersion des jésuites, qu’une mesure de représailles.

Reportez-vous à cinq ans, à dix ans en arrière; l’anticléricalisme semblait en baisse ; c’était, déjà, quelque chose d’un peu suranné, d’un peu vieillot ; les esprits les plus distingués ou les plus sérieux semblaient s’être affranchis de ses antipathies ou de ses préjugés ; les décrets contre les Congrégations étaient tombés en désuétude; la liberté religieuse, la liberté d’enseignement, la liberté d’association semblaient s’acclimater chez nous ; la politique du Pape Léon XIII paraissait devoir produire ses fruits.

Cette politique, nous savons quelle en était la haute et large inspiration. Pour la première fois peut-être, depuis près d’un siècle, siégeait, sur la chaire romaine,

CONCLUSION

un Pape comprenant l’esprit de son temps. Le successeur de Pie IX ne craignait pas de faire des avances à la démocratie et à la République. Il faisait appel aux idées de tolérance et de paix. C’était un pontife qui méritait, entre tous, le nom de pacifique. 11 prodiguait ses efforts pour délivrer l’Église des compromissions de partis et dégager le clergé des liens politiques. Cette œuvre d’apaisement du Pape Léon XIII, elle semblait, naguère encore, en voie de réussir ; nous sommes, aujourd’hui , contraint d'avouer que , chez nous , en France, elle a échoué. A qui en est la faute ?

L’échec de la politique de Léon XIII tient à deux ' causes connexes. Son action pacificatrice a rencontré un double obstacle, un double fanatisme : d’un côté, le fanatisme anticlérical, les préjugés, les passions et, aussi, la tactique des révolutionnaires et des politiciens qui croient avoir intérêt à entretenir, parmi les foules, les préventions et les haines de l’anticléricalisme; — d’un autre côté, le fanatisme antisémite, les préjugés, les rancunes et, aussi, la tactique des hommes qui croient avoir intérêt à exalter, dans les masses, les jalousies et les colères de l’antisémitisme ou de l’antiprolestantisme. Car, lorsque je me sers du mot fanatisme, je fais honneur aux sectaires ou aux agitateurs des deux partis, en leur attribuant, comme unique mobile, un sentiment après tout désintéressé. Pour beaucoup des meneurs, dans les deux camps, le fanatisme et la passion sectaire se doublent de calculs, qui n’ont souvent

rien d’honorable. Pour beaucoup de leurs apôtres, les fureurs des trois « anti » ne sont qu’une façon d’exploiter l’aveugle crédulité des masses.

A l’antisémitisme, à l’antiprotestantisme revient, ainsi, pour une bonne part, et j’ose dire pour la principale part, la responsabilité de la recrudescence de l’anticléricalisme. Leurs emportements ont réveillé les défiances anciennes ; leurs appels à l’intolérance ont effrayé les uns et irrité les autres ; leurs menaces ont découragé les amis de la liberté et stimulé les ennemis de l’Église. L’anticléricalisme n’a eu qu’à montrer ces revenants du moyen âge ou de l’ancien régime pour rendre suspects les catholiques qui osent invoquer la liberté.

Les plus sages des catholiques ont compris que, dans la France moderne, il n’y avait de sécurité, pour l’Église, et de paix religieuse, pour le pays, que sur le terrain de la liberté — large terrain accessible à tous et qui doit rester ouvert à tous; mais quand ils ont voulu s’y établir, l’antisémitisme s’est joint à l’anticléricalisme pour leur rendre la place intenable. Quelle pouvait être l’autorité de ces catholiques, si sincères fussent-ils, pour réclamer la liberté et l’égalité, au nom du droit commun, alors qu’à côté d’eux, et jusque dans leurs propres rangs, des écrivains ou des orateurs dont la voix portait au loin, et qui se donnaient au pays comme les représentants attitrés de l’Église et de l’esprit catholique, refusaient, bruyamment, le bénéfice de la liberté et du

CONCLUSION

droit commun à des catégories entières de citoyens français ?

L’antisémitisme a ainsi jeté le discrédit sur les revendications des catholiques ; l’antisémitisme leur a enlevé, aux yeux d’un trop grand nombre de nos concitoyens, le droit de parler de liberté ; l’antisémitisme a permis, à des hommes de bonne foi, de mettre en doute la sincérité et la loyauté des catholiques qui réclament l’égalité et le droit commun ; l’antisémitisme a justifié, pour trop de nos compatriotes, les mesures de défiance et de défense proposées contre l’Église et contre les congrégations, si bien qu’on pourrait dire que les premières victimes de l’antisémitisme auront été le clergé et les congrégations religieuses.

Et cela était fatal, et lorsque nous l’annoncions, aux catholiques, il y a quelques années1, nous n’avions pas, pour le prédire, besoin d’être prophète.

Rien, en effet, n’est plus dangereux pour les catholiques, pour leur clergé, pour leurs congrégations, que d’avoir l’air de réclamer, comme le font chaque jour les antisémites, des lois d’exception, des restrictions aux droits civils ou politiques, des mesures d'intolérance contre les juifs, contre les protestants, contre les « judaïsants », contre qui que ce soit. Les catholiques, le clergé, les congrégations ne peuvent avoir de liberté et de sécurité qu’en cherchant un refuge dans la liberté

1. Voyez l'Antisémitisme, conférence à l’Institut catholique, Calmann Lévy, 1897, p. 88.

commune. La liberté doit être leur place forte ; mais, pour qu’ils puissent s’y maintenir et s’y retrancher, il faut qu’ils y admettent, loyalement, les autres à côté d’eux, juifs, protestants, libres penseurs. La liberté doit offrir un abri à tous, — ou elle 11e peut abriter personne.

De tous les Français, les catholiques, les membres du clergé, les religieux sont les plus intéressés à repousser, jusqu’en leur principe, les lois d’exception réclamées, follement, par les antisémites. Les lois d’exception sont une arme à deux tranchants qu’il est insensé de mettre aux mains d’une démocratie. Elles blessent, tôt ou tard, ceux qui osent s’en servir ; elles se retournent, d’habitude, contre leurs promoteurs. C’est là, une vieille leçon de l’iiistoire. Rappelez-vous les nombreux actes d’intolérance du passé ; vous verrez que toutes les religions, toutes les doctrines, tous les partis ont été proscrits successivement. Prenez la patrie de l’Inquisition, prenez l’Espagne que certains « anti » semblent vouloir nous donner pour modèle ; — l’Espagne a commencé ses proscriptions par les juifs, elle a continué par les hérétiques, puis par les Maures, elle a terminé par les Jésuites. Prenez la France de l’ancien régime ou la France de la Révolution : vous savez que les lois de la Terreur contre les émigrés et contre les prêtres assermentés ne sont guère que les lois de l’ancienne monarchie, les lois de Louis XIY et de Louis XV contre les Prétendus Réformés.

C’est une chose qu’aucun de nous ne devrait oublier,

CONCLUSION

une chose que les catholiques et les défenseurs de l’Église devraient toujours avoir présente à l’esprit : tout appel à l’intolérance et à des lois d’exception se retourne, chez nous, contre l’Église et contre les congrégations. Elles en font, en ce moment, la dure expérience. Comme si elles en étaient responsables, c’est à elles qu’on fait payer les violences de l’antisémitisme et de l’antiprotestantisme ; c’est sur elles que retombent les coups que certains de leurs amis voulaient porter à d’autres; et quand elles viennent s’en plaindre, au nom de la liberté, on raille leurs doléances en les renvoyant aux pamphlets antijuifs, comme si l’on n’exerçait contre elles que des représailles.

Mais les menaces des antisémites etdesantiprolestants justifient-elles les violences de l’anticléricalisme? De ce que des sectaires ont réclamé des mesures d’exception contre les juifs ou contre les protestants, est-ce une rai son pour qu’on prenne des mesures du même genre contre les catholiques, contre leur clergé ou leurs congrégations? Non, assurément; si c’est là une explication, ce n’est pas une justification. L’intolérance n’excuse pas l’intolérance. Ce serait même d’une politique détestable, car, s’il est vrai que l’antisémitisme fomente l’anticléricalisme, il est également vrai, comme je vous l’ai déjà rappelé, que l’anticléricalisme, à son tour, fomente l’antisémitisme et l’antiprotestantisme. Des lois anticléricales, des mesures violentes contre la liberté, contre la propriété du clergé ou des congrégations catholiques,

loin d’étouffer l’antisémitisme ou l’antiprotestantisme, ne feront que donner des forces et fournir des arguments aux antisémites et aux antiprotestants. C’est alors qu’ils auront le droit de crier à l’inégalité et à la persécution. Tandis qu’on prétend justifier les lois anticléricales par les violences de l’antisémitisme et de l’antiprotestantisme, ces lois contre l’Église et contre les religieux paraîtront, à une notable partie du pays, la justification de l’antiprotestantisme et de l’antisémitisme. C’est le cercle vicieux de l’intolérance et de la violence. Le juif et le protestant seront, à leur tour, victimes de l’anticléricalisme.

Je sais que, dans les deux camps, on dit, pour se justifier, qu’il est temps d’en finir; je sais que les antisémites et les antiprotestants, d’un côté, que les anticléricaux, de l’autre, nous promettent également la paix et la liberté, après la victoire ; je sais que les uns et les autres se prétendent également obligés de poursuivre leur funeste campagne, parce qu’il s’agit, pour eux, de sauver ou de restaurer ce qu’ils appellent l’unité nationale ou l’unité morale de la France, et qu’en dehors de cette unité, la France, à les entendre, ne peut trouver ni liberté ni repos.

CONCLUSION

C’est là, je vous l’ai déjà montré, une des idées essentielles, on pourrait presque dire l’idée mère des trois « anti ». C’est par là surtout qu’ils se ressemblent, et qu’à travers toutes leurs divergences et leurs oppositions, ils se reproduisent et se réfléchissent l’un l’autre. Le raisonnement, chez tous les trois, est identique ; le but et les procédés sont analogues. La France, répète avec une égale conviction chacun des «anti», est coupée en deux ; il y a deux Frances, il y a deux jeunesses ; c’est une situation périlleuse pour un peuple ; il faut, avant tout, rendre à la France son unité. Et cette unité intellectuelle ou morale, cette unité nationale qu’ils invoquent pareillement, chacun des « anti » se flatte de la refaire, à son profit, en écrasant ou en éliminant ses adversaires.

Que dit l’antisémite? Il dit : « La France est aryenne, la France est chrétienne ; arrière les juifs ! arrière l’esprit sémitique qui dénationalise l’esprit français et détruit l’unité nationale ! »

Que dit l’antiprotestant ? Il dit : « La France est latine, la France est catholique. Arrière les huguenots et le protestantisme 1 arrière l’esprit germanique ou genevois qui fausse l’esprit français et en détruit l’unité! »

Que dit enfin l’anticlérical ? Il dit : « La France moderne est fille de la Révolution et de la Libre Pensée. Arrière Rome et les Jésuites, arrière les cléricaux et les représentants de la réaction qui osent opposer la France du passé à la France nouvelle, et qui empêchent l’esprit moderne de refaire l’unité morale de la nation. »

Chacun des « anti » , en déployant son drapeau , pousse ainsi son cri de guerre, et chacun d’eux se réclame, avec une égale sincérité, de l’intérêt national et de la tradition nationale. Car, dans le long et mobile passé de notre pays et dans nos trop nombreuses révolutions, chacun choisit arbitrairement son époque et ses héros, chacun invoque ce qui peut tourner au bénéfice de sa thèse, chacun se donne comme le représentant de la vraie France, et dénonce ses adversaires comme les ennemis de la tradition et de l’unité françaises, oubliant que notre histoire est trop variée et trop tourmentée pour qu’on puisse ramener le génie français et l’esprit national à l’unité de doctrines et de tendances. Ils invoquent l’unité nationale, et ils ne s’aperçoivent pas qu’en se proscrivant les uns les autres, au nom des luttes du passé, ils perpétuent et ils enveniment les divisions de la commune patrie.

Le plus grave, c’est que, pour refaire cette unité de la nation, chacun des « anti » en appelle à l’État, c’est-àdire à la loi, c’est-à-dire à la contrainte, à la force. Cet appel à la contrainte, cet appel à la loi, l’antisémite le fait cyniquement. — A quoi bon se gêner avec les juifs ,

CONCLUSION

L’anticlérical, au contraire, y apporte une sorte d’hypocrisie, qui est sa façon de rendre hommage à la liberté, tout en la violant. Les catholiques sont trop nombreux pour qu’on puisse s’attaquer .h tous, directement ; on s’attaque à leur clergé, à leurs congrégations, à leurs collèges, à leurs écoles; mais les visées des combattants, sinon les procédés de la lutte, n’en restent pas moins semblables. C’est toujours au moyen de l’action de l’État et de la contrainte légale, qu’anticléricaux, antisémites, antiprotestants prétendent ramener la France dans l’étroit sentier de l’unité.

Cette idée de l’unité intellectuelle ou de l’unité morale que nous rencontrons, également, chez les trois « anti», c’est une idée religieuse plutôt qu’une idée politique ; et si, comme les trois « anti », on en recherche la réalisation dans la contrainte légale et dans la conformité extérieure, je dirai que c’est une idée du Moyen Age, une idée de l’Ancien Régime, incompatible avec l’État moderne, comme avec l’esprit moderne.

Certes, envisagée en elle-même, comme un libre effort des intelligences et une aspiration vers l’unité des cœurs, c’est une grande, une noble idée. L’humanité tend, à travers les siècles, à travers les luttes de peuple à peuple, comme à travers les guerres de doctrines, vers une unité idéale. L’aspiration à l’unité est légitime, lorsqu’elle est volontaire, lorsqu’elle est spontanée, lorsqu’elle sort de l’âme et de la conscience; mais si l’on veut, comme les « anti », la poursuivre par la force,

on aboutit, fatalement, à la violence et à l’oppression . L’histoire entière en est la preuve. Toutes les formes de tyrannie, religieuses ou politiques, toutes les persécutions de la pensée, cette idée d’unité les a couvertes et justifiées.

Une religion, une Église peut prétendre à l’unité de doctrine; certaines Églises, comme l’Église catholique, ne peuvent s’en passer. C’est, pour elles, une condition d’existence; on comprend qu’elles lui fassent tous les sacrifices. Mais, en est-il de même d’un État, d’une nation? Un État n’est pas une Église, un État moderne, surtout. Au rebours d’une Église, il doit faire place, dans son sein, aux doctrines les plus diverses; c’est, pour lui, une condition d’existence et une condition de puissance. L’unité’ de doctrine aboutirait, pour lui, à la mutilation du peuple ou à l’amputation du génie national. « Si ton œil droit te scandalise, arrache ton œil », dit l’Évangile. Est-ce là un précepte applicable aux nations modernes? L’unité de l’État ne peut plus consister dans l’uniformité des croyances. L’anticlérical en doit prendre son parti, tout comme le clérical, tout comme l’antisémite et l’antiprotestant.

Et remarquez l’inconséquence des doctrines et la contradiction des hommes 1 Une des choses qu’en tout pays l’anticlérical reproche le plus, et le plus justement diraije, au cléricalisme et aux cléricaux, c’est de vouloir employer l’action publique, l’autorité de l’État à maintenir ou à restaurer l’unité de doctrine. Or, que fait, à son

CONCLUSION

tour, l’anticlérical? Il fait, exactement, la môme chose; il prétend, lui aussi, établir ou restaurer l’unité de doctrine, non plus au profit de l’Église, mais contre l’Église. Il appelle à son aide la loi, il invoque le bras séculier, il ne recule pas, au besoin, devant le compelle inlrare. Toute la différence, à cet égard, entre l’anticlérical et le clérical, c’est que l’un est logique, et que l’autre ne l’est pas.

Qu’on la couvre des noms d’unité morale, d’unité intellectuelle, d’unité de pensée, d'unité nationale, l’unité ainsi entendue, au sens de conformité de religion ou de doctrine, est une idée d’un autre âge, et j’ajouterai, une idée périlleuse pour les peuples modernes. Suivant le mot d’un grand historien, de Mommsen, parlant des juifs et des antisémites, pareille idée d’unité n’est pas une idée impériale. Les grands États doivent être ouverts aux hommes de toutes croyances, de toutes religions; ils ne peuvent se fonder, ou ils ne peuvent durer qu’à cette condition. Un petit État, une principauté minuscule peut seule, aujourd'hui, prétendre à l’entière unité de religion ou de doctrine ; et encore, tous ceux qui rêvent d’expansion ont dû y renoncer, témoin la Grèce, témoin la Cernagora, longtemps gouvernée par ses évêques, le Monténégro, depuis ses agrandissements de 1878. Pour conserver intacte cette unité dans l’uniformité, il faudrait une République de Saint-Marin ou d’Andorre.

Mais, disent les trois « anti », s’il est difficile, s'il est impossible de réaliser l’unité de doctrine, par la loi et par la contrainte légale, il est une chose dont le pays ne peut se désintéresser, une chose à laquelle nous ne pouvons renoncer sans périr, c’est l’unité de l’État. Or, il y a, chez nous, des ordres, des corps, des corporations, des sociétés, qui demeurent un péril pour l’État et pour la nation, parce que, selon la formule célèbre, elles constituent un État dans l’État.

C’est encore là, je vous l’ai déjà signalé, une des idées communes aux trois « anti ». Tous les trois se présentent à nous, comme les défenseurs de l’unité et de l’indépendance de l’État, contre des groupes organisés, contre des corporations envahissantes qui prétendent empiéter sur la puissance publique, ou se la subordonner. L’antisémitisme nous crie, chaque jour : « Le judaïsme, l’Alliance Israélite Universelle, la Haute Banque constituent un État dans l’État, une puissance occulte qui est en train de s’assujettir la France, si ce n’est le inonde moderne tout entier ». L’antiprotestantisme traite de même les protestants ; il montre les huguenots, redevenus un parti politique, conquérant la haute main sur l’enseignement, sur nos administrations, sur la République elle-même. L’anticlérical, à son tour, affirme la même chose de l’Église romaine, de son clergé, de ses congrégations; il les représente comme étendant, sur la France, le ténébreux réseau de leurs couvents et de leurs affiliations; comme préparant,

CONCLUSION

par leur mainmise sur renseignement et sur l'armée, la prochaine domination de l’Église.

Un État dans l’État ! N’est-ce pas là un vieux grief et un vieux cliché qui a servi, tour à tour, contre les religions, contre les sociétés, contre les partis les plus divers? Un État dans l’État! Mais, ne sommes-nous pas en droit de le demander à ceux qui s’en épouvantent, les juifs, les protestants, l’Église et ses congrégations sont-ils les seules puissances dont l’État moderne ait à s’inquiéter ?

N’y a-t-il pas, chez nous, en France, aujourd’hui, d’autres États dans l’État? N’y a-t-il pas des forces nouvelles, des groupements plus jeunes qui n’ont pas l’aspect religieux, qui ne se présentent pas sous une enveloppe confessionnelle, et qui sont autrement remuants et autrement menaçants que les spectres confessionnels, tant redoutés de l’antisémite, de l’anliprotestant ou de l’anticlérical? La démocratie moderne, le socia-

sme, le collectivisme, avec leurs fédérations et leurs syndicats ouvriers, ne tendent-ils pas, eux aussi, à former des États dans l’État? Le socialisme ne se vante-t-il pas d’avoir ouvert une ère nouvelle où les groupements de classes doivent succéder aux groupements confessionnels et aux partis politiques, où la guerre de classes doit se substituer aux rivalités internationales, aussi bien qu’aux luttes religieuses?

Où donc nous mènerait cette doctrine commune aux trois « anti » que l’État ne peut supporter dans son sein

de société, d’Église, de corporation autonome, sans que l’indépendance et l’existence même de l’État soient en péril? Cela ne nous mènerait à rien moins qu’à la négation et à la destruction de toutes les libertés modernes, de toutes les libertés publiques et privées, liberté de la famille ou libertés sociales, et spécialement de la liberté d’enseignement, de la liberté d’association, de la liberté de la charité, de la liberté du travail, de la liberté religieuse elle-même.

Où nous conduirait cette prétention de ne rien tolérer qui ressemble à un corps dans l’État ? Elle nous mènerait à faire de toute liberté un privilège, partant à restaurer les pratiques de l’Ancien Régime, et ce qu’avait de plus inique et de plus choquant l’Ancien Régime en ses plus mauvais jours.

Tel est, en effet, l’aboutissement logique, l’aboutissement fatal de chacun des trois « anti » ; et il n’en peut être autrement, car leur conception de l’unité nationale ou de l’unité morale, comme leur notion de l’unité de l’État et de la puissance publique, est une idée de l’Ancien Régime, dont l’Ancien Régime a longtemps poursuivi l’application, et qui ne pouvait se justifier et se réaliser qu’avec les lois et les principes de l’Ancien

CONCLUSION

Régime. Cette manière d’entendre l’unité de la nation et l’unité de l’État n’est plus, aujourd’hui, qu’une survivance du passé, qu’un anachronisme rétrograde.

C’est pour cela que l’anticlérical, l’antisémite, l’antiprotestant, entraînés, comme malgré eux, par la logique de leur principe, tendent, invinciblement, .à faire appel aux souvenirs, aux traditions de l'Ancien Régime, à ses maximes, à ses lois, à son esprit. C’est qu’à l’imitation de l’Ancien Régime, les trois « anti » prétendent, également, légiférer contre une doctrine et au profit d’une doctrine. C’est qu’à l’Ancien Régime ils ne craignent pas d’emprunter sa conception de la souveraineté et des droits de l’État, avec tous les abus de la raison d’État; c’est qu’ainsi que l’Ancien Régime, ils ne reculent ni devant les lois d'exception, ni devant la confiscation.

Ces appels à l’Ancien Régime, l’antisémite et l’antiprotestant les font, tout haut, tous les jours, avec une sorte de cynisme inconscient. Que demande l’antisémite? S’il n’exige pas que nous revenions aux bûchers du Moyen Age, il réclame, impérieusement, qu’on rétablisse, contre les juifs, les lois du Moyen Age et les incapacités civiles de l’Ancien Régime. Que demande l’antiprotestant, quand il ne se contente pas de crier : « Vive la Saint-Rarthélemy ! » ou de vanter les bienfaits de la révocation de l’Édit de Nantes? Il demande qu’à défaut des lois de l’Ancien Régime, l'État témoigne aux protestants les défiances de l’Ancien Régime. Reste l’anticlérical ; est-ce que, vraiment, il ose, lui aussi,

faire appel aux lois ou aux maximes de la France ancienne? — Sans nul doute; lisez les feuilles anticléricales, écoutez les discours du Parlement dans les débats sur les questions religieuses, reprenez la discussion de la loi sur les associations ; vous serez frappés de ce fait qu’à chaque instant, dans leur argumentation, les adversaires de l’Église et des Congrégations s’appuient, sans vergogne, sur l’autorité des lois de l’Ancien Régime. Ils remontent au besoin jusqu’à Charlemagne, ils citent respectueusement les édits de l’ancienne monarchie, ils invoquent à leur aide tous les rois et tous les Parlements de l’ancienne France, nous les donnant en exemples et en modèles, comme si nous vivions toujours sous l’Ancien Régime ; et quand l’ancienne monarchie et ses parlements ne suffisent pas à justifier leur thèse, ils appellent, à leur secours, la Révolution et Napoléon, dans les actes et les décrets où la Révolution et Napoléon se sont manifestement inspirés de l’esprit de l’Ancien Régime.

En vrais disciples de l’Ancien Régime, aucun des trois « anti » ne se ferait scrupule de rétablir, contre scs adversaires, des incapacités civiles ou politiques. Ces incapacités civiles, ces incapacités politiques, que l’antisémite réclame, tous les matins, contre les juifs, l’anticlérical ne craint pas de les réclamer contre les catholiques, dans la personne des membres ou des élèves des congrégations. Que fait-il d’autre, lorsqu’il demande que certains citoyens français soient privés du droit

CONCLUSION

d’enseigner? Il les frappe, manifestement, d’une incapacité civile. De même, lorsque avec son stage scolaire, il exige que les élèves des congrégations ne puissent parvenir aux fonctions publiques, que fait-il, s’il ne prétend les frapper d’incapacité politique? En réalité, l’anticlérical nous invite ainsi à revenir cà une des plus odieuses pratiques de l’Ancien Régime ; il veut infliger à certains catholiques, aux élèves des Pères ou des Frères, le traitement auquel l’Ancien Régime avait condamné les protestants, dans les années qui précédèrent la révocation de l’Édit de Nantes, alors que les édits de Louis XIV interdisaient, à ceux de la « Religion prétendue Réformée », tous les emplois publics. Comme sous Louis XIV et sous l’Ancien Régime, c’est, également, pour cause de religion et sous prétexte d’unité morale, que l’anticlérical prétend édicter ces incapacités civiles ou politiques.

C’est encore de l’Ancien Régime que s’inspire, inconsciemment cette fois, l’anticlérical, lorsqu’il revendique pour l’État le monopole de l’enseignement, lorsque, sous prétexte d’affermir l’unité nationale, de préserver la « liberté de l’enfant, » d’arracher les générations nouvelles à la contagion de l’erreur, il prétend que, dans l’éducation des enfants et dans le choix des maîtres, le droit des parents doit s’effacer devant le droit de l’État. L’anticlérical oublie que cette manière de comprendre les droits de la famille et les droits de l’État, c’est celle de l’Ancien Régime, alors que, pour le bien de leurs âmes et pour le

bien du Royaume, les enfants des protestants ou des juifs étaient arrachés à leurs parents, pour être élevés dans la foi du souverain.

Qui donc l’oserait nier? nous rencontrons chez l’anticlérical, comme chez l’antiprotestant, comme chez l’antisémite, ces recours, conscients ou inconscients, aux lois, aux maximes ou aux pratiques de l’Ancien Régime. Ils ne comprennent, ni les uns ni les autres, que ces incapacités civiles ou politiques, que ces mesures d’exception, que ces lois contre telle ou telle catégorie de sujets du Roi, s’expliquaient par les mœurs et par l’esprit de l’Ancien Régime, où tout était monopole et privilège, qu’elles faisaient en quelque sorte corps avec l’Ancien Régime. Leur erreur, aux uns et aux autres, c’est d’imaginer qu’on puisse prendre un morceau d’un passé à jamais mort, un fragment détaché du Moyen Age, une tranche de l’Ancien Régime, pour l’incruster, artificiellement, dans une société tout à fait différente, dans la société moderne, fondée sur la suppression des privilèges et sur l’égalité des droits.

C’est là, plus on y réfléchit, l’erreur capitale des trois « anti » . Cette erreur, elle n’est point particulière à l’antisémite, quand il réclame des lois contre les juifs ; l’anticlérical la commet, également, quand il exige des lois contre les jésuites et contre les religieux. S’il est des pays, comme la Russie, où la législation frappe simultanément le juif et le jésuite, ce sont des États orientaux ou des États autocratiques, où survivent,

CONCLUSION

dans les lois ou dans les mœurs, l’esprit et les pratiques de l’Ancien Régime1. Comparée à la France et à l’Europe occidentale, la Russie est un Etat d’un autre âge, et elle peut garder les lois d’un autre âge. Chez nous, en France, antisémites et anticléricaux oublient le pays et l’époque où ils vivent ; ils ne sont pas de leur temps; ils retardent sur le XXe siècle. Ils méconnaissent également l'esprit moderne et les conditions d’existence des sociétés modernes.

Quel est, en effet, le principe sur lequel repose la société moderne, si ce n’est l’égalité devant la loi? C’est là le principe fondamental de la Révolution, si bien qu’on peut dire que antisémites ou anticléricaux, tous ceux qui s’en écartent, trahissent la Révolution et renient les principes de 1789. Reportons-nous à ce qu’on a appelé les nouvelles tables de la loi, à la charte de la Révolution, aux Droits de l’Homme et du Citoyen; que lisons-nous dans ces Droits de l'Homme, entourés d’une vénération presque superstitieuse par certains de ceux qui nous invitent à violer leurs prescriptions les plus solennelles? Nous y trouvons, avec la proclamation de la liberté religieuse et de l’égalité devant la loi, la

1. Cela est particulièrement vrai de la confuse législation russe sur les juifs. Les lois russes sont fort analogues aux lois anciennes des États occidentaux sur la même matière. Je les ai décrites dans YEmpire des Tsars et les Russes (tome III, livre iv, ch. iv), et j’ai pu constater que leurs résultats ne leur méritent pas d’imitateurs.

condamnation implicite de ces trois « anti » qui, plus d'un siècle après la Révolution, voudraient créer, en France, des castes de parias. Les trois « anti » se trouvent frappés, directement, par les Droits de l’Homme, par deux articles en particulier. Il est écrit, dans les Droits de l’Homme de 1789, que personne ne doit être inquiété pour ses « opinions même religieuses » . Il est écrit, en outre, dans les Droits de l’Homme, — écoutez ce texte (article VI) : — « tous les citoyens étant égaux aux yeux de la loi sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus ».

Vous entendez, « sans autre distinction que celle de leurs vertus » ; — n’est-ce point là une condamnation formelle des prétentions de l’antisémite, de l’antiprotestant, de l’anticlérical? N’ai-je pas le droit d’affirmer que lorsqu’ils nous pressent d’édicter des incapacités civiles ou politiques, lorsqu’ils veulent interdire les fonctions publiques, à telle ou telle catégorie de citoyens, les trois « anti » ne sont pas seulement les renégats de la Liberté, mais aussi les apostats de la Révolution? Et que penser de la bonne foi ou de la logique des Jiommes qui, en nous proposant leur stage scolaire, osent se réclamer de la Révolution ? Antisémites ou anticléricaux, tous ceux qui prétendent créer, en France, des catégories d’incapables, exclus du droit commun, doivent commencer par biffer de notre histoire la table des Droits de l’Homme.

CONCLUSION

Ces droits de l’Homme et du Citoyen, dont le nom est si souvent sur les lèvres de politiciens qui les méconnaissent, je voudrais, en dépit de l’imprécision ou de l’incohérence de quelques-uns de leurs artioles, qu’ils fussent inscrits, en lettres d’or, sur les murs de nos Chambres. Il est question de les faire apprendre aux enfants de nos écoles ; j’avoue que, pour ma part, j’en serais heureux ; je voudrais qu’ils fussent gravés dans la tête et dans le cœur de tous les Français. Après cela, il serait malaisé, aux champions de l’antisémitisme, de l’antiprotestantisme ou de l’anticléricalisme, de venir réclamer des lois d’exception ou des mesures de proscription, contre telle ou telle catégorie de Français. Toutes ces mesures restrictives, toutes ces lois d’excep tion, proposées par les uns ou par les autres, elles sont inspirées de l’esprit du passé, elles répugnent également à l’esprit moderne ; ce sont des lois rétrogrades, parce qu’elles sont contraires à l’Égalité, aussi bien qu’à la Liberté.

Est-ce donc vers le passé , est-ce vers l’Ancien Régime, est-ce même vers la Révolution, aux jours néfastes où elle s’est montrée infidèle à ses principes, est-ce vers Napoléon et le despotisme impérial, aux jours où Napoléon n’était que le restaurateur de l’absolutisme de l’Ancien Régime, que la France moderne doit tourner les yeux, que le xxe siècle doit s’orienter? Un siècle nouveau, sur lequel la France et l’Humanité placent des espérances que nous ne voudrions pas voir

déçues, vient de se lever sur le monde. Ce xxe siècle, la France républicaine doit- elle l’inaugurer par des mesures d’oppression, ou par des lois d’exception ? Aucun de nous, aucun Français, digne du nom de patriote, n’aurait l’aveuglement de le prétendre. Ce n’est pas sur l’Ancien Régime que nous devons prendre modèle, ce n’est pas vers le passé que doivent se tourner nos regards ; c’est vers l’avenir, et que doit être, pour nous, l’avenir? L’avenir doit être la liberté.

La liberté seule, œqua libertas , comme disaient déjà les anciens, l’égalité dans la liberté est seule conforme à ce que nous appelons l’esprit moderne. Rien de plus opposé à cet esprit que ce que nous pourrions nommer le prohibitionnisme spirituel ou le protectionnisme moral, c’est-à-dire la prétention de se servir des forces de l’État, au profit d’une doctrine, contre une autre doctrine. L’État moderne ne doit ni combattre, ni favoriser une Église ; — l’État moderne ne doit pas faire acception de la religion des citoyens. L’État moderne ne doit être ni antisémite ni philosémite, ni antiprotestant ni protestant; il ne doit être ni anticlérical ni clérical. Que doit-il être? Il doit être libéral, c’est-à-dire qu’il doit regarder, avec les mêmes yeux et avec la même bienveillance, tous les citoyens; il doit se montrer également juste et impartial envers tous, de façon que, devant lui, ce ne soit ni un avantage ni un désavantage d’être juif ou protestant, d’être catholique ou libre-penseur. Devant l’État, il ne doit y avoir que des Français égaux en

CONCLUSION

droits ; et ce n’est qu’à cette condition que la France recouvrera la paix religieuse.

Et si cela est vrai de l’État moderne, ce doit l’être encore davantage de la République. Une République ment à sa vocation et à son nom, elle n’est plus la chose commune, la chose de tous, si elle fait des distinctions entre les citoyens du même pays. Elle doit appartenir également à tous; l’intérêt comme le devoir de la République, c’est de s’élever au-dessus de tout esprit de secte, au-dessus de tout fanatisme religieux ou irréligieux, pour assurer à tous la même large liberté.

Je dois conclure ces trop longues conférences ; mais ai-je besoin de conclure? Vous avez si bien saisi ma pensée qu’il me semble inutile d’insister davantage. Ma conclusion, elle ressort de tous ces entretiens, elle tient en ces trois mots : Liberté, Tolérance, Paix; — liberté pour tous, tolérance mutuelle, paix religieuse. Ce ne sont pas là, heureusement, des idées nouvelles en France; et notre confusion est d’être contraint de les défendre, au seuil du xxe siècle. Elles ont pour elles, dans notre histoire, de nobles champions, dont il nous est permis de nous réclamer. Ce sont, quoi qu’en disent leurs adversaires de tout bord, des idées bien françaises.

Les trois « anti » se plaisent, également, à remonter au passé pour s’autoriser des exemples et des fautes

de nos pères; ils découvrent, chacun, dans les luttes de notre histoire, une sorte de tradition d’intolérance dont ils osent se réclamer. Mais, nous aussi, nous qui défendons la liberté, nous pouvons nous réclamer d’une ancienne, d’une longue et glorieuse tradition française, une tradition qui remonte, pour le moins, à L'Hospital et à Henri IV. Les idées de liberté et de tolérance, que la France ancienne avait eu l’honneur d’être la première à proclamer et à mettre en pratique, elles étaient devenues comme le patrimoine de la France nouvelle. Voilà déjà plus d’un siècle qu’elles faisaient en quelque sorte corps avec la France moderne ; elles étaient son honneur aux yeux des peuples. Aujourd’hui qu’elles sont de nouveau menacées, de divers côtés, par les revenants du passé, il est de notre devoir de Français, comme il est de notre intérêt de citoyens, de les défendre, hautement, envers et conlre tous, — envers nos amis, comme envers nos adversaires.

L’antisémite nous dit: « Le juif, voilà l’ennemi! » — L’antiprotestant nous dit : « Le protestant, voilà l’ennemi ! » — L’anticlérical, à son tour, nous répète : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi !» — Il nous faut repousser ces cris de guerre civile. L’ennemi de l’heure présente, l’ennemi de la France contemporaine, le plus dangereux peut-être pour la République, savez-vous quel il est? Ce n’est ni le juif, ni le protestant, ni le clérical ; c’est l’esprit de haine et d’intolérance. Voilà l’ennemi contre lequel je vous engage à vous liguer;

CONCLUSION

l’ennemi national que nous devons tous combattre, de toutes nos forces.

Chacun des trois « anti » répète, chaque jour, à ses adversaires :

La maison est à nous, c’est à vous d’en sortir...

Mensonge intolérable ! contre lequel nous ne devons cesser de protester. La maison, c’est-à-dire la France, n’est ni à l’antiprotestant, ni à l’antisémite, ni à l’anticlérical; la maison est à tous les Français. Celle maison paternelle, qui leur appartient à tous, également, il faut qu’elle reste habitable pour tous, que tous y trouvent leur place et s’y sentent à l’aise, afin que tous puissent avoir, pour la commune patrie, le même dévouement et le môme amour.

L’unité nationale, que l’on nous promet en vain par la violence, par les lois d’exception, par les persécutions, nous ne pouvons la chercher, aujourd’hui, que dans l’esprit de mutuelle tolérance et dans l’égale liberté de tous les citoyens. Et vous me permettrez de dire, en terminant, que, dans la modeste mesure de nos forces, nous y avons travaillé, ici, ensemble, en revendiquant, contre tous les fanatismes, la liberté religieuse, première condition de la pacification de la France et de la réconciliation nationale.

Page 1