‹ Les Doctrines de Haine; l'antisémitism, l'antiprotestantisme, l'anticlericalismChapitre 18 sur 26 · Voyez par exemple, la Lanterne, 8 janvier · texte numérisé non relu

Voyez par exemple, la Lanterne, 8 janvier

l’anticléricalisme.

quences? N’est-il pas téméraire de faire ainsi sonner, aux oreilles des foules, ce milliard des congrégations ? N’y a-t-il pas, en France, en d’autres mains, d’autres milliards sur lesquels on risque, par là, d’attirer l’attention et les convoitises ? Est-ce que les antisémites, est-ce que les socialistes se sont privés d’user d’une arme qu’on avait l’imprudence de leur offrir? Et ne sommes-nous pas contraints d’avouer que les anticléricaux les y avaient en quelque sorte provoqués ?

Je ne crois pas, quant à moi, malgré ce qu’en disent les antisémites, qu’il y ait, en France, peut-être même en Europe, des fortunes particulières s’élevant à un milliard. Je crois que les évaluations de l’antisémitisme sont, à cet égard, aussi exagérées et aussi suspectes que les évaluations de l’anticléricalisme. Mais s’il n’y a pas, chez nous, de fortunes particulières, personnelles, montant à un milliard, il se peut qu’il y ait des fortunes privées supérieures à l’ensemble de toute la fortune mobilière ou immobilière des congrégations.

Comment l’Administration parvient-elle à évaluer les biens immobiliers des congrégations à un milliard, ou, pour prendre le chiffre officiel, à 1 071 775 260 francs.

On y arrive d’une façon qui, certainement, choquerait les anticléricaux les plus farouches, s’il s’agissait d’une fortune privée ou de sociétés laïques ; on y arrive en ajoutant aux biens qui appartiennent effectivement aux congrégations ou à leurs membres tous les immeubles occupés, à un titre ou à un autre, par ces

congrégations. 11 y a, sans doute, ici, parmi vous, des locataires ; que diraient-ils, si les agents du fisc, chargés d’évaluer et de taxer leur fortune, portaient à leur actif, comme leur appartenant, les maisons, les appartements, les magasins qu’ils louent à un propriétaire? Tel est pourtant le système appliqué aux congrégations. Sur le milliard qui leur est attribué, plus de la moitié, plus de 500 millions, est obtenu par ce procédé, dont vous pouvez apprécier la loyauté.

En outre, ces immeubles ainsi grossis, ainsi doublés, d’une manière artificielle, en ajoutant aux biens possédés par les congrégations ou par les membres des congrégations ceux qui sont simplement occupés par elles, on en augmente, arbitrairement, la valeur par une estimation dont Tunique base paraît être le caprice de l’Administration. Or, tous ceux d’entre vous qui ont eu affaire à nos Administrations, à celle de l’Enregistrement, par exemple, savent qu’on est souvent en droit de contester l’exactitude de la valeur qu’elles attribuent aux maisons et aux propriétés urbaines ou rurales. Ainsi en est-il avec les congrégations. La valeur totale des immeubles possédés ou simplement occupés par elles s’élèverait, selon les dernières déclarations faites à l’Enregistrement, à 486 millions ; ce chiffre, les dernières évaluations des agents du fisc l’ont plus que doublé ; elles l’ont simplement majoré de 586 millions.

Il s’agissait d’arriver à un milliard ; le chiffre avait, de longue date, été annoncé par les organes attitrés de

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l'anticléricalisme. Et encore, pour obtenir ce milliard, même avec tous ces moyens de grossissement, il a fallu négliger les hypothèques légales, le plus souvent déjà anciennes, qui pèsent sur les biens évalués. Ces hypothèques, elles montent, d’après l’enquête officielle ellemême, à 200 millions. Ce serait donc encore une somme de 200 millions à déduire du fameux milliard.

Autre remarque qui surprendra la plupart d’entre vous : nombre des immeubles et des propriétés qui entrent dans la formation de ce prétendu milliard ne sont ni possédés ni occupés par les congrégations. Beaucoup appartiennent à des associations qui n’ont rien de congréganiste ; beaucoup même sont entre des mains non catholiques : on y trouve des écoles, des temples, des refuges protestants, des églises et des chapelles de toutes les sectes, jusqu’à des synagogues. Voilà comment on arrive à parfaire le milliard ! Dans le seul département des Alpes-Maritimes, j’ai relevé près de trois millions de biens appartenant à des sociétés non catholiques1 2 ; car, dans la mainmorte ecclésiastique, il entre aussi une mainmorte dissidente, protestante ou juive, française ou étrangère \

1. Tableau des immeubles possédés et occupés par les congrégations, communautés et associations religieuses au I ,r janvier 1000. — Tome I, Statistique par département, p. 58-60, § F.

2. 11 faut dire que dans le Tableau publié par l’Administration des finances, la liste des établissements composant cette mainmorte non catholique, protestante ou juive, est manifestement

Ainsi donc, pour peu qu’on examine les chiffres, si l’on prend, successivement, chacune des catégories de l’enquête officielle, si l’on fait surtout attention à cette étrange rubrique qui comprend près de 300 millions de biens, pour lesquels, nous dit l’Administration des Finances, « le fait générateur des taxes est encore indéterminé », c’est-à-dire 300 millions de biens dont on ne sait à qui ils appartiennent, on est contraint de reconnaître combien arbitraire et contestable est cette évaluation de la mainmorte congréganiste.

Ces biens dont on nous dit qu’on ne peut préciser « le fait générateur de la taxe », et que, par suite, rien ne prouve appartenir aux congrégations, il s’en trouve qui paraissent appartenir à des communes, à des villes, peut-être même à l’Etat, en sorte que des municipalités, si ce n’est l’État lui-même, se trouveraient personnes interposées entre les congrégations et le fisc.

Vous voyez que ce fameux milliard dont on a mené tant de bruit, il fond peu à peu, il s’évapore en quelque sorte, dès qu’on l’examine de près; il n’en reste peut-être pas la moitié, peut-être pas le tiers. J’avoue que, pour ma part, je considérerais comme coupable de témérité une société financière qui oserait prendre à forfait tous les biens des congrégations, pour une somme

incomplète. Pour s’en assurer, il n’y a qu’à comparer au Tableau de l’Administration les deux grandes publications de l’Office Central des Œuvres de Bienfaisance : Paris charitable et prévoyant, — la France charitable et prévoyante (Paris, Plon, 1897-1899).

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de 300 ou 250 millions. Si j’avais de ses actions, je me hâterais, comme père de famille, de m’en défaire. Les agents des Finances n’ont évidemment pas procédé, dans leurs évaluations de ces biens de mainmorte, avec la prudence d’hommes qui peuvent être rendus responsables de leurs exagérations. Loin d’encourir aucune responsabilité, ils savaient qu’en majorant les chitlres, ils seraient agréables aux chefs dont ils avaient reçu la mission de faire pareille enquête.

Ces biens, ces immeubles qui constituent la fortune des congrégations, quels sont-ils ? Sonl-ce des terres de rapport? Sont-ce, comme l’était la mainmorte de l’ancien régime, des domaines, des fermes, des forêts. Non; sauf de très rares exceptions, comme pour les Chartreux, isolés dans les forêts de la montagne, comme pour les Trappistes, qui cultivent le sol de leurs propres mains1, les biens des communautés religieuses sont des immeubles où elles habitent et qui servent au but de leur institution. Ce sont, des couvents et des chapelles ; ce sont des collèges, des écoles, des hospices ; ce sont des refuges, des orphelinats; ce sont des bâtiments voués à toutes les oeuvres de la charité. Si considérables qu'ils

1. Et encore, pour beaucoup même de ces communautés, les terres qu’elles occupent ou qu’elles cultivent ne leur appartiennent pas. C’est ainsi que les moines de la Grande-Chartreuse sont locataires de l’État.

soient, ce sont par là môme, des immeubles dont il est difficile d’estimer la valeur vénale. Vous voudriez les mettre en location que, le plus souvent, il vous serait presque impossible de trouver un locataire. On a pris, semble-t-il, comme base d’évaluation, là où l’évaluation a été la plus sérieuse, la valeur des immeubles du voisinage. Mais ces immeubles du voisinage, ce sont des maisons d'habitation, ce sont des magasins, auxquels les biens des congrégations ne peuvent être assimilés. Le plus souvent, pour vendre ou pour louer ces biens des couvents, il faudrait en démolir les édifices; leur seule valeur certaine est celle du terrain.

Autre remarque de haute importance : lorsqu’on parle de la richesse des congrégations, lorsqu’on dit qu’elles amassent des millions, on semble croire que ces richesses accumulées par elles, elles en profitent, elles en tirent d’opulents revenus. Or, si nous analysons les éléments dont est composée cette richesse, nous trouvons que, généralement, elle ne rapporte rien; que, le plus souvent, au contraire, elle coûte à ceux qui la possèdent.

Pour faire vivre ces écoles ou ces ouvroirs, pour hospitaliser et pour nourrir ces malades, ces vieillards, ces enfants, ces jeunes filles , il faut faire des dépenses. Et les congrégations n’y parviennent qu’à force de sacrifices et d’économies, non point à l’aide de leurs revenus, mais grâce au concours incessant de la charité chrétienne. Cela est tellement vrai que si, comme l’y invitent les anticléricaux, l’État met la main sur les biens

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des congrégations, ce ne sera pas, pour l’Etat, une augmentation de richesse, mais une augmentation de dépenses, — à moins qu’il ne veuille jeter sur le pavé, non seulement les religieux et les religieuses, mais avec eux, leurs élèves et leurs pensionnaires, les vieillards qu’ils soignent dans leurs hospices, les enfants qu’ils élèvent dans leurs orphelinats. Autrement si, comme il en contracterait l’engagement moral, l’État voulait remplir, à leur place, la mission que s’étaient donnée les institutions religieuses, l’État, au lieu de s’enrichir de leurs dépouilles, serait obligé de faire inscrire, chaque année, au budget, quelques dizaines de millions pour subvenir aux nouvelles dépenses qu’il aurait assumées, en s’emparant de ces écoles, de ces orphelinats, de çes hospices.

Mais laissons de côté ces considérations, si évidentes qu’elles soient; supposons, quoique ce soit une erreur manifeste, que les biens des congrégations rapportent, habituellement, des revenus; admettons encore, pour faire la partie belle à l’anticlérical, quoique nous ayons, tout à l’heure, démontré le contraire, que ces biens ont une valeur effective d’un milliard ; qu’est-ce que rapporterait ce milliard, si au lieu de consister en chapelles, en hospices, en écoles, il était placé en titres ou en maisons? que rapporterait-il? entre 3 et 4 p. 100, au maximum, car il faudrait bien déduire les impôts, d’un côté, les charges d’entretien des bâtiments, de l’autre. Or, que représenterait, comme revenu, pour chacun des

membres des congrégations, l’intérêt à 3 1/2, du fantastique milliard qu’on leur attribue? La France compte environ 200 000 religieux et religieuses, dont la plupart sont des femmes. Distribué entre ces 200 000 personnes, le revenu de 32 ou 33 millions que rapporterait un milliard placé, dans les villes, en bonnes maisons de l'apport, donnerait, pour chacun des membres des congrégations, à peine 160 francs par an, soit moins de 40 centimes par jour.

Voilà, lors même que ce prétendu milliard serait une réalité et non une mensongère apparence, alors même qu’il serait productif de revenu, ce qu’il n’est pas, — voilà ce qui en reviendrait aux religieux ou aux religieuses; voilà ce que des hommes, qui se plaignent de ne voir gagner aux ouvriers des villes que cinq ou six francs par jour, osent appeler l’opulence des moines et des nonnes ! Il faut avouer que, lorsqu’il s’agit de religieux et de religieuses, les anticléricaux et les socialistes sont peu exigeants en fait de richesse et de bienêtre.

Ces biens des congrégations, nous devons croire que l’État, s'il vient à s’en emparer par une expropriation sans indemnité, voudra servir une pension viagère aux hommes, aux femmes qui, la veille encore, pouvaient s’en regarder comme les légitimes possesseurs. C’est ce qu’a fait la Révolution, dont nos anticléricaux invoquent l’exemple : la Révolution a concédé une rente aux prêtres et aux religieux dont les biens passaient à la

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nation. De même, a fait le gouvernement italien ; de même, peut-on dire, tous les gouvernements qui ont recouru à des mesures semblables. Mais, avec quoi le Gouvernement français, s’il s’emparait de ces biens des congrégations, pourrait-il faire une pension à ces religieux et à ces religieuses? Je viens de vous montrer qu’en supposant que le milliard existât et qu’il fût composé de biens dont on pût tirer un revenu, il donnerait à peine 40 centimes par jour. Mais, si nous prenons la valeur réelle de ces biens, le revenu qu’on en pourrait obtenir en les mettant en vente, nous pouvons affirmer qu’on n’en tirerait certainement pas 100 francs par tête. Je crois, cependant, qu’une pension de 100 francs par an, ou de 8 francs par mois, ne serait pas excessive, pour des hommes qu’on chasserait de leur demeure, qu’on expulserait des couvents et des maisons achetés ou construits par eux, avec leur argent ou avec leur travail.

La plupart des anticléricaux, comme il ne s’agit que de moines et de nonnes, n’ont pas tant de scrupules ; ils proposent simplement de mettre la main sur les couvents, d’en jeter les habitants, jeunes ou vieux, sur le pavé, sans leur accorder aucune espèce d’indemnité1. Mais comment cela s’appelle-t-il en bon français? Cela a un nom bien connu de l’ancien régime. Cela s’appelle

1. C’est, nous devons le rappeler, ce que proposait le projet de loi sur les associations présenté, en 1900, par le ministère Waldeck- Rousseau-Millerand.

la confiscation. La confiscation, elle était rayée de nos lois ; c’était l’honneur de la France moderne, et, maintenant, nous irions la rétablir pour complaire à l’anticléricalisme 1

Combien j’avais raison de vous dire que, tout en se combattant, l’anticléricalisme et l’antisémitisme se ressemblent et se copient ! Nous voyons, ici, une sorte de lutte, d’émulation, entre les anticléricaux et les antisémites, à qui parviendra à faire rétablir, en France, la confiscation. Les uns et les autres la réclament, impérieusement, comme une mesure de salut public. Il semble, à l’heure actuelle, que c’est l’anticlérical qui doive avoir le triste avantage d’introduire, de nouveau, la confiscation dans nos lois. Il est vrai que s’il l’exige, furieusement, l’anticlérical se garde d’en prononcer le nom ; il emploie la méthode qu’il appelle habituellement « jésuitique » ; s’il recule devant le mot, il engage nettement à pratiquer la chose.

Quels seraient les résultats d’une pareille politique ? Croirons -nous, avec les anticléricaux, qu’on puisse, impunément, introduire, de nouveau, la confiscation dans nos lois ou dans nos mœurs ? Sommes-nous sûrs que les adversaires de la propriété se contenteront d’appliquer cette nouvelle méthode aux membres des congrégations ? Oserons-nous affirmer que pareilles confiscations seront d’un bon exemple? N’y aura-t-il pas des socialistes et des antisémites pour demander qu’on fasse, de ce principe, de plus larges et plus fructueuses

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applications? Mais, ne le voyons-nous pas, déjà, par les commentaires de la presse et par les discussions de nos Chambres? N’avons-nous pas vu, ces jours-ci, les antisémites unis auxcollectivistes, les anticapitalistes de toute sorte, se servir de semblables projets pour démontrer que l’État pouvait s'emparer de la majeure partie des revenus ou des capitaux de citoyens français? et n’estce pas, avec de pareils exemples et de pareils raisonnements, que notre Chambre des députés a été, un jour, entraînée à voter un tableau des droits de succession, où ces droits s’élevaient, en certains cas, jusqu’à soixante-quatre pour cent du capital? N’avons-nous pas entendu les collectivistes nous déclarer qu’on commencerait par les congrégations pour continuer par les banquiers et par les sociétés anonymes 1 , par les capitalistes et par les bourgeois?

Il y a bien une différence entre l’anticlérical et l’antisémite: c’est que l’antisémite prétend s’en prendre aux

1. Un des chefs des socialistes, et des socialistes alors ministériels, M. V iviani, assimilait, dans la Lanterne, les sociétés financières et la haute banque juive aux congrégations, engageant l’État à mettre la main sur les milliards des sociétés de crédit, considérées comme une sorte de mainmorte. A en croire le député socialiste, il faut, « après avoir réglé imparfaitement la situation des congrégations, reviser [la situation des Sociétés. M. de Rothschild et M. du Lac se valent ; et le même État, menacé par des convoitises différentes mais aussi Apres, a droit contre eux aux mêmes garanties ». Voyez l'Économiste Français, 13 avril 1901, p. 389 ’ cf, ci-dessus, chapit. II, p. 128.

biens des riches, tandis que l’anticlérical s’en prend d’abord aux biens des pauvres. Car, il est malaisé de le contester, ces biens des congrégations, si vous regardez qui en a d’habitude la jouissance, ce sont les pauvres, les infirmes, les vieillards, les orphelins, les déshérités de la vie.

Mais, nous dit-on, ces sociétés religieuses, ces congrégations, ce n’est pas uniquement pour leurs richesses qu’on veut porter la main sur elles : c’est parce que leur objet est illicite, parce que leur institution même est contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs. Car, on n’a pas craint de le dire, au nom même du gouvernement, de pareilles associations sont contraires à la morale publique et privée ; leurs membres renoncent à des droits que l’homme n’a pas le droit d’aliéner, — selon l’expression consacrée, ils abandonnent des droits qui ne sont pas dans le commerce. Aucun État civilisé, aucun Etat moderne ne saurait les tolérer. — Comment cela, et que penser d’une pareille assertion ? Les faits lui donnent un démenti; il est des pays qui, pour la liberté, comme pour la civilisation, ne le cèdent en rien au nôtre, des républiques même, comme la grande république américaine, où les congrégations religieuses

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se développent, librement, à l’abri de la loi, sans que personne ait l’idée de les déclarer illicites, parce qu’elles sont contraires à l’ordre public ou contraires aux bonnes mœurs.

Et que leur reproche, en eflet, la morale anticléricale ? Sera-ce la vie en commun? Est-ce la cohabitation? Mais, au point de vue de la liberté — le seul auquel je me place ici — il semble malaisé de contester que le droit d’habiter en commun, de manger à la même table, de travailler dans le même atelier, voire de dormir dans le même dortoir ou dans des cellules voisines, soit un droit naturel ; et si on le conteste, on tombe rapidement dans l’arbitraire, comme chaque fois qu’on s’écarte des grandes règles du droit.

Où commence, en effet, la congrégation ? Ce qu’on ne permettra pas à cinquante, à trente, à vingt personnes, l’interdira-t-on à dix, à six, à quatre? On aboutira, fatalement, à une sorte d’inquisition dans la vie privée et à la violation du domicile. L’État peut-il défendre à des hommes, à des femmes de vivre ensemble, parce que les uns tiennent une école, que les autres soignent des malades ou recueillent des orphelins ? Ou encore, ce qu’il permettrait aux laïques, l’État l’inter— dirait-il aux seuls membres des congrégations? L’État va-t-il prohiber, comme immorale, la vie en commun des religieux ou des religieuses, alors qu’aujourd’hui il aune bienveillante tolérance pour des maisons d’un tout ■ autre genre ? L’État sera-t-il plus rigoureux pour la vertu

que pour le vice? La vie en commun, qu’il permet aux professionnelles de la débauche, l’interdira-t-il aux femmes qui font profession de chasteté? ou, comme les prostituées, livrera-t-il les vierges chrétiennes à l’arbitraire de la police ?

Au nom de quel principe, placerez-vous le religieux et la religieuse hors du droit commun? C’est, ditesvous, qu’ils prononcent des vœux par lesquels ils aliènent leur liberté. Ces vœux de religion, je suis de ceux qui félicitent l’État moderne de ne les pas reconnaître ; — au rebours du clérical, au rebours de l’homme qui veut que l’État donne une sanction aux lois de l’Église, je crois que l’État est dans son rôle en ignorant les vœux religieux. Mais, suit-il de là que l’Etat ait le droit de les prohiber? En vertu de quel principe les interdirait-il, et comment s’y prendrait-il pour faire respecter cette interdiction ?

L’homme, la femme qui prononcent ces vœux le font librement ; ils restent libres, civilement ; ils ne sont obligés par ces vœux, qu’autant qu’ils veulent l’être ;

■ ils demeurent libres, jusque dans leur obéissance. Le

■ jour où il leur plaît de sortir du couvent, de reprendre la vie du monde, ils sont parfaitement maîtres de le faire. Nous ne sommes plus sous l’ancien régime, alors que l’autorité royale poursuivait le moine, la nonne qui se permettaient de quitter le cloître et les y ramenait de force. Les vœux monastiques n’ont aucune valeur légale ; ils ne font même plus obstacle au mariage de

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ceux qui veulent les rompre. L’État et la loi les ignorent ; en cela, ils sauvegardent les droits de la liberté ; — ils violeraient la liberté, au contraire, s’ils entreprenaient de les prohiber.

De quel droit, en effet, sous quel prétexte les interdire? Sera-ce, comme on nous y invite, parce que ces vœux sont contraires aux bonnes mœurs? Lequel de ces vœux monastiques est contraire à la morale? Est-ce le vœu de chasteté? Mais, si vous le tolérez, chez le prêtre séculier, comment l’interdire aux religieux? Y a-t-il, vraiment, de nos jours, un trop grand nombre d’hommes, voire de femmes, disposés à s’astreindre à un pareil vœu? Est-ce à lui qu'il faut attribuer la stagnation de la population française? N’avons-nous pas, hélas! à combattre le vicieux égoïsme d’autres célibataires que les célibataires ecclésiastiques? Si tant de femmes cherchent un abri, avec une vie digne et occupée, à l’ombre du cloître, n’est-ce pas souvent que les calculs intéressés de l’autre sexe leur refusent les joies de la vie familiale? Le célibat de la débauche grossit, parfois, le célibat des couvents. Interrogez les statisticiens ; ils ont remarqué que les parties de la France où la population se maintient le mieux, où la natalité reste élevée, sont fréquemment les pays ofi l’idée religieuse a conservé le plus de force et où, souvent, il y a le plus de vocations monastiques.

Quels sont les vœux religieux contraires aux bonnes mœurs?

Sera-ce le vœu de pauvreté ? Le froc des moines, la robe de bure des religieuses seraient-ils un scandale pour la délicatesse de nos yeux, ou les pieds nus des disciples de Saint-François sont-ils de mauvais exemples pour notre époque, affamée de jouissance et avide de luxe ? Je crois, pour ma part, qu’il y a là des leçons qui ne nous seraient peut-être pas inutiles, quoi qu’elles viennent de bien loin, ou de bien haut, pour être entendues de la masse de nos contemporains.

Ce vœu de pauvreté, s’il choque si fort les anticléricaux et les socialistes, est-ce parce qu’en ce temps de prédication collectiviste, la vie de renoncement des moines et des religieuses montre, à quelles dures conditions, le communisme est réalisable? Est-ce, au contraire, crainte de voir, grâce à cette vie de privations volontaires, les établissements religieux et la mainmorte congréganiste s’étendre, démesurément, autour de nous? Mais cette mainmorte, dont le spectre nous épouvante, il est facile de prendre des précautions contre elle, en fixant, par exemple, comme aux États-Unis, une limite maxima aux biens immobiliers de chaque établissement de ce genre.

Reste le vœu d’obéissance. Ici, je comprendrais davantage les inquiétudes de l’anticlérical; mais le vœu même d’obéissance justifie-t-il toutes les défiances dont il est l’objet? N’oublions pas qu’il s’applique à une règle librement acceptée, ou aux commandements d’un supérieur librement élu ; n’oublions pas qu’il ne concerne,

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le plus souvent, que les observances de la vie monastique, et que, dans les Étals modernes, le religieux reste toujours libre de s’y soustraire, dès que pareil vœu heurte sa conscience ou sa volonté.

Ce vœu d’obéissance qui inquiète nos hommes d’État, les membres des congrégations sont-ils les seuls à le pratiquer, sinon à le prononcer? N’y a-t-il pas, aujourd’hui, en France, des associations autrement nombreuses et autrement remuantes, qui, sans toujours astreindre formellement leurs initiés ou leurs affiliés à un vœu d’obéissance, les obligent, en fait, à une obéissance très étroite? Ces associations, ai-je besoin de les nommer devant vous ? Pour ne parler que des sociétés ouvrières, les syndicats, qui prennent une place de plus en plus grande dans la vie moderne, n’émettent-ils pas la prétention que, lorsque leurs délégués ont pris une décision, l’ensemble de leurs membres doit s’y soumettre, aveuglément, dût cette décision les condamner, comme dans les grèves, à la misère et à la faim? A ceux qui redoutent l’esprit d’obéissance et de discipline des congrégations religieuses, je demande s’ils voient sans inquiétude la formation de ces fédérations ouvrières qui embrassent peu à peu tout le territoire français, et qui, en décrétant la grève générale, se vantent d’être maîtresses d’arrêter, à leur gré, toute la vie nationale? Ici, encore, si le droit d’association a ses périls, les plus sérieux et les plus menaçants ne proviennent point des vœux de religion.

Ceux d’entre vous, que je n’ai pas su convaincre,

je les renverrai aux fortes études de deux jurisconsultes dont la science égale l’éloquence, M. Barboux et M. Rousse1. Si un gouvernement moderne ne peut reconnaître les vœux, il ne peut, non plus, les prohiber. Sur cette question, nous n’avons qu’à nous en tenir aux principes de la Révolution française, avant la Terreur, à la loi spécialement du 15 février 1790, loi qui, en déclarant que les vœux monastiques solennels n’étaient plus reconnus par l’État, laissaient les religieux libres de s’y conformer ou de s’y soustraire.

Pourquoi, disent nombre d’anticléricaux, ne pas supprimer les congrégations ? Elles ne sont pas nécessaires à l’Église ; on peut les dissoudre sans que les catholiques aient le droit de s’en plaindre au nom de la liberté religieuse. Il est vrai, elles ne sont pas nécessaires à l’Église, en ce sens que les cérémonies peuvent s’accomplir, que les sacrements peuvent être distribués aux fidèles, sans le secours des congrégations. Le clergé séculier y pourrait suflire. 11 n’en est pas moins vrai que, si elles ne sont pas indispensables au culte catholique, les congrégations sortent, spontanément, de l’esprit de l’Église catholique, on pourrait même dire de l’esprit de l’Évangile. La preuve en est que, depuis des siècles, la vie monastique est en honneur, non seule-

1. M. H. Barboux : le Projet de loi sur les Associations ; M. Edm. Rousse: les Associations religieuses et les Vœux monastiques (1901).

ment dans l’Église latine, mais aussi dans l’Eglise grecque.

Selon les Grecs, comme selon les Latins, ce n’est que dans les monastères que le chrétien peut pleinement pratiquer les conseils de l’Évangile et mener la vie parfaite. Est-ce à l’anticlérical, est-ce à des hommes étrangers à l’Église, de s’ériger en juges de ce que commande la perfection chrétienne? Que devient alors la liberté religieuse ? Pour poser la question d’une manière plus nette, supposez qu’il s’agisse, non plus des catholiques, mais des mulsulmans, mais des bouddhistes, et demandez-vous si ce serait respecter entièrement la liberté religieuse que de leur interdire d’entrer dans les tékkés de l’Islam ou dans les lamasseriesdu Bouddhisme, car les deux religions ont, l’une et l’autre, des établissements analogues à nos couvents.

Aucun doute, à mon sens, interdire au bouddhiste ou au musulman de faire son salut, comme il l’entend, dans les monastères de sa religion, ce serait empiéter sur sa liberté religieuse.

Ces congrégations ou ces confréries musulmanes, ces monastères bouddhistes, que l’État les surveille ; qu’il se mette en garde contre leurs attaques, qu’il les punisse, s’ils violent la loi ; c’est son droit; mais, à cela, se borne son droit. Et la liberté que je réclame pour les disciples du Prophète ou du Bouddha, je la revendique, également, pour les catholiques de France, en vertu des mômes principes. Qu’on ne vienne pas nous dire des

religieux ce que l’antisémite nous dit des juifs : ce sont des parasites. Laissons à la société collectiviste, si jamais elle doit s’établir, le soin de bannir de la cité les professions qu’elle traitera de parasitaires. Pour nous, le souci de la liberté individuelle ne nous permet pas de faire de pareilles exclusions, et, si nous redoutons les parasites, il y en a, chez nous, de plus nombreux et de plus dangereux que les hommes et les femmes qui sc vouent, devant Dieu, à l’enseignement ou au soin des malades, voire à la contemplation et à la prière.

En somme, si nous pesons les arguments de ceux qui veulent supprimer les congrégations, nous sommes frappés de leur peu de solidité. Tous leurs raisonnements se réduisent à celui-ci : Nous voulons dissoudre les congrégations, parce qu’elles servent de cadres à nos adversaires ; parce que ce sont des sociétés militantes qui luttent contre les idées que nous défendons ; parce que l’Église, son clergé, ses moines sont des adversaires de la liberté, de la démocratie, de la civilisation, telles que nous les comprenons. Voilà le grand argument de l’anticléricalisme, à la fois le plus sérieux et le plus sincère, celui contre lequel les catholiques devraient toujours se tenir en garde.

l’anticléricalisme.

Comme l’antisémite et l’antiprotestant s’attaquent à ce qu’ils appellent « l’esprit protestant » et « l’esprit juif», l’anticlérical incrimine non seulement «l’esprit clérical», mais l’esprit catholique, l’accusant d’être un esprit de ténèbres et de superstition, un esprit de servitude et d’asservissement, qui en glorifiant le principe d’autorité, en pliant les intelligences au joug de l’obéissance, en les endormant dans le respect de la tradition, les rend incapables de liberté et insoucieuses du progrès.

Grave et formidable grief que les anticléricaux les plus déterminés, que les socialistes et les anarchistes, que tous ceux qui prennent pour devise : ni Dieu ni maître, dressent, par-dessus l’Église, contre le Christianisme, contre toute religion, contre la foi en Dieu ellemême, ne voulant voir en Dieu que le tyran suprême et en toute religion qu’un principe de terreur servile.

Cette dénonciation quotidienne de l’esprit catholique et de l’esprit religieux par des hommes ardents, souvent éloquents et convaincus, qui se donnent au peuple comme les apôtres du progrès et de la fraternité universelle, il est impossible de ne pas nous y arrêter, d’autant qu’elle semble trop souvent confirmée par la polémique aveugle et les prétentions surannées de

catholiques qui ne comprennent ni leur temps ni leur pays.

L’esprit catholique est un esprit de servitude. L’Église catholique, affirme l’anticlérical, est incompatible avec la Liberté, avec la Démocratie, avec le Progrès, avec la République. Accusations également graves et également vagues ; — prenons-les l’une après l’autre ; commençons par la moins précise : l’Église est incompatible avec le Progrès.

Le Progrès, c’est la grande divinité du jour ; c’est l’idole nouvelle devant laquelle se prosternent les foules ; cette divinité, chacun se la figure à son image, chacun l’entend à sa manière. Quel est le progrès avec lequel l’Église est manifestement inconciliable? Serait-ce le progrès scientifique, le progrès artistique, le progrès littéraire? Assurément non ; l’Église, ses congrégations elles-mêmes se glorifient d’avoir, à diverses époques, encouragé la science, les arts, les lettres. Il s’agit donc ici du progrès en général ou, comme on dit encore, du progrès moderne, vague entité malaisée à définir. Le Pape Pie IX, a-t-on soin de nous rappeler, a condamné, dans le Syllabus, les téméraires qui soutiennent que l’Église doit se réconcilier avec le progrès moderne. cum Progressu moderno. Mais qu’est ce progrès moderne que repousse l’Église? Et quand, avec le Syllabus , elle répugnerait au progrès, tel que le conçoit l’anticlérical, tel que nous le concevons nous-mêmes, serait-ce une raison pour lui refuser la liberté? Est-ce qu’il peut y

l’anticléricalisme.

avoir une notion officielle du progrès ? Est-ce que, tout au rebours, ce que nous appelons du vague nom de progrès, ne résulte pas de la libre compétition des doctrines, des idées, des efforts?

Supposons, que nous soyons en face d’une autre religion, en face du Bouddhisme, en face de l’Islam? Ne pourrait-on pas nous dire également et, jusqu’à un certain point, nous prouver que ces grandes religions de l’Asie sont malaisées à concilier avec le progrès, tel que nous le concevons en Europe? De l’Islam, en particulier, il serait permis de soutenir qu’il est stationnaire, qu’il l’est même en quelque sorte par système, parce qu’à la différence du Christianisme, l’Islam lie étroitement les institutions civiles aux institutions religieuses. Serait-ce une raison pour donner à un gouvernement le droit de combattre l’Islam, au moyen des forces de l’État? Et que deviendrait la liberté de conscience si, pour la refuser aux adhérents de telle ou telle religion, il suffisait d’affirmer ou même de démontrer que cette religion est contraire au progrès ? Que deviendrait, ajouterai-je, la liberté de penser, car on pourrait appliquer le même procédé aux doctrines qui déplairaient à la majorité du moment, où qui se trouveraient en conflit avec les théories reçues? L’anticléricalisme nous ramène, toujours, à cette néfaste prétention et à ce grand péril de vouloir faire de l’État le juge et l’arbitre des doctrines. Ici encore, l’anticlérical arrive, malgré lui, tout comme l’antisémite et l’antiprotestant, sinon à nous imposer

une orthodoxie d’État, du moins à proscrire les doctrines qui ne sont pas marquées du poinçon officiel.

Passons à un grief moins vague; l’Église, dit-on, est incompatible avec la démocratie ; entre elles, l’antinomie est manifeste. Cette antinomie, avons-nous le droit de la proclamer ? Ici encore, tout dépend de la façon dont on entend la démocratie. Entendez-vous, par démocratie, la Révolution en révolte perpétuelle contre toute autorité, contre toute religion et toute croyance, l’Église catholique est incompatible avec la démocratie. De même, entendez-vous, par démocratie, une puissance illimitée, qui prétend à une omnipotence absolue, qui ne reconnaît d’autre droit et d’autre règle que la volonté du grand nombre, l’Église, le Christianisme, toute religion, pour ne pas dire toute philosophie, sont inconciliables avec cette manière de comprendre la démocratie. Entendez-vous encore, par démocratie, le socialisme, le collectivisme, le communisme athées d’aujourd’hui, qui prétendent borner la destinée de l’homme à cette terre et lui interdire tout rêve de l’au delà, l’Église, le Christianisme, la religion sont incompatibles avec une pareille démocratie. Mais, est-ce la seule manière dont on puisse entendre la démocratie? Ne peut-on la concevoir d’une façon tout autre, et certaines nations, comme les États-Unis, ne nous en offrent-elles pas la preuve vivante ? Ne voyons-nous pas, par les exemples de la grande République américaine, que la démocratie n’est inconciliable ni avec la religion, ni avec le Christianisme, ni même avec le

i/anticléricalisme.

Catholicisme? Et comment y aurait-il, entre eux, incompatibilité, alors que les grandes idées d’égalité et de fraternité ont leurs plus anciennes et leurs plus profondes racines dans le Christianisme, dans la Bible juive et dans l’Évangile chrétien ? 1

Il y a bien eu, entre l’Église, d’un côté, et la démocratie, de l’autre, une longue lutte, comme un grand duel, qui a rempli toute l’histoire du xixe siècle. A cela, il y avait des raisons multiples, des raisons historiques surtout. L’Église personnifiait, en face de la Révolution, la tradition et l’autorité. L’Église, attaquée par les uns comme une barrière, a été défendue par les autres comme un rempart. Un fait, en soi-même d’importance secondaire, le pouvoir temporel des papes, contribuait à envenimer et à prolonger cette lutte. Le Pape, souverain temporel, voyait sa petite monarchie menacée par la Révolution et par la démocratie issue de la Révolution ; il se trouvait, naturellement, enclin à regarder la démocratie comme l’adversaire de la papauté. Aussi, est-ce, en grande partie, le long combat pour la défense du pouvoir temporel qui, entre l’Église et la démocratie, a creusé un fossé si large et si profond.

La chute de son pouvoir temporel a libéré la papauté de ce souci séculaire, sinon de toutes ses défiances an-

1. Sur ces hautes questions que je ne puis qu’effleurer ici, je me permettrai de renvoyer à mes livres : les Catholiques libéraux , l'Eglise et le libéralisme (Plon, INourrit), et la Papauté, le Socialisme et la Démocratie (Culmann Lévy).

demies, sans qu’il faille en conclure que la sécularisation de ses États n’ait eu, pour le Saint-Siège, que des avantages. Elle a eu, au moins, pour effet de modifier les relations du Vatican et de la démocratie. Le Pape, ayant cessé d’avoir sa place parmi les rois de ce monde, s’est plus facilement retourné vers les peuples. Le Saint-Siège a pu s’émanciper des préventions ou des alliances qui l’avaient longtemps dominé. C’est ainsi que nous avons vu s’accomplir, à Rome et dans l’Église, sous le pontificat du Pape Léon XIII, une évolution démocratique, qui a frappé tous les yeux non prévenus. Loin de condamner la démocratie, le Pape Léon XIII s’est complu à lui faire des avances, et ces avances, il en a formulé les raisons, en pape et en docteur suprême, dans ses célèbres Encycliques sur les devoirs des gouvernements et sur la condition des ouvriers. Le Chef de l’Église a exposé lui-même au monde, comment l’Église, loin d’être en opposition absolue avec la démocratie, pouvait, au contraire, se concilier avec la démocratie et avec la société moderne.

Et, de quel droit, irions-nous interdire à l’Église de tendre la main à la démocratie? A quel titre, prétendrions-nous la contraindre à rester inféodée aux anciens modes de gouvernement et aux idées du passé ? Ni sa doctrine, ni l'histoire ne nous y autorisent. L’histoire nous montre, à l’opposé, que l’Église a toujours su se dégager des formes politiques du passé; prenez l’empire romain, prenez la royauté barbare, prenez la

l’anticléricalisme.

féodalité, prenez les monarchies modernes, vous voyez l'Église traverser ces formes de société et de gouvernement si différentes, et à chaque époque, s’acclimater, en quelque sorte, aux nouvelles conditions des sociétés humaines. Ce qu’elle a fait dans le passé, pourquoi ne saurait-elle plus le faire dans le présent?

On nous dit : l’Église est enchaînée au passé par les décrets des conciles, par les bulles des papes, par le Syllabus. Le Syllabus tient une grande place dans les polémiques de l’anticléricalisme ; il est, pour les anticléricaux, ce que le Talmud, est pour les antisémites : on ne parle jamais tant du Syllabus que dans les sociétés anticléricales. Le Syllabus, vous le savez, est un recueil de propositions condamnées par le Pape Pie IX. Il n’est certes favorable, ni à la liberté, ni à la démocratie, mais enfin, ce Syllabus, dès lors qu’on fait appel à son autorité, il convient de ne pas se fier aux théologiens de l’anticléricalisme et de consulter, aussi, les théologiens de l’Église. Que disent les évêques et les théologiens catholiques? ils ont pu, avec l’approbation du Pape, commenter le Syllabus, l’expliquer, l’atténuer, si vous voulez, d’une façon toute différente des interprétations qu’en donne l’anticléricalisme1. L’Église, les théologiens font, à cet égard, une distinction que je dois vous rappeler, quelque aride que soit une semblable discussion ;

1. Voyez les Catholiques libéraux, l'Église et le libéralisme, chapitre xi, pp. 189-213.

c’est, en langage decole, la distinction entre la « thèse » et « l’hypothèse ». Dès lors que l’anticlérical nous entraîne sur le terrain de la théologie, il nous oblige à emprunter le langage et les méthodes des théologiens ; et comme le cüsait Talleyrand, la théologie est chose extrêmement subtile ; c'est un excellent canif à tailler les intelligences. Ne vous étonnez donc pas de l’apparente subtilité de la distinction entre la thèse et l’hypothèse ; ce n’est, en somme, que la distinction de l’absolu et du relatif. L’important est que cette distinction est non seulement admise par Rome, mais qu’elle est enseignée à Rome, dans ies écoles pontificales. La « thèse », ce sont les doctrines posées en principe par le Syllabus; elle ne s’applique qu’aux pays qui ont gardé l’unité religieuse, aux États demeurés soumis aux anciennes lois, aux anciennes mœurs de la société chrétienne. De tels États, en existe-t-il encore, ce n’est assurément pas la France. « L’hypothèse », au contraire, admet des tempéraments, des compromis, elle convient aux pays où l’unité religieuse a pris fin, où les lois et les mœurs ne permettent plus d’appliquer les règles de l’ancienne société chrétienne.

Or, les théologiens et les docteurs, à commencer par le plus grand d’entre eux, par le Pape Léon XIII luimême, ne font pas difficulté de reconnaître que, au lieu de la « thèse », l’Église doit appliquer aux sociétés modernes ce qu’elle appelle « l’hypothèse » . Prenez les encycliques pontificales, notamment l’encyclique Immor-

taie Del, dans laquelle il a examiné les rapports de la société civile et de la société ecclésiastique, vous verrez que Léon XIII admet, aux thèses posées par les anciens théologiens, les tempéraments les plus larges. Il reconnaît que l’Église et le clergé doivent se conformer à la situation, aux lois, aux mœurs des différents pays. Si, comme Pie IX, il condamne, en principe, la liberté ou l’égalité des doctrines et des cultes, il admet, pleinement, ce qu’il appelle la tolérance civile, et avec elle, la pratique de la liberté des cultes.

Ainsi, veut-on aller au fond des choses, on découvre qu’il n’est pas impossible de trouver un moyen d’accommoder la doctrine de l’Église aux idées, aux habitudes, aux lois des sociétés modernes. Nous n’avons donc pas le droit d’enchaîner à jamais l’Église au poteau des bûchers de l’Inquisition.

Nous n’avons pas le droit de contraindre les peuples catholiques à opter entre la foi de leurs pères et les libertés modernes. Nous en trouverions la preuve, à côté de nous, dans un pays où les catholiques sont au pouvoir, où ils gouvernent, depuis des années, avec des majorités considérables. Prenons la Belgique ; quoiqu’elle soit sous la domination d’un parti qu’on appelle à tort ou à raison clérical, la Belgique est restée en possession de la liberté des cultes, comme de la liberté de penser, comme de toutes les libertés essentielles, si bien qu’en fait de liberté, les anticléricaux français pourraient prendre plus d’une leçon des catholiques belges.

De même, est-il permis d’affirmer, avec la presse anticléricale, que le catholicisme est lié à perpétuité à l’absolutisme, par le droit divin des rois? Le droit divin des rois ! mais, c’est une doctrine surannée, une doctrine anglicane, ou gallicane, plutôt que catholique et surtout ultramontaine ; une doctrine qui, loin d’avoir été en faveur à Rome, a plutôt été mal vue de la plupart de ses théologiens, des dominicains, comme des jésuites, témoin saint Thomas, Bellarmin, Suarez1. Cela est si vrai qu’en se tournant vers la démocratie et vers le peuple, Léon XIII a paru revenir à l’esprit et aux inspirations des grands papes du moyen âge. Si nous prenons les enseignements de l’Église, aujourd’hui, est-ce le droit divin que nous prêche le Pape Léon XIII? Loin de prétendre que les rois tiennent du ciel un droit absolu et inaliénable sur les peuples, Léon XIII n’a-t-il pas, hautement, engagé les catholiques à se soumettre aux lois et aux constitutions de leur pays, ces constitutions fussent-elles républicaines ?

' La politique de Léon XIII marque une évolution, direz-vous. Assurément. C’est l’évolution dont je vous parlais tout à l’heure, dont je vous signalais même le point de départ dans la chute du pouvoir temporel, —

1. A vrai dire, la théorie du droit divin des rois n’est qu’une interprétation arbitraire de VOmnis potestas a Deo. Elle est moins d’origine religieuse ou ecclésiastique que d’origine politique et monarchique. Elle a été imaginée, non dans un intérêt spirituel, mais dans un intérêt temporel, dans l’intérêt des princes, pour repousser toute prétention des papes sur les couronnes.

l’anticléricalisme.

évolution qui à certains égards, n’est qu’un retour à la politique des grands pontifes guelfes. Mais, encore une fois, quand ce serait là, pour le Vatican, une politique entièrement nouvelle, de quel droit interdire à l’Église toute évolution? Bien plus, comment l’anticlérical, qui d’habitude se pique d’être un esprit philosophique, peut-il imaginer qu’il y ait une institution, fût-ce l’Église, qui échappe aux lois de l’évolution? On comprendrait encore qu’un catholique vînt nous dire : l’Église est immuable, l’Église ne peut subir l’action des idées et des doctrines d’une époque ; mais l’anticlérical, le rationaliste, comment oserait-il prétendre que l’Église est pour ainsi dire en dehors du temps et de l’espace ? Comme toutes les institutions vivantes, l’Église subit l’influence du milieu, l’influence des idées ambiantes, sinon dans son dogme, ce dont elle se défend, du moins dans sa conduite et dans sa politique.

L’Église n’échappe pas à l’action du milieu, à l’action de l’époque; nous le voyons, en Europe, en France même ; nous le voyons, plus manifestement encore, dans les pays où l’ancien régime n’a laissé, derrière lui, ni anciennes institutions, ni anciennes mœurs, aux États- Unis, par exemple. L’Église américaine, qui tient, aujourd’hui, une si grande place dans l’Église catholique, est toute imprégnée d’un esprit vraiment démocratique et vraiment libéral. J’ai eu l’honneur de rencontrer plusieurs des grands évêques de l’Amérique, et je les ai trouvés, ces prélats du nouveau monde, aussi démo-

crates et aussi libéraux que les plus modernes des Yankees.

Pourquoi cette évolution s’accomplit-elle plus facilement de l’autre côté de l’Atlantique que dans la vieille Europe? C’est qu’aux États-Unis d’Amérique, l’Église se trouve sur un sol neuf et comme sur un sol étranger; c’est qu’elle n’y a pas, derrière elle, les traditions de l’ancien régime, et les anciens privilèges du clergé ; c’est, en outre, que sur l’autre rive de l’Océan, si elle rencontre les défiances anglo-saxonnes, l'Église ne se heurte pas aux rancunes, aux haines, aux menaces de l’anticléricalisme ; c’est qu’au lieu de lui refuser la liberté, sous prétexte qu’elle en est l’ennemie, les Américains accordent à l’Église catholique, comme aux autres Églises, toutes les libertés.

L’anticléricalisme, il faut bien le dire, n’est pas fait pour apprendre à l’Église de France l’amour de la liberté. Que fait, vis-à-vis d’elle, l’anticlérical, alors môme qu’il s’affuble, indûment, du masque de libéral? La liberté qu’il revendique pour les siens, l’anticlérical la refuse à l’Eglise. 11 pose en principe, comme le dogme de son pseudo-libéralisme, que les influences ecclésiastiques mettent la liberté en danger, et pour sauver la liberté, que fait-il ? il la confisque. Prenez les libertés les plus essentielles : la liberté de l’enseignement, et avec elle la liberté de la famille, la liberté d’association, la liberté de la charité, jusqu’à la liberté de conscience, la première de toutes, que deviennent-elles, aux mains de l’anticlérical ?

l’anticléricalisme.

S’il n’ose les supprimer, ouverlement, il s’ingénie, hypocritement, à les restreindre ou à les étouffer ; il les ajourne à l’époque lointaine où l’Église et la superstition catholique seront définitivement vaincues. La liberté, pour l’anticlérical, devient une espèce d’entité toute nue, toute théorique, sans vie réelle et sans valeur pratique. Elle n’est plus guère qu’un drapeau menteur ou une trompeuse enseigne, qui couvre l’oppression et le monopole. L’anticlérical en arrive, ainsi, tout comme l’antisémite ou l’antiprotestant, sous prétexte de défendre la liberté, à supprimer la plupart des libertés.

Est-ce là se montrer libéral ? est-ce là ce que doivent faire les libéraux sincères? Non, assurément, si bien qu’en dépit des vaines étiquettes de partis, j'ose dire que rien ne répugne plus au vrai libéralisme que l’anticléricalisme sectaire. Les libéraux ne doivent pas faire acception de personnes, de religions ou de doctrines ; ils doivent réclamer une égale liberté pour tous : pour les catholiques, comme pour les protestants, pour les juifs, pour les francs -maçons. Ils doivent le faire, par esprit de justice, par esprit de liberté, et aussi pour réconcilier les catholiques avec la société moderne, pour faire aimer la République, s’ils veulent que la Répu blique puisse durer, et s’affermir. Clérical ou anticlérical, qui refuse d’accorder à tous cette égale liberté n’est qu’un sectaire, un réactionnaire, un rétrograde.

Il y a, pour moi, une autre raison de défendre les libertés menacées par l’anticléricalisme; c’est qu’à mes yeux, il est malaisé de soutenir que, dans la France d’aujourd’hui, le grand péril pour la liberté est dn côté de l’Église et du clergé. L’anticlérical me paraît, à cet égard, la dupe des souvenirs du passé ; il commet un anachronisme grossier et dangereux. Tout entier à l’effroi des revenants d’autres siècles, il ne voit pas les périls prochains.

Autrefois, pendant la longue lutte entre l’Église et l’État, le péril pour la liberté — et vous savez combien cette liberté était chétive et vacillante — a pu être, réellement, du côté de l’Église, quand l'Église, maîtresse de l’âme des peuples, était une institution d’État, alors qu’elle était vraiment un pouvoir dans l’État, et à certains égards un pouvoir supérieur à l’État. En est-il de même, aujourd’hui? L’Église est-elle encore, chez nous, un pouvoir? Non, la société moderne a été sécularisée. Il n’y a plus, en fait, qu’un seul pouvoir. Dans cette longue lutte, huit ou dix fois séculaire, de l’Église et de l’État, s’il y a un vainqueur, c’est l’État ; il s’est rendu entièrement indépendant de l’Église ; il est devenu le seul pouvoir effectif. Y a-t-il un danger, aujourd’hui, pour la liberté, pour la personnalité de l’homme, pour l’autonomie de la conscience humaine, ce danger n’est plus du côté de l’Église; il est, plutôt, de l’autre côté, du côté de l’État. Le péril s’est en quelque sorte renversé. L’État ayant triomphé de l’Église, l’État, devenu le seul

souverain et le seul pouvoir, tend à élargir en tous sens son domaine, à empiéter sur les droits de l’individu et sur les droits de la conscience ; l’État tend à s’emparer de l’omnipotence ; et ainsi, encore une fois, le danger véritable pour la liberté n’est plus du côté de Rome ; il est, chez nous-mêmes, dans l’Étatisme et dans le Collectivisme.

M. de Bismarck, en entamant le Kulturkampf, faisait remonter la lutte entre l’Église et l’État, jusqu’à Calchas et à Agamemnon. Il fallait, disait-il, délivrer Agamemnon de l’ingérence de Calchas. Croyez-vous qu’en France, aujourd’hui, le péril soit du côté de Calchas? Pensez-vous que notre démocratie soit vraiment sous la domination du clergé? Pour moi, encore une fois, c’est Là un singulier anachronisme. On compare souvent l’État à un vaisseau, à une barque symbolique, semblable à la nef d’argent des armes de la ville de Paris. La barque qui déploie ses voiles au vent est exposée au naufrage ; le vent souffle avec violence, tantôt d’une rive, tantôt de l’autre ; pour qu’elle ne chavire point, il faut prendre garde qu’elle n’incline trop du côté où la brise la fait pencher. D’où souffle, aujourd’hui, le vent qui enfle les voiles de la République? Est-ce de Rome? est-ce de l’Eglise et de la papauté? ne serait-ce pas, au contraire, du bord opposé ? Selon un mot célèbre, on tombe du côté où l’on penche. De quel côté penche notre barque aujourd’hui? De bonne foi, je ne crois pas qu’il puisse y avoir de doute à ce sujet. Jetons

les yeux sur le Gouvernement ; quels sont les hommes qui dirigent les affaires publiques, à l’Élysée, dans les ministères, au Parlement? Sont-ce des cléricaux assujettis à l’influence du confessionnal? Interrogeons le pays; est-ce vers la théocratie, est-ce vers la domination du clergé que nous emportent les courants qui entraînent les masses? Il faut, pour se le persuader, fermer les yeux à tout ce qui se passe autour de nous. Si, en ce siècle nouveau, il y a un péril, pour la liberté et pour la société moderne, ce n’est pas, encore une fois, du côté de l’Église.

J’ajouterai une dernière réflexion qui, à mon sens, a une importance capitale. On nous dit : l’Église est opposée à la liberté ; la religion catholique, — certains vont jusqu’à dire toute Église, toute religion, — est l’irréconciliable adversaire de la liberté.

Cette opinion, elle pourrait encore se soutenir si l’Église, si la religion était en possession de la force et de la souveraineté ; — tout pouvoir souverain est naturellement tenté de restreindre la liberté de ses adversaires; mais telle n’est pas la situation de l’Église. Elle ne règne pas sur notre société; la société, comme l’État, a été sécularisée. Ce seul fait change toutes les données et toutes les conditions des rapports de l’Église et de l’État. L’Église, la religion, ayant cessé d’être souveraine, au lieu d’être une menace pour la liberté, serait plutôt une sauvegarde pour la liberté. L’Église, la religion, privée de l’appui du bras séculier, devient libérale par

l’anticléricalisme.

raison, par intérêt ou, si vous aimez mieux, par force; — dites, si vous voulez, qu’elle devient libérale malgré elle ; — le fait est qu’elle est contrainte de le devenir, et elle ne le devient pas, uniquement, par tactique et par calcul. La foi chrétienne, la religion en général, l’Église catholique, elle-même, est libérale, elle défend la liberté humaine, en ce sens qu’elle s’oppose à l’absolutisme des majorités et à la mainmise de l’État sur les consciences, et qu’elle est, par là même, un obstacle à l’omnipotence de l’État, à l’absorption de l’individu par l’État. C’est ce que nombre de ses adversaires lui pardonnent le moins, et c’est ce que tout libéral doit sans cesse se rappeler. Car, je ne saurais trop le répéter, le grand danger de nos sociétés modernes, depuis qu’elles ont été sécularisées, c’est que l’État, ne rencontrant plus en face de lui de contrepoids, veuille, à son tour, s’emparer de la société, de la famille, de l’homme tout entier1.

1. On me permettra de citer, à cet égard, quelques lignes de mon livre, les Catholiques libéraux, l’Église et le libéralisme (Plon et Nourrit), pages 284-287. « Le Christianisme, quelles qu’en soient les doctrines et les tendances théoriques, reste à bien des égards un élément de liberté, parce qu’en tant que force indépendante du pouvoir, il demeure une digue ou une limite à l’absolutisme. Nous n’irons pas rechercher aujourd’hui si, comme le prétendait Montalembert, la notion même du pouvoir absolu n’est pas dans son principe, non moins que dans sa fdiation historique, plus païenne que chrétienne. Il nous suffit de rappeler que le catholicisme ne saurait servir le despotisme que si ce dernier se met à son service. Or, dans l’Europe contemporaine, dans notre France démocratique surtout, c’est là un péril chimérique. Il n’y a plus pour en douter que

Et c’est bien à quoi tend, inconsciemment, l’anticléricalisme, quand il prétend, lui aussi, au nom de l’intérêt de l’État, restaurer ce qu’il appelle l’unité morale ou l’unité nationale de la France. Par là, il aboutit, malgré lui, comme le cléricalisme, à l’asservissement des esprits ; par là encore, l’anticléricalisme ressemble à l’antisémitisme et à l’antiprotestantisme. Tous les trois prétendent refaire T unité de la nation ; tous les trois sont, également, prêts à sacrifier les libertés publiques à ce fantôme d’unité, et par là même, tous les trois se montrent, presque également, quoique diversement, les adversaires de la liberté.

les esprits extrêmes des deux bords opposés, que des illuminés presque également aveugles, abusés les uns par leurs regrets, les autres par leurs craintes, qui, dans l’opposition même de leurs vœux, font simultanément à la société moderne , à la société laïque, l’injure de ne pas avoir confiance dans la solidité de ses conquêtes.

» Si la liberté, dont le règne est si facile à proclamer et si laborieux à établir, si les libertés publiques courent un danger, ce qui les menace, ce n’est assurément ni la théocratie, ni la monarchie de droit divin. L’écueil, pour elles, aujourd’hui comme aux premiers siècles de notre ère, c’est l’omnipotence de l’État, l’asservissement de l'individu, de la famille, de la société par l’État, absorption rendue plus facile et plus dangereuse par l’avènement de la démocratie, par la souveraineté impersonnelle du peuple, substituée à l’empire d’un seul. Or, qu’il le veuille ou non , le Christianisme est aujourd’hui, comme au temps des Césars païens ou des Kaiser germaniques, une barrière à celte confiscation de l’individu, un obstacle à la mainmise de l’État... Peut-être ce sentiment n’est-il pas étranger à l’aversion de certains démocrates pour le Christia¬

nisme. »

l’anticléricalisme.

C’est ce que je me propose de vous faire voir, dans ma prochaine et dernière conférence, et, en même temps, j’établirai, devant vous, conformément à mes observations précédentes, que la recrudescence d’anticléricalisme à laquelle nous assistons, aujourd’hui, est en grande partie le résultat des colères et des menaces de l’antisémitisme et de l’antiproteslantisme.

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