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libéralisme, Couraot, dont la piété n'avait pas paru suffisante, dut se contenter d’une allocalion mensuelle de cinquante francs, au lieu d'obtenir un poste dans l'enseignement secondaire. Cette circonstance lui permit de rester à Paris ; il en profita pour suivre les cours de la Sorbonne en vue de la préparation de la licence èssciences et eut la bonne fortune d’entrer en relations avec des savants distingués, parmi lesquels Lacroix, disciple de Condorcet, Hachette, disciple de Monge, Ampère, l'illustre physicien, Laplace et Lagrange.
En 1823, Cournot, qui venait d'obtenir sa licence èssciences, accepta la place de précepteur chez Gouvion- Saint-Cyr ; il était entendu que, tout en dir geant l'éducalion de son jeune fils, il aiderait le Maréchal dans la rédaction de ses mémoires militaires. Cournot s'acquitta avec succès de sa tâche et sut rendre, par ses sages avis et par la sûrelé de son jugement, des services considérables à celui qui l'avait choisi comme collaborateur. Après la mort de Gouvion-Saint-Cyr, survenue en 1829, il mit la dernière main aux mémoires du Maréchal et acheva l'éducation de son élève, en 1833. Le temps qu'il consacrail à ses devoirs professionnels ne l'empêchait pas, d’ailleurs, de développer son instruction. C'est ainsi que, pendant les dix années que dura son préceptorat, 1] trouva le moyen de faire son droit (il fut reçu licencié en 1827) et son doctorat ès-sciences (1829), de publier dans des revues scientifiques une série d’articles sur les mathématiques et la mécanique, et de tra-
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duire le Traité d'astronomie d'Herschel et les Z/éments de mécanique de Lardner.
En 1834, il accepta la chaire d'analyse et de mécanique à la Faculté des sciences de Lyon. Il n’y resta qu’un an. L'année suivante, grâce à l'amitié de Poisson qui l'avait vivement recommandé à Guizot, ministre de l'instruction publique, il fat nommé recteur à l’Académie de Grenoble, à 34 ans. Il fit preuve,dans son nouveau poste, de qualités d'administrateur de premier ordre et sut conquérir les sympathies et l'estime de tous. Un nouvel avancement devait bientôt lui être réservé. En 1836, il obtint, tout en conservant son rectorat, la place d'inspecteur général de l'Université devenue vacante par suite de la mort d'Ampère, puis, deux ans plus tard, il fut nommé inspecteur général en titre.
En 1838, Cournot épousa à Gray Colombe-Antoinette Petitguyot et publia la même année ses ÆRecherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses.
Le poste d'inspecteur général qui venait de lui être confié devait l'obliger de se fixer à Paris. De nouveaux honneurs l'y attendaient. Poisson, dont la santé déclinait, le chargea de présider à sa place le concours d'agrégation de mathématiques,et pendant quatorze ans Cournot remplit cette fonction avec la plus grande dislinction et à la satisfaction de tous. De celte époque datent le Traité élémentaire de la théorie des fonctions et du calcul infinilésimal (A841), les Lettres d'Euler à une princesse d'Allemagne (1842), V Exposition de la théorie des chances et des probabilités (1843).
L'état de sa santé l’obligea, en (844, à chercher du repos en Italie. À son relour, il publia la Correspondance entre l'algèbre el la géométrie qu'il préparait depuis plusieurs années.
Survint alors la Révolution de 1848. Lorsque la nation fut appelée, le 10 décembre, à élire le Président de la République, Cournot vota pour Cavaignac, — il le déclare expressémentdans ses Souvenirs, — et, comme il était mécontent de la nouvelle organisation de l’enseignement résullant de la loi Falloux, et qu'il craignait que l'on n'acceptât pas sa démission, il posa sa candidature à la députation dans la Haute-Saône, au mois de septembre 1851. Il ne fut pas élu. Quelques semaines plus tard, le 2 décembre, le jour même du Coup d'Etat, il fit paraître celui de ses ouvrages qui peut êlre considéré, semble-t-il, comme son chef-d'œuvre, l’Essai sur les fondements de nos connaissances.
Sur ces entrefaites, Cournot avait adressé sa demande de retraite au ministre de l'instruction publique, mais, sur les instances de ce dernier, il accepta de la retirer et, après avoir fail partie du Conseil supérieur de l'instruction publique, il fut nommé sur sa demande recteur à Dijon, en 1854. C’est là qu'il fit paraîlre, en 1861, le Traité de l'enchainernent des idées fondamentales. Un an après, il obtint sa retraite et se retira à Paris où il vécul jusqu’à sa mort.
Celle dernière période de sa vie fut la plus féconde. En 1863, Cournot fit paraître les Principes de la théorie
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des richesses ; l'année suivante, il publia une sorte de résumé de son expérience pédagogique, les /nstitutions d'instruction publique en France. travaillait également à son grand ouvrage, les Considérations sur la marche des événements et pensait pouvoir le faire paraître en 1868, mais des événements malheureux, la mort de sa femme en 1868, la guerre de 1870-1871, en retardèrent la publication jusqu’en 1872.
En 1875, bieu qu'il eùt annoncé dans ses Considératons son intention de prendre congé du publie, il condensa ses idées philosophiques dans Matérialisme, Vitalisme, Ralionalisme. Enfin, l’année même de sa mort, il fit paraître son dernier ouvrage, la Revue sommaire des doctrines économiques. IL mourut presque soudainement le 30 mars 1877.
Jusqu'à la fin, il avait été sur la brèche, cherchant sans cesse à compléter son œuvre par de nouveaux travaux et à faire profiter ses semblables du fruit de ses réflexions et de ses observations personnelles. « Cette existence, dit M. Mentré, est enviable à plus d'un titre : elle s’est poursuivie dans le calme de la conscience et la recherche passionnée du vrai, rehaussée d'un sourire malicieux el accompagnée d’un geste de soumission à la destinée. On peut dire, à la vérité, de Cournot : explevit feliciter (1). »
Cette vie laborieuse dé savant que nous venons de
(1) Mentré, Cournot et la Renaïssance du prob abilisme, p. 22.
retracer brièvement ne fut pas récompensée comme elle le méritait. Les livres de Cournot parurent au milieu de l'indifférence générale et n’eurent aucun succès. Si l'on excepte quelques esprits d'élite tels que Taine et Vacherot, notre auteur fut complètement ignoré de ses contemporains. Cet insuccès immérité tient à des causes multiples : d’abord, à un ensemble de conditions générales qu'il serait difficile d'analyser et qui, lors de l’apparition de ses ouvrages, étaient plutôt défavorables à Cournot, ensuite, au caractère scientifique de son œuvre qui pouvait rebuter beaucoup de lecteurs, et à son dédain de plaire. La lecture des æuvres de notre auteur est, en effet, difficile, et, malgré de fort belles pages, son style n'est ni assez limpide ni assez éclatant pour maintenir l'attention et aider à supporter l’aridité du sujet (1). Cournot ne se dissimula pas son insuccès, mais il était trop modeste et trop désintéressé pour ne pas l’accepter avec une sereine philosophie. La postérité devait heureusement se montrer moins injuste à son endroit, et il s'est produit, depuis quelques années, un revirement irrésistible en sa faveur; ses ouvrages, autrefois tant dédaignés, sont devenus à peu près introuvables. M. Lévy-Brühl, dans l'avertissement d’une nouvelle édition du Traité de l'enchaînement des idées
(1) «TI faut convenir qu'il n’a jamais beaucoup sacrifié à la forme. I n'écrit pas pour plaire, mais pour instruire et pour être compris. Le public l'en a puni cruellement. » Charpentier, Revue philosophique, 1881, t. XI, p. 494-518,
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fondamentales qu'il a publié récemment, écrit : « Cournot, de son vivant, est resté méconnu, presque inconnu. Ni sa conception originale d'une méthode mathématique appliquée à l’économie politique, ni ses vues profondes sur la nature de la science historique, ni les fruits excellents de son expérience pédagogique, aucune partie de son œuvre n’a d’abord trouvé grâce. C’est peu à peu que les lecteurs et les admirateurs sont venus à ce « géomètre philosophe », après sa mort. Insensiblement, leur petite troupe à grossi, et maintenant elle comprend sans doute la plupart de, ceux qui portent un intérêt aclif à la philosophie. Aujourd’bui, Cournot est mis à son rang, c’est à-dire à l’un des premiers parmi les philosophes français du xix° siècle. Chez beaucoup de nos contemporains, et non des moins estimés, la marque de ses idées est reconnaissable. Sa doctrine a fait l’objet de travaux importants. dont le nombre s'accroît d'année en année. Enfin ses livres jadis dédaignés, sont devenus introuvables, et la présente réimpression, attendue avec impatience, sera la bienvenue auprès du public philosophique (1). » Parmi les nombreuses études dont, depuis quelques années, notre auteur a fait l’objet, on peut citer celles de MM. Bouglé, Durckeim, Lechalas, Segond, Morland. La Revue de métaphysique et de morale a consacré à
+ (1) Traité de l’enchuinement des idées fondamentales, nouvelles édition, Hachette, 1911, avertissement, p. V.
Cournot, en 1903, un numéro spécial dont les très intéressants articles, signés de MM. Henri Poincaré, Milhaud, Tarde, Bouglé, Aupetit, Fernand Faure, Darlu, Vial, Parodi, Mentré, Audierne, Moore, résument en quelques pages sa vie et son œuvre tout entière. Enfin le remarquable ouvrage de M. Mentré, intitulé Cournot et la renaissance du probabilisme au XLX® siècle, constitue sans aucun doute ce qui a été publié jusqu’à ce Jour de plus complet sur notre auteur.
Dans la modeste étude que nous lui consacrons, nous .n’avons pas Ja prétention de donner une idée de loute son œuvre. On a pu voir, par l’énumération que nous avons faile de ses ouvrages en exposant succinctement sa biographie, combien l'érudilion de Cournot était vaste et avec quelle facilité et quelle aisance il se mouvait dans les domaines les plus différents. Son œuvre embrasse, en effet, la philosophie, les mathématiques, les sciences sociales et l’économie politique.
C'est de Cournot économiste que nous nous proposons de traiter dans cette thèse. Encore nous restreindronsnous à examiner seulement quelques-unes de ses théories, car l'exposé complet des doctrines économiques de notre auteur ferait à lui seul la matière d’un très gros volume.
Cournot eut toujours une prédilection marquée pour les études économiques dont il ne cessa jamais de s'occuper ; c'est à l'économie politique qu'il consacra, d'’ailleurs, son premier et son dernier ouvrage.
Nous avons estimé, après réflexion, que la meilleure méthode pour exposer les doctrines économiques de Cournot élait la méthode analytique. Nous avons lu avec beaucoup d'attention ses ouvrages et nous les avons suivis de très près, et, afin d'en mieux faire saisir l'esprit, nous n'avons pas hésité à multiplier les citations, au risque même d'en abuser, convaincu que nous sommes que tout autre procédé n'aurait aboati qu'à des affirmations vagues, ne reposant sur aucun fondement, et ne permettant aucun contrôle.
Nous avons divisé cette thèse en :