Chapitre IV. — La statistique chez Cournot
Cournot devait être amené, par son amour de l’ordre et de la méthode, à attacher une grande importance à la classification des sciences. Il estimait que ce qui avait été tenté jusqu'alors était insuffisant, et qu’en se plaçant à un point de vue différent l’on pouvait arriver à des résultats plus satisfaisants (1).
Les classifications antérieures ne manquaient pas. Pour nous en tenir à la première moitié du xix° siècle, nous devons citer, comme étant les plus connues, celles d'Ampère, d'Auguste Comte, de Spencer et de Renouvier. Antérieurement, la classification de Bacon, qui datait de la Renaissance et avail subi au xvine siècle quelques modifications de la part des philosophes, avait à peu près généralement prévalu.
Afin d’être en mesure d'apprécier plus justement la classification de Cournot, il est indispensable de passer
(1) M. Mentré écrit à ce sujet : « Cournot n’ignorait pas les imperfections nécessairement liées à toute tentative de classification rationnelle des sciences, puisque, la nature étant continue, la distinction des sciences qui se partagent, son étude est plus ou moins arbitraire, et que, d'autre part, les sciences ont entre elles des rapports multiples » (Cournot et la Renaissance du probabilisme au XIX° siècle, p. 289).
rapidement en revue, avec notre auteur, les plus importants des systèmes proposés jusqu'à lui.
François Bacon (1561-1626), philosophe, homme d'Etat et écrivain anglais, avait conçu le projet de réformer toutes les sciences et de renouveler l’entendement humain. Il avait entrepris dans ce but un ouvrage immense auquel il consacra toute sa vie, mais qu'il ne put exécuter entièrement, | « /nstauralio magna », ou Grande Rénovation. La première partie de cet ouvrage, qui en constitue en quelque sorte la préface, est le traité : « De Dignitate et Augmentis Scientiarum », ou de la Dignité et de l'Accroissement des Sciences. Dans ce traité, Bacon proclamait que l'obstacle principal à l'avancement des sciences résidait dans la mauvaise méthode que l’on avait suivie jusqu'alors, et surtout dans l'influence néfaste qu'avait exercée la logique d'Aristote, plus propre à engendrer et à perpétuer les disputes qu’à faire avancer l'esprit humain. A l’art syllogistique, il substituait la méthode d’induction, grâce à laquelle nous nous élevons graduellement des effets aux causes,des faits particuliers aux faits généraux et aux lois de la nature.
Bacon a exercé une influence considérable et bienfaisante sur les sciences, et il est incontestable qu’un grand nombre de découvertes postérieures, notamment dans le domaine de la physique, sont dues à la mise en pratique de sa méthode. Mais tout n’est pas à louer au même degré dans son œuvre, et sa classification métho-
dique, dans laquelle il assigne la place de chacune des sciences, n’est pas sans prèter à la critique. Par exemple, lorsqu'il distingue trois groupes de disciplines : l’histoire, la poésie el lu science, chacun de ces groupes correspondant à trois facultés distinctes : la mémoire, l’imagination et la raison, sa classification est évidemment trop étroite. Aussi Cournot n’a-t-il pas eu de peine à démontrer, dans son Essai sur les fondements de nos connaissances, en s'altaquant au principe même de cette classification, que l'esprit humain-n’a pas trois facultés mais cinq formes principales de développement: la religion, l’art, l'histoire, la philosophie et la science (1). Il critique également, dans la classification de Bacon, des doubles emplois, des incohérences de détail, des bizarreries dans certains rapprochements qui lui paraissent incompréhensibles.
La classification de d'Alembert, qui se rapproche beaucoup de celle de Bacon, ne paraît pas moins défectueuse à Cournot. Sans doute elle tient compte des pro-
(4) « l'oute civilisation à commencé par la religion et s'y est d’abord concentrée tout entière ; l’art et la poésie sont nés à l'ombre et sous l'influence de la religion ; l'histoire de la nature et de l'homme s'est dégagée plus tard des enveloppes mythologiques et poétiques ; et partout la philosophie,en se rattachant d'abord aux symboles de la religion et de l'art, a devancé la science, qui sembla la dernière conquête de l'esprit de l'humme el le produit d’une civilisation parvenue à toute sa maturité. L'histoire fait appel à la philosophie ; la science peut rarement s'’isoler de la philosophie et de l'histoire ; mais les alliances et les combinaisons de principes divers ne doivent pas être une raison de les confondre. » Essai sur les fondements de nos connaissances, S 337,
grès réalisés depuis la Renaissance, mais, tout autant que celle de Bacon, elle viole les affinités naturelles des sciences, N'est-il pas, par exemple, contraire à la raison de situer la botanique entre la cosmologie et la chimie, loin de la zoologie, et de faire suivre l’acoustique et la pneumalique de l’art de conjecturer ? Mais ce que Cournot paraîl surtout reprocher à d’Alembert, c’est d’avoir maintenu l'histoire naturelle avec l'histoire dans une catégorie différente de celle qui comprend les sciences nalurelles (1). |
À la classification de Bentham (1828), Cournot reproche d'abandonner le principe de la division tripartite pour adopter celui de la classification dichotomique, emprunté aux sciences naturelles el beaucoup trop artificiel. Ses subdivisions multiples lui semblent arbitraires el ne procurent pas une vue plus claire de l'ensemble des objets classés (2).
(1) Essai sur les fondements de nos connaissances, $ 339. « D'ailleurs, en maintenant l’histoire naturelle avec l’histoire civile sous une autre rubrique que celle qui comprend les sciences naturelles telles que la zoologie, la cosmologie, la botanique, d'Alembert n'explique pas suffisamment ce qui distingue l'astronomie de l’histoire du ciel, la zoologie de l'histoire des animaux, la botanique de l’histoire des végétaux, »
(2) Essai Sur les fondements de nos connaissances, $ 340. « Bentham surtout pousse jusqu'à un excès fatigant l'abus des ramifications dichotomiques et la fabrication de mots bizarres, destinés à exprimer la suite des bifurcations. Une première bifureation lui donne la métaphysique (cænontologie) d'une part, de l'autre, la science des êtres particuliers (idiontologie), se bilurquant en science des corps (somalologe) et science des esprits (pneumatologie) : ce qui n’est que l’application des idées reçues chez les scolastiques du moyen-àge. »
LA CLASSIFICATION DES SCIENCES Lo
La quatrième et dernière classification que Cournot examine est celle d'Ampère, de 1834. Elle présente, à ses yeux, de grandes analogies avec celle de Bentham dont elle a cértains défauts. Néanmoins, il reconnait que son auteur, grâce à sa sagacité et à l'étendue de ses connaissances, a su éviter cerlains rapprochements ar- Uficiels et représenter, mieux que ses prédécesseurs, les rapports naturels des divers corps scientifiques. Cela n'empêche pas que cette classification ne soit pas non plus parfaite. [l y a chez elle beaucoup trop d'arbitraire, par exemple lorsqu'elle prétend que les rapports des sciences zoologiques aux sciences botaniques ressemblent à ceux qu’on peut trouver entre les sciences géologiques et les sciences physiques, ou entre les sciences historiques et les sciences ethnologiques. D'autre part, certaines divisions ne sont pas heureuses : ainsi la classification de la géométrie est défectueuse (1). Par contre, Cournot loue hautement Ampère d'avoir imaginé un mot nouveau, celui de cinématique, pour distinguer la théorie où l'on fait le passage naturel de la géométrie à la mécanique proprement dite, et où l'on
(1) Essai sur les fondements de nos connaissances, $ 341. « La classification de la géométrie est défectueuse de tout point: la théorie des lignes et des surfaces ne peut pas s'isoler de la géométrie, soit synthétique, soit analytique ; et il n'existe pas de géométrie moléculaire, la cristallographie, qu'Ampère désigne sous ce nom, n'étant, lorsqu'on la considère du point de vue mathématique, qu’une branche de la géométrie à trois dimensions. »
considère les propriétés du mouvement, abstraction faite des forces qui le produisent et du temps pendant lequel il s’'accomplit.
De quelle façon doivent donc être, pour Cournot, coordonnées les sciences ?
La véritable classification logique consiste à distinguer, d'une part, les connaissances qui n’ont été réunies en corps de doctrine que dans un but technique ou pratique, et, d'autre part, celles qui intéressent surtout la spéculation et qui sont cultivées par l’homme pour la satisfaction de sa raison et de son instinct de curiosité. Cela ne veut pas dire qu'il y ait des sciences inutiles à la pralique, mais cela signifie qu'à côté des sciences « dont le propre est de relier en système les vérités élernelles ou les lois permanentes de la nature tenant à l'essence des choses ou aux qualités dont il a plu à la puissance créatrice de douer les objets de la création », nous rencontrons des sciences « qui portent sur un enchaînement de faits qui se sont produits successivement lesunsles autres ». Ces faits,on peut les expliquer les uns par les autres en remontant jusqu'à des faits originels qu'on doit admettre sans explication, parce qu'on ne connait pas les faits antérieurs qui les expliqueraient (1).
Partant de cette conception essentiellement spiritualiste, Cournot en arrive à distinguer dans les connaissances humaines trois séries parallèles : la série héo-
(1) Essai sur les fondements de nos connaissances, $ 343.
rique, la série cosmologique et historique, et la série lechnique ou pratique. Dans chacune de ces séries, l'enchaînement des faits, des lois et des phénomènes permet, en allant des plus fondamentaux aux plus spéciaux, des plus simples aux plus complexes, d'établir une suite d’étages ou de groupes. Le premier de ces groupes comprend les sciences mathématiques, le second les sciences physiques el cosmologiques, le lroisième les sciences biologiques et l'histoire naturelle, le quatrième les sciences noologiques eltoutes les branches de la symbolique, le cinquième, enfin, les sciences politiques et l’Aastoire proprement dite. Et ainsi, grâce à cette combinaison des divisions par séries et des divisions par étages, nous arrivons à consulter une fable à double entrée, qui est certainement la plus commode et la moins défectueuse pour représenter un système de rapports compliqués (1).
Cette classification de Cournot, dont nous ne faisons qu'indiquer la structure, se rapproche beaucoup de celle d'Ampère. Comme celte dernière, elle place en tête les mathématiques, puis les sciences physiques et cosmologiques qui en dépendent immédiatement. A la suite, viennent les sciences qui ont pour objet la nature vivante, et il n’y a là rien que de logique, car elles sup-
(4) Essai sur les fondements de nos connaissances, $ 344. — Voir au méme paragraphe l'essai de classification synoptique des connaissances
humaines, FR
posent la connaissance des propriétés générales des corps et de l'économie générale du monde. Enfin, au bas de l'échelle, nous trouvons l'organisation des sociétés en corps politiques. Il est également logique qu’elles ne viennent qu'en dernier lieu, car elles impliquent la possession des sciences qui traitent de la nature physique de l'homme etdesa nature intellectuelle et morale.
Ce serait sortir du plan que nous nous sommes tracé que de donner le commentaire du tableau de Courvot. Nous nous sommes borné à en indiquer les généralités. Ce qu’il importe, cependant, de dégager de ve court aperçu, c'est la logique absolue qui sert de base aux déductions de notre auteur.
Prenons, pour nous en convaincre, la famille des sciences mathématiques. Cournot nous fait remarquer que, pour cette famille, la colonne affectée à la seconde série, c'est-à-dire à la série cosmologique et historique, offre nécessairement un vide. La raison en est que les sciences abstraites n’ont rien de commun avec l’ordre chronologique des événements el n’ont, par conséquent, aucun emprunt à faire à l’histoire, aucune donnée hislorique à accepter.
Au contraire, cette colonne de la seconde série reparail dans la famille des sciences physiques et cosmologiques ; elle sera représentée par l'astronomie, la physique du glohe, la météorologie, la géologie, la géographie physique, la géognosie, l'oryclognosie et la minéralogie.
Pourquoi ? Parce que, pour celle famille, les données que la science accepte, et sur lesquelles elle s'appuie nécessairement, ne peuvent avoir qu'une raison historique. (est ainsi que la Lhéorie explique les causes des marées et de leurs inégalités périodiques et régulières d'après le cours de la lune et du soleil, qu’elle permet d’assigner, à l’aide de certaines dounées empiriques, l'heure de la marée. Mais il n’en est pas moins vrai que l'histoire des phénomènes passés pourra seule nous faire connaître les causes qui ont-déterminé ces lois : « L'histoire des phénomènes passés pourrait seule nous le dire : dans l’état présent des choses, la théorie accepte ces faits comme autant de données de l'observation, et il n'ya pas de branche des sciences naturelles qui offre des exemples de contrastes analogues (1). »
A plus forte raison en sera-t41 de même des sciences biologiques qui doivent forcément s'appuyer sur d’autres el dans lesquelles les questions d'origine jouent un rôle primordial : « Que d’obscurités enveloppent ces hautes questions d'origine ! Et comment, dans la discussion des cas particuliers, faire exactement le départ des lois générales et des faits spéciaux, de l’essentiel et de l’accidentel ? Cependant, au point où les sciences sont maintenant arrivées, les savants ne confondent plus les travaux du naturaliste qui décrit, compare el classe les espèces, avec les recherches ex-
(1) Essai sur les fondements de nos connaissances, $ 310.
périmentales du physiologiste ou avec les lois que l'anatomiste découvre et formule (1). »
Il ne faut pas confondre davantage les deux règnes végétal et animal, bien qu'il existe des êtres qu'il est quelquefois difficile de rattacher d’une façon absolue à l’un ou à l'autre de ces règnes. Cournotest, d’ailleurs, le premier à reconnaître qu'il serait imprudent de chercher à élablir une séparation rigoureuse entre le groupe des sciences noologiques et symboliques et le groupe des sciences sociales ou politiques. La division de ces deux groupes est, en réalité, purement artificielle, mais elle doil être acceptée parce que commode et surtout « parce qu'elle correspond assez bien à la distinction qu'il convient de faire, entre les sciences qui ne comportent guère le progrès continu et indéfini, parce que le genre d'observations sur lequel elles reposent a, depuis longtemps, fourni à peu près tout ce qu'il peut fournir, et les sciences qui, dans la plupart de leurs parties, dans celles du moins qui méritent la qualification de positives, doivent aller en s’affermissant et en s'étendant, à mesure que le progrès de l’observalion et de l’expérience mettront plus de faits en lumière, et donneront plus de certitude ou de précision aux faits déjà connus ou entrevus (2) ».
Il est intéressant pour nous, étant donné le point de
(1) Essai sur les fondements de nos connaissances, $ 341. (2) Essai sur les fondements de nos connaissances, $ 348.
LA CLASSIFICATION DES SCIENCES al
vue auquel nous nous sommes placé, de savoir comment Cournot classe l’économie politique et la statistique. Comme cela est naturel à raison de leur but et de leur caractère essentiellement complexe, notre auteur fait entrer ces sciences, avec les sciences juridiques, dans le groupe des sciences sociales ou politiques, mais les range dans des séries différentes. L'économie sociale, la statistique, la chrématologie ou théorie des richesses font partie de la série théorique ; tandis que le droit, la législation et la jurisprudence trouvent leur place dans la série technique ou pratique, à côté des arts militaires, du commerce, des finances, des arts et méliers. Ainsi donc, dans cette classificalion, un caractère plus théorique est assigné à l’économie politique et à la statistique, el un caractère plus pratique au droit proprement dit.
Avant de terminer ces brèves considérations, il n’est pas inulile, nous semble-t-il, de rapprocher la classification de Cournot de celle d’'Auguste Comte. Ce rapprochement offre cet intérêt particulier qu'il paraît infiniment probable que Cournot, à l'époque où il écrivit son ÆZssai sur les fondements de nos connaissances, ignorail le livre de son prédécesseur paru vingt ans auparavant (1). Et cependant, ces deux grands esprils,
(1) C’est un point qui nous parait avoir été formellement établi par M. Mentré dans son ouvrage sur Cournot el la Renaissance du probabilisme au XIX° siècle, p.636 et suiv. Ce n'est très probablement que vers 1861, c'est-à-dire dix ans après l'apparition de son Æxsai que Cournot prit contact avec le posilivisme, et encore n'est-il pas certain qu'il ait lu alors les œuvres mêmes d'Auguste Comte. Peut-être n'a-t-
imbus d’une culture scientifique égale, mathématiciens tous deux, sont arrivés à des conclusions présentant les plus frappantes analogies.
Comme Cournot, Comte distingue trois séries dans l'ensemble de nos connaissances : les sciences pratiques, les sciences théoriques abstraites et les sciences théoriques concrèles. Les premières correspondent à la série technique de notre auteur, les secondes à sa série théorique, les dernières, enfin, à sa série historique et cosmologique. |
Rien n’est plus naturel, pour Comte, que la division des connaissances réelles en théoriques et pratiques, car tous les travaux humains sont ou de spéculation ou d'action. Cette division, qui est légitimée par l’importance sociale des sciences pratiques, est nécessaire, car s'il ya correspondance entre la science et l'art, il y a souvent disproportion complète entre les deux. Quant à la seconde distinction entre la série théorique et la série cosmologique, elle se justifie par l'existence de deux genres de sciences nalurelles, les unes ayant un caractère abstrait et général, et pour objet la découverte des lois qui régissent les diverses classes de phénomènes, et les autres, assez souvent dénommées sciences nalurelles proprement dites, concrètes, particulières, descriplives, consistant dans l'application de ces lois à l’histoire effective des différents êtres existants.
il connu la doctrine du maître que par les commentaires de ses disciples,
Toutefois, il existe un assez grand nombre de dissemblances entre les classifications de Comte et de Cournot. Signalons les deux principales :
1° La série historique chez Cournot est nettement distincte des autres. Elle est confondue chez Comte avec la série concrète qui est elle-même mal définie.
2° Les molifs pour lesquels la philosophie est exclue de la classification de Cournot ne sont pas identiques à ceux qui ont entraîné son exclusion de la classification d'Auguste Comte. Pour ce dernier, la philosophie ne trouve pas sa place dans le tableau des connaissances parce qu’elle n’existe pas et que, dès lors, le savant n’a pas à se préoccuper des problèmes qu'elle soulève. Cournot ne la fait pas entrer dans sa classification à titre de science distincte non parce qu'il en nie l’existence, mais parce qu'il la considère comme se rattachant si intimement à toutes les branches des connaissances posilives qu'il ne lui paraît pas possible de la discerner nettement.
Par contre, Cournot et Comte se retrouvent d'accord lorsqu'ils assignent à la psychologie une place restreinte dans leur classification et la font rentrer dans la biologle.
Comme l’a montré excellemment M. Mentré, les ressemblances entre les doctrines de ces deux grands savants s'expliquent par celte considéralion qu'elles ont été élaborées en même temps et accusentle même élat d'esprit : « Comte el Cournot, dit M. Mentré, ont été
plongés dans la même réalité sociale, ils ont reçu à peu près la même culture, essentiellement scientifique, et ils possédaient le même tour d'esprit, encyclopédique et généralisateur. Leurs rencontres n'ont rien d'élonnant, si l’on songe qu'ils apparaissent tous deux au lendemain de la Révolution, qu’ils se sont appliqués à résoudre les problèmes posés par ce formidable bouleversement social, et qu'ils se sont nourris des mêmes auteurs : de Kant, des philosophes écossais et de J. de Maistre. Le « moment » explique une partie de leurs analogies, par exemple le mépris des refontes sociales hâtives et de politique rationnelle, bref tout ce qu'il y a en eux d'esprit contre-révolutionnaire ; leur mentalité et leur éducation expliquent le reste des ressemblances : par exemple le dégoût des amplifications littéraires et l'idée d'une philosophie des sciences, rendue nécessaire alors par l'accumulation des découvertes et la spécialisation excessive des chercheurs (1). »
(1) Cournot el la Renaissance du probabilisme, p. 647.
Dans sa préface des Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, ouvrage paru en 1838, Cournot nous apprend qu'ila l'intention d'appliquer à l’économie politique les formes et les symboles de l’analyse mathématique. Il ne se dissimule pas, d'ailleurs, qu'il va s’attirer la réprobation des (héoriciens accrédités qui se sontélevés d’une façon unanime contre l'emploi des formes mathématiques, à l’imilation d'Adam Smith.
La raison du discrédit de l'application des mathématiques à l'économie politique doit être cherchée, d'après lui, à la fois dans le faux point de vue sous lequel la théorie a été envisagée par les auteurs qui ont voulu essayer d'y appliquer l'analyse mathématique, et dans la fausse idée que se sont formée de cette analyse des esprits qui, tout en étant très versés dans les matières
(1) On peut consulter avec fruit sur cette question deux magistrales études parues dans la Revue de Métaphysique et de Morale, mai 1905, l’une de M. Aupetit sur l'œuvre économique de Cournot, p. 3717, l’autre de M. Henri Poincaré, intitulée Cournot et les principes du calcul infinilésimal, p. 293.
d'économie politique, n'avaient que des notions vagues des sciences mathématiques.
Les essais antérieurs devaient, d'autre part, contribuer à l'impopularité de cette méthode. Le seul dont Cournot a pu avoir connaissance est le pelit livre de Canard, les Principes d'économie politique, publié en l'an X et couronné par l'Institut; l'oubli dans lequel tomba rapidement cet ouvrage s'explique par l'application erronée qui y était faite des principes qu'il proclamait.
On s’est figuré bien à tort, d'après Cournot, que l’emploi des signes et des formules ne pouvait avoir pour bul que de conduire à des calculs numériques. L'analyse mathématique peut également servir « à trouver des relations entre des grandeurs que l’on ne peut évaluer numériquement entre des fonctions dont Ia loi n’est pas susceptible de s'exprimer par des symboles algébriques » (1). Et même lorsqu'elle n'apparaît pas comme absolument indispensable, son usage se justifie chaque fois qu'il peut « laciliter l'exposition, la rendre plus concise, mettre sur la voie de développements plus étendus, prévenir les écarts d'une vague argumentation » (2). C'est précisément ce que Cournot va s’efforcer de démontrer dans son ouvrage. Ses développements
(1) Recherches sur les principes mathémaliques de la théorie des richesses. Introduction, p. VIT.
(2) M Aupelit, Revue de métaphysique et de morale, article précité, p. 383.
tendront à établir que la solulion des questions générales auxquelles donne lieu la théorie des richesses dépend non de l'algèbre élémentaire, mais de la branche de l'analyse qui a pour objet des fonctions arbitraires, assujelties seulement à satisfaire à certaines conditions. Comme ces conditions sont fort simples, il suffit, fait-il remarquer, pour comprendre son traité, de posséder les premières notions de calcul différentiel et intégral. Cournot ne se dissimule pas, d’ailleurs, que son ouvrage paraîtra peut-être un peu abstrait à beaucoup de personnes, mais il estime qu’ii pourra intéresser ceux qui, après avoir fait de solides mathématiques, ont dirigé leurs travaux vers les applicalions de ces sciences qui intéressent particuliérement la société. Son livre leur permettra de fixer par les signes qui leur sont familiers une analyse souvent vague et obscure chez les auteurs qui se sont conlentés des ressources de la langue commune.
En terminant son introduction, notre auteur a bien soin de faire observer qu'il n'a pas eu la prélention d'écrire un trailé dogmatique et complet de l'économie politique. Il a laissé de côté toutes les questions qui lui paraissaient parfaitement éclaircies et toutes celles où l'analyse mathématique n'avail aucune prise Ia voulu faire de Ja théorie pure et se défend d'écrire dans un esprit de système ou d'appartenir à un parti quelconque: « Bien loin d’avoir songé, dit-il, à écrire dans un esprit ‘de système et pour me ranger sous les bannières d’un
28 CHAPITRE Il
parti, je pense qu'il reste un pas immense à franchir pour passer de la théorie aux applications gouvernementales ; je trouve que la théorie ne perd rien de son prix, en restant ainsi préservée du contact de la polémique passionnée ; et je crois que si cet essai pouvait être de quelque utilité pratique, ce serait principalement en faisant bien sentir tout ce qui nous manque pour résoudre, en pleine connaissance de cause, une foule de questions que l'on tranche hardiment tous les jours (1). »
Quelle est exactement la méthode de Cournot? Elle est beaucoup trop technique pour que nous soyons à même de l’approfondir. Nous avors vu qu'elle implique, pour être bien comprise des notions de calcul différentiel et intégral que nous avouons humblement ne point posséder. Nous essayerons cependant d'en donner une idée par quelques extraits empruntés à l’un des chapitres du traité des Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses. Nous avons arrêté notre choix sur le chapitre V qui traite du monopole, comme étant particulièrement intéressant.
Le monopole.
Bien que faisant appel dans ses démonstrations aux
sciences abstraites, Cournot est un esprit éminemment
(1) Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses. Intr., p. XI.
concret, etil commence, pour bien faire comprendre le mécauisme du monopole, par prendre un exemple.
I suppose un homme propriétaire d'une source d’eau minérale, ayant des propriétés salutaires qu'aucune autre ne possède. Que va-t-il faire pour en tirer le plus de bénéfices possible? Il est, par sa situation même, maître du marché, et il semble qu'il pourrait fixer à 100 francs le prix du litre de celte eau. Seulement s'il agissail ainsi, il ne tirerait pas grand parti de sa propriété, parce que les demandes seraient très rares. Les personnes qui peuvent payer 100 francs un litre d’eau, si précieuse soil-elle, ne sont pas, en effet, nombreuses, et notre propriétaire risquerait fort, pour avoir été trop ambitieux, de ne réaliser qu’un gain minime. Que ferat-il? «Il abaissera successivement, dit Cournot, le prix du litre jusqu'au terme qui lui donnera le plus grand profit, c’est-à-dire que si F (p) désigne la loi de la demande, il finira, après divers (àtonnements, par adopter la valeur de p qui rend le produit p F(p) un maximum ou qui est déterminée par l'équation
Ep p ED EU
Le produit
sera la rente annuelle du propriélaire de la source, et
(4) Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, p. 61.
cette rente ne dépendra que de la nature de la fonction FU Celte première équation ne sera d’ailleurs applicable que si, à la valeur de p qui s'en déduit, correspond une valeur de D que le propriétaire de la source peut livrer annuellement ou qui n’excède pas le produit annuel de cette source, Îl serait, en effet, impossible au proprié- (aire, s’il en étail autrement, d’abaisser, sans éprouver un dommage, le prix du litre autant qu'il aurait intérèt à le faire dans le cas d'une abondance plus grande. Etant donné que la source produit annuellement un nombre de litres exprimé par À, il suffira, pour obtenir le prix du litre tel qu'il doit s'établir définitivement par suite de la concurrence ‘des acheteurs, de tirer p de la relation F (p) = A.
Ce premier exemple est le plus simple de tous ; c’est en quelque sorte l'exemple type. Il suppose que le pro- priétaire n'a eu à supporter aueun frais de production, ou tout au moins que ses frais peuvent être considérés comme insensibles. La question se complique si nous admettons lexistence de ces frais. Supposons, par exemple, un homme possédant le secret d’une préparation pharmaceutique qui lui permette d'obtenir une eau minérale artificielle. De nouveaux éléments entrent alors en ligne : les matières premières et la main-d'œuvre. « [et, dit Cournot, ce ne sera plus la fonction pH (p), ou le produit brut annuel, que le producteur devra s’eflorcer de porter à sa valeur marimuim, mais le pro-
dut net, où la fonetion p F (y) — © (D), © (D\ désignant les frais qu'exige la préparation d'un nombre de litres égal à D. Puisque D estlié à p par la relation D = F (p). la fonction complexe y F (p) — © (D) peut être considérée comme dépendant implicitement de la seule variable p, quoique en général les frais de production soient une fonction explieile non du prix de la denrée produite, mais de la quantité produite. Eu conséquence le prix p, auquel le producteur doit porter la denrée, sera déterminé par l'équation :
D + RES PSE) ==f) (Ts
Ce sera ce prix qui déterminera à son tour le produit net annuel ou le revenu de l'inventeur, la valeur capitale de son secret ou de son fonds productif. Cette valeur peut être nulle ou à peu près nulle et, dans ce cas, le propriétaire du fonds productif agira sagement en l’abandonnantsans rétribution où pour une rétribution minime, au premier exploileur. En effet, le prix du litre ne représente pas ici autre chose que les valeurs des matières premières et les salaires ou profits des agents qui ont concouru à la fabriquer et à en procurer la vente, augmentés de l'intérêt des capitaux nécessaires à l'exploitation.
Jusqu'à présent, nous avons supposé qu'il n’était pas
(1) Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, p. 62 et 63.
De CHAPITRE Îl
question d’une limitalion des forces productives. Supposons qu’une limitation semblable puisse avoir lieu et que, par suite, le producteur soit dans l'impossibilité d'abaisser le prix au laux qui, d’après la loi de la demande, donnerait le produit net maximum. Dans cette hypothèse, la limite que ne peuvent pas dépasser la production ou la demande étant exprimée par A, le prix sera déterminé par la relation F (5) — A, tout comme s’il n'y avail pas eu de frais de production. Ces frais dimivuent le revenu du producteur et ne sont pas supportés par les consommateurs ; il est même plus exact de dire qu'ils pèsent plus sur la propriété que sur le propriétaire.
Revenons maintenant au cas où la faculté de produire davantage est accordée au propriétaire. Nous savons que le prix est déterminé en conséquence de l'équation :
D+ dD p | =0 dp RE ER
« Nous observerons, dit Cournot, que le coefficient
1. o (D Les A ed, à qui peut, d'ailleurs, croître et décroitre quand
D augmente, doit être supposé positif, car il serait absurde que les frais absolus de production décrussent quand la production s'accroît. Nous ferons remarquer
aussi que l’on a nécessairement p > A ) car d D
étant l'accroissement de la production, d. + (D) est l’accroissement des frais, y d D est l'accroissement du pro-
duits bruts ; et, quelle que soitl'abondance de la source productrice,le producteur s'arrêtera toujours quandl'accroissement de dépense surpassera l'accroissement de
produit. C'est aussi ce qui résulte surabondamment de la forme de l’équation :
D pese rotDi) ES.
DH | D | = 0 attendu que D est toujours une quantité positive, et
dD mure in quantité négative (1). »
Nous arrêterons ici nos développements sur la méthode employée par Cournot pour appliquer les principes mathématiques à la théorie des richesses. C’est cette méthode qu'il appliquera également aux autres chapitres de son ouvrage qui ont traitaux changements de valeur, absolus et relatifs, au change, à la loi du débit, à l'influence de l’impôt sur les denrées dont la production est en monopole, à la concurrence des producteurs, à la concurrence indéfinie, au concours des producteurs, à la communication des marchés, au revenu social, aux variations du revenu social résultant de la communication des marchés. Elle a l'avantage de condenser en un petit nombre de formules mathématiques les solutions que comportent les problèmes si variés de l’économie politique (2), mais elle a l’incon-
(1) Principes mathématiques dé la théorie des richesses, p. 64 et 65, (2) « Cournot, dit M. Aupetit, n'ignorait aucune des souplesses et
des ressources de sa langue mère, peut-on dire. S'il est vrai qu'une L. —3
vénient d'avoir un domaine restreint dans ce sensqu elle ne peut s'appliquer qu'à un certain nombre de ces problèmes, et qu’elle n’est accessible qu’à quelques privilégiés.
Cournot avait cru, en publiant ses Principes mathémaliques, que son ouvrage et ses idées recevraient un accueil favorable du public, mais il ne devait pas tarder à être détrompé à cet égard, et il nous le confesse loyalement dans le très intéressant avant-propos de son dernier ouvrage, la Revue sommaire des doctrines économiques, qu'il fit paraître en 1876, peu de temps avant sa mort, et trente-huit ans après ses Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses : « Malgré le mauvais succès de quelques devanciers qui avaient visiblement fait fausse route, je m'étais figuré qu'il devait y avoir de l'avantage à appliquer les signes mathémaliques à l'expression d'idées et de rapports qui sont effectivement du ressort des mathématiques; el je comptais encore sur un nombre honnête de lecteurs dans un siècle où l’on étudie surtout les mathématiques pour être ingénieur, et où l’on recherche surtout l'état d’ingénieur en vue de se faire admettre sur un bon pied dans les grandes entreprises qui donnent la richesse. Le public a paru en juger autrement, en France du
science n'est qu'une langue bien faite, celui-là n'a-t-il pas véritablement créé la science économique qui luia fourni le langage clair, précis, rigoureux, seul susceptible d'en épouser les plus extrêmes complexités » (Revue de mélaphysique el de morale, mai 1905, p. 389),
moins, car le livre a élé traduit en Allemagne où, vers celle époque, on traduisait tout. On a vu paraître, depuis 1838, des théories marquées au coin de la nouveauté et de l'originalité, comme celles de MM. Stuart Mill et Macleod, de Frédéric List, de Frédéric Bastiat ; il y a eu de grandes révolutions tentées ou effectuées dans le monde économique, et des discussions bien vives à propos de ces révolutions, sans que les hommes habiles qui les ont faites, préconisées ou combattues, aient paru se douter que j'avais tâché d'appliquer aux questions intéressantes de l’économie sociale ma logique et mon algèbre, avant que de m'en servir {non sans quelque succès, Je crois) pour débrouiller d'autres questions plus délicates encore et depuis plus longtemps débatlues (4). »
C’est un Français, M. Léon Walras, professeur d’économie politique à Lausanne, qui paraît avoir le premier signalé à l'attention du monde savant l'ouvrage de Cour. not sur les Principes mathématiques de la théorie des richesses. 1] Le fait dans un mémoire lu à l'Académie des sciences morales el politiques, les 16 et 23 août 1873, intitulé Principes d'une théorie mathématique de l'échange et il n'hésite pas à cette occasion à rendre hautement hommage à la méthode de notre auteur. Bien qu'il soit le rival de Cournot, puisque, lui aussi, travaille à élaborer l’économie politique comme une science naturelle
(4) Revue sommaire des doctrines économiques, avant-propos, p. I.
30 CHAPITRE Il
et mathématique, mais en se fondant sur d’autres principes el en recourant à d'autres procédés mathématiques, il considère comme un devoir de le signaler comme l'auteur d’une tentative remarquable, etexprime le regret que justice ne lui ait pas été rendue.
Depuis, l'école mathématique a pris un développement considérable, mais beaucoup plus à l'étranger qu'en France. Cournot a été traduit en anglais, en allemand, en italien et les économistes se sont peu à peu familiarisés avec sa méthode et son langage. En même temps l’économie scientifique, telle qu’il l’a comprise,est devenue l’objet d’un enseignement suivi dans les grandes Universités étrangères et a trouvé asile dans les principales revues mondiales.
Seule, la France, patrie de Cournot, est reslée Jusqu'à ce jour en dehors de ce mouvement. A quoi faut-il attribuer non pas ce dédain certes, mais cette résistance à adopter la méthode préconisée par notre auteur ? M. Aupetit, répondant à cette question, paraît incriminer nos procédés d'enseignement économique : « Celleci (la science pure), dit-il, restera bannie de nos écoles où l’enseignement économique, longtemps subordonné à celui des disciplines juridiques, se borne trop souvent encore à étudier des textes ou des projets de lois, à discuter de politique économique et sociale ? La patrie de Cournot sera-t-elle Loujours terre d’exil pour la science qu’il a créée ? Nous ne pouvons le penser, car la raison finit Loujours par avoir raison. L'heure viendra où les
économistes français s’aviseront qu'ils ont une tradition à reprendre, et cette heure, qui ouvrira pour la science une ère d'inappréciables conquêtes, sera, pour Cournot méconnu, celle de la plus éclatante réhabilitation (1). »
Si la méthode préconisée par Cournot n’a pas eu le même succès en France qu’à l'étranger, c'est, croyonsnous, parce que notre conceplion de l’enseignement de l’économie politique est différente de ce qu’elle est ailleurs. Nous avons voulu donner à cet enseignement un caractère essentiellement pratique, et nous avons désiré qu'il fût à la portée de tout le monde, et non pas réservé à une catégorie de spécialistes. De cette concep- Lion sont sortis un enseignement et des ouvrages remarquabies par leurs qualilés éminemment françaises, la méthode, la clarté et la précision. Aussi nos livres et nos revues d'économie politique peuvent-ils être facilement compris de tous, des gens du monde et des commercants, comme des étudiants. En serait-il de même si nous avions emplové la méthode dont nous avons donné un aperçu au commencement de ce chapitre? Il est permis d'en douter et de croire que, loin d'aider à la diffusion de la science économique, cette méthode, appliquée d'une façon générale, lui aurait considérablement nui.
Comme l'a très judicieusement fait remarquer M. Cauwès, la vraie méthode scientifique de l'économie
(1) Revue de mélaphysique el de morale, mai 1905, p. 377.
politique est l'observation, qui se présente sous la forme de l'observation directe, de la critique historique et de l'expérimentalion. Seule elle nous permet de découvrir les analogies économiques existant entre les différents peuples, d'assister aux transformations successives d'une nation dans son domaine économique, de tenter dans ce même domaine des essais qui peuvent aboutir à des applications nouvelles d’une idée juste. Mais cela ne veut pas dire que la méthode mathématique doit être exclue d'une facon absolue, et M. Cauwès, bien qu'adversaire de ces procédés mathémaliques qui consistent à exprimer par des figures géométriques ou des formules algébriques l'échange, le travail, les besoins, les degrés d'utilité des choses, est le premier à reconnaitre qu'ils peuvent servir de moyen de vérification ou de contrôle (1).
Ceci paraît bien être également l'opinion de M. Gide. Après avoir indiqué que l’école mathématique a pour caractéristique de s'attacher au fait de l'échange et d'y ramener toute l'économie politique, l'éminent professeur déclare (2) que la méthode mathématique a été employée parce que tout échange est une équation, À = B. Puis, il montre comment cette méthode, qui paraît n'avoir qu'un champ d'application très limité (nous avons
(1) Cauwès, Cours d'économie politique, 1893. Introduction, p. 55. (2) Gide et Rist, Hisloire des doctrines économiques, p. 597 et suiv.
vu que c’élait aussi la conception que s'en faisait Cournot en 1838), a été appliquée peu à peu par les économistes mathématiciens les plus récents à la répartition, à la production, à la consommation, au point d'embrasser l'économie politique tout entière.
M. Gide fait entrer l’école mathématique avec l’école psychologique, dans une école plus vaste, qu'il appelle l'école hédoniste (1), et il estime qu'elle doit être justifiée du reproche dirigé contre elle de mesurer quantitativement les désirs et les besoins des hommes et de Les lier par des équations mathématiques. L'école mathématique n’a jamais rien prétendu de tel etse contente de chercher comment l’homme sv prendra pour se procurer le maximum de satisfaction avec les moyens dont il dispose et malgré les obstacles qu'il doit surmonter. H n’est pas plus exact que les économistes mathématiciens aient la prétention de justifier nos désirs, et cela pour cette excellente raison que ce ne sont pas des chiffres qu'ils emploient, mais des abstractions algébriques ou des figures géométriques, c’est-à-dire des quantités abstraites. M. Gide n’hésite pas à reconnaître qu'on doit louer les économistes mathématiciens d’avoir démon-
(4) L'expression « hédoniste » (#ova, plaisir) a été appliquée à l’école mathématique et à l'école psychologique parce que toutes deux découvrent le principe de l’économie politique dans le fait que l’homme a une tendance à rechercher le plaisir et à éviter la peine, et qu'il
. désire obtenir dans tous les actes de sa vie le maximum de l'un et le minimum de l’autre.
tré d'ane façon irréfutable certaines vérités qui n'étaient guère jusqu'alors que des affirmations intuilives et des théories amorphes et fluentes, par exemple le principe de la supériorité du régime du libre échange. Cela ne l'empêche pas cependant de se montrer très sceptique sur l'avenir et l'étendue d'application de la méthode mathémalique (1).
Les chefs de l’école libérale se montrent autrement sévères pour l'école mathématique, et en particulier pour sa méthode. M. Paul Leroy-Beaulieu considère celle-ci comme une vraie chimère et une vraie duperie. n'ayant aucun fondement scientifique ni aucune applicalion pratique, et constituant « un pur jeu d'esprit qui ressemble à la recherche des martingales à la roulette de Monaco » (2). Il ajoute, dans une autre partie de son ouvrage, que la prétendue courbe de l'utilité ou celle
(1) « Tout en reconnaissant, disent MM. Gide et Rist, les très réels services que l’école mathématique et l'école autrichienne ont rendus à la science, tout en admettaut qu’elles marquent dans l'histoire des doctrines une date qui ne sera pas oubliée, nous ne saurions mieux conclure que par ce conseil d'un économiste qui, étant lui-même un maître dans cette école et dans l'école classique, a quelque autorité pour la juger: «Les applications les plus heureuses des mathématiques à l'économie politique sont celles qui sont courtes et simples, qui emploient peu de symboles et qui visent à projeter un rayon lumineux sur quelque point de détail du reste du monde économique plutôt qu’à le représenter dans son absolue complexité. » Cette citation est extraite d’un article du célèbre économiste Marshall, intitulé Distribution and Exchange, paru dans l'Economic Journal, mars 1898). — Gide et Rist, Histoire des doctrines économiques, p. 617 et suiv.
(2) Traité d'économie politique, t. I, p. 85.
de la demande n’ont aucune portée pratique parce que, si le prix du vin tend à monter, on boira de la bière ou du cidre, tout produit ayant des succédanés qui limitent son mouvement (1). Cette dernière critique n’est pas, d'ailleurs, dirigée directement contre la méthode de Cournot, qui utilisait les annotations algébriques, mais contre celle de ses successeurs, et en particulier de Walras, qui, comme nous le savons, avaient substitué à celles-ei les figures géométriques.
En revanche, l’école mathématique compte parmi les économistes des adeptes et des défenseurs convaincus. Qu'il nous soit seulement permis de citer Stanley Jevons, mort en 1882, auteur de la Theory of Political Economy, Léon Walras, qui a exposé en 1874, dans ses Eléments d'économie politique pure, sa conception de la science économique sous la forme mathématique, el, parmi les auteurs récents, Marshall et Edgeworth en Angleterre, Launhardt,Auspitz et Lieben en Allemagne, Vilfredo Pareto, Pantaleoni et Barone en Ilalie, Irving Fisher aux Etats-Unis, Bartkevitch en Russie, et enfin, en France, M. Aupetit. Voici comments'exprime M. Aupetit, dans sa Théorie de la monnaie, au sujet de la méthode mathématique : «Les éléments et Les principes de la vie économique lhéorique élant posés et définis, il s'agit d'en déduire les lois de ses diverses manifesta-
lions. fei s'introduit l'usage de l'analyse mathématique
(1) Traité d'économie politique, t. HE, p. 62.
492 CHAPITRE fl
qui rencontre des préventions aussi tenaces qu'injustifées. L'emploi qui en est fait s'impose cependant par nécessité pratique ; la logique ordinaire avec son expression verbale n’est un instrument ni assez souple, ni assez délicat pour s'adapter à toutes les complexités de la machine économique même simplifiée. L'analyse mathématique ne prétend pas tout nombrer, tout réduire en chiffres précis ; elle a, au contraire, l'immense avantage de laisser indélerminées les grandeurs auxquelles elle applique les ressources d'une logique perfectionnée te 2]
Signalons, enfin, que M. Colson, dans son Traité d'economüe politique, applique les procédés mathématiques aux théories de l'offre et de la demande, etque M. Bouvier, dans sa Méthode mathématique en économie politique, a présenté une intéressante défense de cette conceplion.
Nous sommes donc en présence d’une école très importante, dont le cadre tend à s’élargir tous les jours, et si nous avons cru devoir fournir à son sujet quelques développements, c’est que l’on peut attribuer à Cournot la gloire d'en avoir été le fondateur. C’est Ià un point sur lequel les économistes sont aujourd’hui d'accord, et nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer que Walras s'inchinait devant notre auteur comme devant son maître.
Maintenant que nous avons cherché à dégager la méthode de Cournot, nous allons nous efforcer d’analyser en quelques pages celles de ses doctrines économi-
ques qui nous ont paru les plus intéressantes.
Cournot à plus spécialement exposé ses idées économiques dans trois ouvrages : les Principes malhématiques de la théorie des richesses, les Principes de la théorie des richesses et la Revue sommaire des doctrines économiques (1).
1° Les Principes mathématiques de la théorie des richesses (1838) sont un essai d'application des mathématiques à certains problèmes d'économie politique. Nous en avons déjà parlé en étudiant la méthode de Cournot. Nous avons vu qu'aux yeux de notre auteur, l'algèbre devait avoir le grand avantage d’abréger les raisonnements. Malheureusement la compréhension de cet ouvrage exigeait de là part des lecteurs des notions de calcul différentiel et intégral, et il faut croire que bien peu des contemporains de notre auteur les possédaient, car son livre fut très peu lu. Ce n’était d’ailleurs pas
(1) Cournot s'est également occupé accessoirement des questions économiques dans d'autres ouvrages, notamment dans son Traité de l’enchainement des idées fondamentales, dans ses Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, et dans son Matérialisme, vitalisme, rationalisme.
un traité complet d'économie politique, et Cournot, le présentant, dit dans sa préface, p. XI: « J'ai laissé les questions où l'analyse mathématique n’a aucune prise, et celles qui me paraissent déjà parfaitement éclaircies. J'ai supposé que ce livre ne tomberait qu'entre les mains de lecteurs déjà au courant de ce qui se trouve dans les ouvrages les plus répandus sur ces matières. »
Bien que difficiles à lire pour les profanes à raison de la méthode employée, les Principes mathématiques de la théome des richesses n’en contiennent pas moins des chapitres du plus haut intérêt. Nous citerons notamment le chapitre sur la loi du débit, dans lequel notre auteur démontre de la façon la plus claire la liaison qui existe entre la demande et le prix, liaison si intime que la fixation du prix implique la fixation de la demande, Ja demande étant, en réalité, une fonction du prix. Le chapitre du Monopole, qui a déjà arrêté notre altention à propos de la méthode mathématique, et surtout le chapitre du Change, qui renferme une analyse remarquable de l'équilibre des changes internationaux, sont également à mentionner comme contenant des aperçus très justes, très profonds et empreints d'une puissante originalité. |
Cournot reconnut lui-même que sa tentative de 1838 n'avait eu aucun succès, et, désireux avant tout de se faire comprendre du public, il résolut d'entreprendre un nouvel ouvrage.
2° Les Principes de la théorie des richesses parurent
46 CHAPITRE ii
ainsi en 1863 : « J'ai repris, écrit notre auteur dans la préface, mon travail de 1838, en le corrigeant, en le développant là où les développements manquaient, en le complétant sur les points auxquels je m'étais abstenu de loucher, et surtout en le dépouillant absolument de l'atlirail d'algèbre qui effarouche tant en ces matières. » Cette fois, c'est un gros volume que présente Cournot, un traité à peu près complel d'économie politique. Soucieux de plaire au publie, il avait soigneusement évité le langage mathématique et notablement complété son informalion économique par la lecture des économistes contemporains, particulièrement de Stuart Mill, de List el de Bastiat. Mais le succès ne répondit pas encore à ses légitimes espérances, et son nouveau livre ne fut pas beaucoup plus lu que le précédent.
3° Aussi, l’année même de sa mort, en 1877, Cournot se décida-t-il à faire paraître une sorte d'abrégé de ses doctrines économiques, dans lequel il supprima beaucoup de détails contenus dans ses ouvrages antérieurs. Cet abrégé porte le litre de Revue sommaire des doctrines économiques : « J'ai cédé, dit notre auteur dans son avant-propos, à la tentation de donner non pas une seconde édition, mais une nouvelle rédaction de mon traité de 1863, rédaction mise, je crois, dans un meilleur ordre et que j'ai allégée de beaucoup de détails de manière à la condenser dans un format plus populaire, à l'avantage économique des consommateurs aussi bien que du producteur. » Bien que se présentant sous une
forme moins scientifique que les deux traités de 1838 et de 1863, la Revue sommaire des doctrines économiques est cependant un ouvrage extrêmement intéressant, dont Taine a pu dire : « La lecture de ce dernier ouvrage est des plus atlachantes. on y sent percer de temps en temps la voix du vieillard qui aime à rappeler ses souvenirs et qui parle déjà en ancêtre de son vivant (1). »
Cournot y consaere un chapitre spécial à la question sociale, à raison de l'importance et du développement considérables qu'avait pris le socialisme depuis quelques années.
Dans l'étude des principales idées économiques de Cournot, nous nous sommes attaché à suivre de préférence le plan de son dernier ouvrage.
SECTION I. — L'économie rurale.
Pour Cournot, il convient de commencer l'étude des faits économiques par l’économie rurale, et la raison qu'il en donne est que l’économie rurale est placée dans une région movenne, « également dislante de l'état rudimentaire d’une société dans l'enfance, où tout est concret et réel jusqu'à la grossièreté, et de l’état d'une société avancée, où le signe, l’abstraction et la fiction prévalent jusqu’à faire trop aisément perdre de vue la
(1) Revue de mélaphysique et de morale, mai 1905, p. 345.
chose signifiée, la constitution naturelle de l’homme, ses besoins, ses désirs et leur satisfaction effective » (1).
Il ne servirait, en effet, à rien, pour expliquer les faits économiques tels qu'ils s'observent dans nos sociétés modernes, essentiellement sédentaires, populeuses et luxueuses, de remonter aux temps préhistoriques, bien que l’homme eût déjà à cetle époque une idée confuse de la valeur des choses et des services.
D'autre part, en abordant d'emblée les théories économiques à leur état de généralité et d'abstraction, on aboutirait presque fatalement à des subtilités scolastiques et peu attrayantes, et à des fictions logiques trop favorables au sophisme et à l'utopie.
C’est donc l’économie rurale qui doit servir de paint de départ à nos études économiques, car c’est en elle qu'apparaît le mieux la distinction entre l’œuvre et l'instrument, la chose signifiée et le signe, et il faut bien reconnaître qu ici Cournot se rapproche singulièrement des physiocrates. La monnaie, les établissements de banque et de crédit, la hausse et la baisse des prix ont certainement aidé l’activité de l'homme dans la produclion de ce qui sert à sa nourriture, à son habillement et à ses besoins divers, mais il n'empêche que les éléments essentiels de cetle production sont, d’une part, l’activité de l’homme et son génie industrieux et inventif, et
(1) Revue sommaire des doctrines économiques, p. 3.
d'autre part, le blé, la laine, le coton, la houille et le fer. Cela est si vrai que la monnaie, dont le rôle paraît si important dans la vie économique, n'y intervient, en réalité, qu’à titre subsidiaire et sous forme d'appoint, Le partage de la récolte entre le métayer et le propriétaire est encore la règle dans beaucoup de nos provinces, et le maître paye souvent en nourriture une partie du salaire de l’ouvrier qu’il emploie.
Mais, en dehors de ces raisons lirées de la nature même des choses, il en est d’autres qui tiennent au caractère essentiellement conservateur des classes rurales et qui paraissent encore plus propres, aux yeux de Cournot, à faire accorder à l'économie rurale un rang de priorité dans l’étude des fails économiques. « Les raisons pour lesquelles il est bon, en théorie, de faire de l’économie rurale une sorte d'introduction aux spéeulations économiques, sont précisément celles qui font généralement regarder de nos jours les populations rurales comme les plus propres à se défendre et à défendre avec elles la société tout entière contre les entreprises de ces hommes téméraires, toujours prêts à trouver que la vieille société tombe en ruines et qu'il faut se hâter d'en refaire une autre sur quelque plan qui flatte mieux leurs convoitises et leur orgueil. Le ‘ paysan touche de plus près à la réalité concrète, à la vérité positive, à celle que l'expérience fait voir ou qu'elle confirme. Il unit souvent dans sa personne les qualités
de propriétaire, de capitaliste, d'ouvrier, que nous nous plaisons à isoler dans nos abstraclions. Il est plus frappé de la part qui revient, dans ses biens et dans ses maux, aux décrets de la Providence, aux lois irrésistibles de la nature, aux accidents qu’elles amènent, ou (ce qui revient presque au même) à des habitudes invélérées, qu'on ne peut entreprendre de changer sans tout détraquer, et sans avoir immédiatement à souffrir du remède bien plus que du mal. Il se méfie beaucoup des gens nourris, vêtus autrement que lui, qui parlent et raisonnent plus qu'ils ne travaillent, plus qu'ils ne produisent, du moins à son sens : et celte disposition l’a rendu jusqu'ici moins propre que d’autres à devenir le jouet des intrigants et des sophistes (1). »
Le respect des traditions dans Ha classe rurale, la persistance des procédés de culture dans la mêmerégion, et cette sorte d'indépendance dont jouit l’économie rurale vis-à-vis des révolutions et des événements politiques, voilà ce qui frappe avant tout Cournot. Et c’est pour ces raisons, parce que l’agriculture lui paraît être un élément de stabilité et de conservation que notre auteur, dont les opinions politiques furent toujours très modérées, n'hésite pas à placer l’économie rurale au frontispice de la science économique. Celte conception est susceptible, à un certain point de vue, d'être eriliquée ; on peut la trouver trop étroite et peu conforme
(1) Revue sommaire des doctrines économiques, p. 7 et 8.
L ÉCONOMIE RURALE o1
à la place de plus en plus grande qu'occupent dans notre société moderne l'industrie et le commerce.
Ayant ainsi démontré l'importance de l’agriculture dans la société, Cournot est naturellement amené à définir le régime agricole.
Dans la conceplion d’un régime essentiellement agricole, il faut supposer que les produits de l’agriculture et l'exploitation des richesses naturelles du pays suffisent aux besoins de toutes les classes de la popu-
lation. Mais il faut aller un peu plus loin et supposer qu'ilreste encore un excédent qui permettra au pays de tirer du dehors, en denrées alimentaires, matières premières et articles de fabrique, tout ce qu'il ne produit pas lui-même et que la population consomme ou dont elle fail un usage courant. Dans cet excédent, on comprendra naturellement la monnaie.
L'existence d’un régime agricole essentiellement démocratique ne va pas empêcher, du reste, la création dansle pays d'établissements industriels. Ces établissements pourront être utiles soit pour diminuer la part fournie par l'industrie étrangère ou la production exotique, soit pour créer des moyens d'échange permeltant de se procurer en plus grande abondance des produits étrangers. Cournot cite, à titre d'exemple, l'industrie horlogère qu’ilconnaît plus particulièrement, étant originaire de Franche-Comté, région où elle a pris un très grand développement. Cette industrie procure à un grand nombre d'ouvriers des moyens de sub-
sistance et aux entrepreneurs des jouissances de commodité ou de luxe, et il est incontestable que, si elle venait à disparaître, il en résulterait une diminution sensible de la population nalionale, en même temps que des ressources du pays.
La supériorité du régime agricole apparait d’une facon manifeste lorsqu'on oppose à ce régime celui des pays où une partie notable de la population est dans l'obligation de tirer de l'étranger ses denrées alimentaires et de les payer avec les produits de son industrie manufacturière. « Tandis que, pour les populations agricoles, les progrès de la civilisation et du commerce préviennent, adoucissent les calamités jadis produites par les disettes locales, par l’inclémence des saisons, par les troubles quelconques survenus dans l’économie habituelle des forces naturelles, les mêmes progrès suscitent, chez les nations soumises au régime manufacturier, d’autres calamilés uniquement imputables au fait de l’homme, et dont il n’est que plus difficile, pour cette raison même, de prévenir ou de circonserire les effets. Car l’homme est plus capable de vaincre les obstacles naturels que de se maîtriser lui-même. Dans le premier cas, il procède avec calme et patience ; dans l’autre, il subit l'entraînement des passions ; et si l'expérience le rend souvent plus habile, il est rare qu’elle le rende plus sage (1). »
(1) Revue sominaire des doctrines économiques, p. 17.
Mais est-il bien sûr que ces dangers de grève et de coalition qui menacent l’industrie soient aussi redoutables pour l’avenir d’un pays que notre auteur paraît le croire, et, d'autre part, le jour n’est-il pas proche où, ces dangers devenant aussi fréquents pour l’agriculture que pour l'industrie, cette prétendue supériorité aura disparu ? Cournot est, d’ailleurs, le premier à reconnaître que le régime manufacturier comporte des progrès indéfinis que le régime agricole ne comporte pas, et il en donne pour raison que le produit d'un sol limité a nécessairement des limites, tandis qu'on ne saurait en assigner aux découvertes de la science,aux inventions de l'industrie el au perfectionnement des procédés industriels. Il présente, à ce sujet, quelques observations qui ne sont peut-être plus très justes aujourd'hui. C'est ainsi qu'il fait remarquer que l’agriculture se prète difficilement à l'emploi des machines et que les produits organiques créés par la chimie seront sans doute impuissants à empêcher le sol cultivable de s'épuiser de ses principes minéraux. « En tout cas, ajoute-t-il, et quelles que soient les causes naturelles du fait, lobservation nous certifie qu'on fait rarement fortune dans l’agriculture ; que, si l'on voit souvent des industriels acheter des terres et des châteaux avec leurs bénéfices, on ne voit guère nos agriculteurs, même les plus actifs, trouver dans leurs profils de quoi acheter des fabriques et des usines (1). » Lorsque l’on songe que l'ouvrage
(1) Revue sommaire des doctrines économiques, p. 18.
dont nous extrayons ce passage a été écrit en 1877, c'est-à-dire il v a 35 ans environ, l’on ne peut s'empêcher de constater avec satisfaction que l’agriculture à réalisé des progrès considérables, qu’elle utilise Journellement les engrais chimiques, que de plus en plus elle fait appel aux machines, et qu’enfin, grâce aux prix de plus en plus rémunérateurs de leurs produits, nombreux sont les agriculteurs qui arrivent à la fortune ou, tout au moins, à l’aisance.
Cournot paraît surtout frappé des charges accablantes qui pèsent sur le petit propriétaire. Il note qu’à raison du développement des entreprises industrielles et des grands travaux publics, les campagnes se dépeuplent au profit des villes, les journaliers trouvant des salaires plus élevés dans l’industrie, et il redoute que le jour ne soit proche où, le régime agricole venant à disparaître, la France ne soit entraînée à sa perte: « Cela ne va à rien moins qu à la ruine du régime agricole à mesure que la lourdeur des charges qui pèseraient sur la propriété foncière, jointe à la cherté de la main-d'œuvre, découragerait le propriétaire et le fermier, pendant que l’'appât de plus gros salaires, les jouissances d’un luxe malsain, l'amollissement des corps et des âmes attirerait les ouvriers des champs vers les centres d'industrie manufacturière. A l'extrème rigueur, la population pourraitse maintenirdans ces conditions, pourvu qu’elle trouvât dans la supériorité de son industrie les moyens d'acheter à l'étranger toutes les subsistances dont elle
aurait besoin. Mais il est bien plus probable qu’elle se réduirait d'abord, puis disparaîtrait comme ont disparu tous les petits peuples qui, malgré leur activité commerciale et industrieuse, ne trouvaient pas dans leur culture une base de sustentation suffisante (1). »
De la formation des idées juridiques sous l'influence du régime agricole.
Nous avons pu nous rendre compte par les développements qui précèdent de la haute estime en laquelle Cournot tenait l’agriculture. La terre lui apparaît, ainsi qu'aux physiocrates, comme la seule base de la société. Elle à joué dans l'histoire des peuples un rôle considérable sur la formation du droit et exercé souvent une influence bienfaisante dont notre auteur nous donne
quelques aperçus intéressants.
A l’époque de la féodalité, il n’y avait guère d'autre richesse que la terre et la possession de la terre représentait, en même temps que la richesse, la force, la supériorité el la puissance. Le régime féodal tout entier devait sortir de cette conceplion. Quoi de plus naturel, en effet, que celui à qui la terre appartenait devint le seigneur de ceux qui la cultivaient ! Quoi de plus logique qu'il rendit la justice dans la erre qui relevait de lui, qu'il yexerçât la police ! Etdu moment que la propriété
conférait l'autorité, ne devait-on pas être amené à convertir toule autorité en propriété?
(1) Revue sommaire des doctrines économiques, p. 20.
Sans doute, ce système a engendré beaucoup d'injustices, mais, malgré tous ses inconvénients, il a rendu, pour Cournot, d’incontestables services à la cause de la civilisation en moulant le droit politique sur le droit civil, en le civilisant. En effet, si l’on est obligé de donner aux abus de la force des prétextes juridiques, il doit nécessairement en résuller que ces abus deviendront moins fréquents el moins extrêmes. C’est ce qui explique que, tandis que l'histoire du monde asiatique, malgré la persistance des mœurs et des religions, est. pleine de destructions de capitales et d’empires, les annales de l’Europe occidentale en sont exemptes : « Ni l'idée d'une balance des forces politiques, ni celle des droits naturels de l'homme, tant préconisée dans les nouvelles écoles de philosophes et de publicistes, n’ont valu pour Le repos des peuples et le progrès paisible des institutions cette idée d’un droit seigneurial et héréditaire, que quelques-uns nomment dans leur langage mystique légilimité ou droit divin, et dont la disparilion complèle livrerail peut-être à une instabilité continuelle les bases de notre civilisation européenne (#). »
Chez les peuples jeunes, les idées juridiques sont intimement liées aux idées politiques, et le roi justicier est célébré presqu’à l’égal du roi guerrier ; au contraire, les idées économiques où se complaisent les sociétés vieillies sont négligées. On voit dans la propriété du sol
(1) Revue sommaire des doctrines économiques, p. 47 et 48.
moins le travail accumulé que «le prix du péril bravé et du sang versé par ceux qui en ont fait la conquête », et l'attachement au droit de propriété n’en est que plus fort. « Alors interviennent les jurisconsultes qui voient avec raison dans la propriété foncière le fondement solide de toutes leurs abstractions, la garantie réelle de tous les autres droits, et qui ne négligent rien pour l’entourer de privilèges et de protection. Is {àchent de donner à des choses mobiles de leur nature, à des bestiaux, à des esclaves, à des serfs, par une incorporation fictive à la propriété du sol et des édifices, les qualités juridiques de la propriété immobilière : {tandis qu'aux époques lardives où prévalent, par suile des progrès de l'industrie, les idées économiques, il ne manque pas de gens qui s'ingénient à (rouver des artifices propres à communiquer aux choses immobilières de leur nature une mobilité fictive favorable à la circulation des richesses et à l'utilité de l'emploi qu'on en peut faire (1). » C’est l’occasion pour Cournot de faire une intéressante comparaison entre la propriété envisagée au point de vue juridique et la propriélé regardée au point de vue économique, le jurisconsulte voyant en elle un véritable droit pouvant aller jusqu’à la destruction de la chose, l’économiste la considérant comme une fonction sociale instituée surlout pour conserver, aménager et améliorer les choses au mieux des intérêts de la col-
(1) Revue sommaire des doctrines économiques, p. #7 el 48.
lectivité. Il est probable, d'ailleurs, et c'est la concelusion à laquelle arrive notre auleur, que l’évolution du droit civil se fera dans le sens d’une adaptation pluscomplète aux besoins économiques : « En un mot, l’économiste voit presque toujours les choses d’un autre point de vue que le jurisconsulte ; et comme notre droit civil est un mélange de {traditions romaines, ecclésiastiques, féodales, toutes accommodées à des temps où la propriété de la terre et le régime agricole avaient une influence prépondérante, où le commerce et l’industrie jouissaient de peu de faveur auprès des gens d'épée, de robe ou d'église, il est probable que si notre droit civil subit encore de notables changements, ce sera dans le but de mieux l'adapter à nos modernes théories économiques, à moins que ce ne soit pour confondre l’ancien et le moderne dans une commune éversion (1). »
Cette évolution dans la législation prévue par Cournot ne s'est pas encore réalisée, et on ne peut que le regretter, mais il est juste de reconnaitre que la jurisprudence tend de plus en plus à atténuer la rigueur du droit civil en faisant une part de plus en plus large aux nécessités économiques.
De l'appropriation du sol et de la rente foncière.
Nous savons que, désireux de démontrer que le revenu de certaines terres se distingue de l'intérêt du
(1) Revue sommaire des doctrines économiques, p. 49,
pe
capital foncier, Ricardo prétend que, les terres les plus fertiles une fois mises en culture dans une contrée donnée, il est nécessaire au bout d’un certain temps, et en présence de l'accroissement de la population, de mettre en culture des terres de fertilité moindre, et qu'itrésulle de ce fait une augmentation de valeur considérable des terres de la première catégorie. Telle est, brièvement résumée, la loi célèbre de Ricardo qui fut accueillie avec la plus grande faveur au moment où elle fut émise et qui, depuis, a trouvé tant de détracteurs.
Cournot va-t-il admettre cette loi? Non, ou tout au moins il ne l’'admet que sous certaines réserves et ne lui donne pas la même étendue que l'économiste anglais.
Tout d'abord, et en cela il se range à l'opinion de - Ricardo, il distingue nettement le produit net de Ja terre du fermage ou de la rente du propriétaire, ce produit net étant foncièrement dû à la puissance des agents naturels et pouvant croître par suite du perfectionnement de l’agriculture, lors même que le fermage ou la rente du propriétaire décroîtrait par suite du renchérissement de la main-d'œuvre ou de l'aggravalion de l’impôt : « En confondant les deux notions de rente foncière et de produit net, les physiocrates voulaient que la rente du propriélaire foncier constituàlt à elle seule la richesse du pays, fût l'unique matière imposable : doctrine à la vérité passée de mode, tant 1l nous répugnerait d’admettre que, si les circonstances permellaient, à l'ouvrier d’abord, puis au fermier qui l’emploie, d'oblenir une
plus grosse part des produits du sol cultivé et de réduire ainsi la rente du propriétaire, il y eût là un dommage réel pour la société ou un appauvrissement réel du pays (1). »
Mais là où notre auteur s'éloigne nettement de Ricardo, c'est lorsqu'il nie que la rente de la terre soit le fruit ou la rémunération du travail par lequel elle à été jadis défrichée et mise en culture. Et en effet, si celte explication est naturelle el plausible quand il s'agit de pays neufs où le défrichement s'opère sur une grande échelle et où l'Etat concède à bas prix des concessions, elle n'est plus admissible pour les pays vieux, parce qu'ici les guerres, les dévastations et les rapines ont trop souvent effacé le titre primitif. Dans le fait que certains prés sont réputés plus fertiles que d’autres et se louent dans de meilleures conditions ou que certaines coupes de bois s'adjugent à des prix supérieurs à d'autres ayant la même superficie et le même âge, 1l ne faut pas voir, comme Ricardo, le principe de la rente, mais une suite de la rente. D'ailleurs, l’affirmation apportée par Ricardo à l'appui de sa théorie, à savoir que ce sont les terres les plus fertiles qui ont été défrichées les premières, n’esl rien moins que certaine, car il se peut très bien que, ces terres étant les plus coûteuses et les plus difficiles à défricher, l’homme ait d'abord songé à s'attaquer à celles de qualité inférieure. C'est là une objection qui a souvent été faite à la théorie du célèbre économiste anglais.
La conclusion de Cournot est que la rente foncière, étant la suite naturelle du droit de propriété foncière, s'explique et se justifie par les mêmes raisons, sans qu'il y ait lieu de se laisser aller à des subtilités économiques qui sont pour lui absolument inutiles.
Recherchons maintenant quelles sont les idées de notre auteur sur l'économie industrielle qu'il considère comme le complément naturel de l’économie rurale.
SECTION IT. — L'économie industrielle.
Cournot fait précéder, comme il est logique, son étude de l'économie industrielle de quelques observations sur la richesse et la valeur.
$ 1. — Les richesses.
Il est impossible de concevoir que des hommes puissent vivre rapprochés les uns des autres sans pratiquer l'échange des choses et des services, le do ut des, do ut facias, facio ut des, facio ut facias. Mais ils ne seront pas pour cela arrivés à l’idée abstraite de valeur d'échange. La valeur d'échange implique, en effet, que les objets évalués sont dans le commerce et qu’il est possible à celui qui les possède de les échanger contre d'autres de valeur égale. On donne à ces choses le nom de richesses, et la richesse « doit être considérée pour les individus et surtout pour les peuples bien moins comme
ns ee L
62 CHAPITRE 1iL — SECTION It
un moyen de jouissance que comme un instrument de puissance et d'action (1) ». D'ailleurs il existe dans la nature une foule de choses très utiles à l’homme qui ne doivent pas être regardées comme des richesses et qui n’ont pas de valeur vénale, parce qu'elles se trouvent en très grande abondance ou parce qu'elles ne sont pas susceptibles d'appropriation, d'échange, de circulation commerciale. De mème, ne doivent pas être rangées parmi les richesses les choses dont l'abondance n’est point indéfinie et qui sont susceptibles de propriété, mais qui ne circulent pas dans le commerce et n’ont pas de valeur d'échange, pour la raison que l’homme ne leur a pas encore trouvé un emploi qui puisse les faire passer dans la catégorie des richesses. Comme exemple de choses rentrant dans cette dernière classe, Cournot cite le £aolin, celte terre argileuse qui n’élait pas rare chez nous, mais qui n'a acquis de valeur vénale que du
Jour où les Chinois nous ont appris l’art d'en faire de la porcelaine d’une grande finesse et d’une éclatante blancheur.
Il résulte de ceci que deux éléments concourent au phénomène de la richesse : la valeur vénale des choses appréciées el leur abondance. « En termes plus précis, deux nombres figurent l’un à côté de l’autre dans tout inventaire : celui qui désigne le prix de la chose ou de l'unité de la chose et celui qui désigne la guotité ou la
(1) Principes de la théorie des richesses, p. 6.
quantité. Le produit de l'un de ces nombres par l’autre mesure la richesse accusée par l'inventaire ; si l’un des facteurs varie et que l’autre varie en raison inverse, de manière que le produit ne change pas, la richesse accusée sera la même, soit dans un inventaire partieulier, soit dans le grand inventaire qu’un statisticien dresserait en totalisant les inventaires particuliers (1). »
Les richesses élant ainsi définies, Cournotse demande comment 1l faut les classer. A la classification des économistes qui les distinguent en richesses matérielles et en richesses 2mmatérielles, il préfère celle des jurisconsultes qui reconnaissent des biens corporels el des biens incorporels, et cela parce que la notion des corps et des choses corporelles est naturelle à l’homme, tandis que la matière est une chose très difficile à définir. Mais, sans s'arrêter davantage à ces « subtilités », notre auteur va chercher quelle est la classification la plus naturelle des richesses. Ecartant le système de Macleod d'après lequel, par analogie avec les quantités positives et les quantités négatives de l'algèbre, doivent être considérées comme positives les richesses qu'un fonds productif a déjà produites dans le passé, et négatives celles qu'il produira dans l'avenir, il propose de classer les richesses en organiques et inorganiques.
Au premier degré de la civilisation, l'homme ne regarde comme richesses que les animaux domestiques
(1) Principes de la théorie des richesses, p. 13.
64 CHAPITRE Ill, — SECTION II
placés le plus près de lui par la nature. « Le sauvage vit de sa pêche ou de sa chasse ; la vie pastorale est la première élape sur la route de la civilisation ; les travaux de l'agriculture viennent ensuite, puis ceux de l’industrie et du commerce en grand. Sous le régime pastoral, certaines espèces animales donnent leur chair, leur lait, leur toison, c’est-à-dire autant de produits de la vie organique et végélative qui réside en elles. À vrai dire ces espèces animales sont pour l'homme comme autant d'espèces végétales d’une nature exceptionnelle, ayant de plus que les végétaux la faculté de se mouvoir et l'instinct de chercher leur pâture. Au point de vue économique, ce sont des appareils chimiques destinés à extraire de la création végétale (quelquefois même en leur donnant un commencement de mise en œuvre), les matières premières que la végétalion a élaborées et qui, sans ce triage préalable, seraient en grande parlie perdues pour l'homme(1). » Ce sont les richesses organiques.
Mais la civilisation se développant, les animaux deviennent de plus en plus des objets de luxe et l'homme substitue à leur force musculaire les forces élémentaires du monde inorganique. Cette transformation est admirablement décrite par Cournot : « Le cheval de l’Arabe du désert, avec les poétiques images qu'il réveille, le cheval-vapeur de l'industrie moderne, avec le nom gro-
(1) Revue sommaire des doctrines économiques, p. 61 et 62.
tesque dont on l'a affublé, marquent ces étapes extrèmes de la civilisation. D'un compagnon, d’un ami, l'homme fait d’abord un esclave, puis une machine ; puis il finit par préférer à cette machine naturelle une machine qu'il a pu construire sur un plan plus simple et dont il peut mieux régler le service et la dépense. I parcourt en sens inverse la route que la nature a suivie en allant du simple au composé, en subordonnant aux lois les plus capitales, aux faits les plus généraux, les manifestations les plus compliquées et les plus délicates de son art divin (1). »
Dans cette seconde phase, les emprunts que l'industrie humaine fait au règne inorganique deviennent plus importants. En effet, si les produits de l'organisme végétal et animal, grâce à leur complexité même, s’adaptent plus immédiatement à notre propre organisation, les matériaux qu'on extrait de la terre sont doués de propriétés plus énergiques et ne tardent pas à devenir les instruments indispensables d’une industrie perfectionnée. Parmi ces matériaux, ceux qu'il faut placer en première ligne sont les métaux. Is ont le grand avantage sur les espèces végétales et animales de ne pas avoir de patrie, de se trouver à toutes les latitudes et sous tous les climats. Aussi sont-ils appelés à devenir « la pièce maîtresse du système économique et commercial ». Et Cournot se trouve ainsi tout naturellement amené à s'occuper de la production industrielle.
(4) Revue sommaire des doctrines économiques, p. 63. AR Fe
66 CHAPITRE ill. — SECTION
$ 2. — La production industrielle et la mesure de la valeur
des produits industriels.
L'industrie aura pour objet de transformer des matières premières en articles qui sont destinés à être livrés au commerce, mais pour que l'établissement industriel ne fabrique pas à perte et puisse se soutenir, il est de toute nécessité que la valeur des malières consommées se retrouve dans la valeur des objets fabriqués.
Nous devons, par conséquent, retrouver dans cette dernière valeur tout ce qui a servi à faire vivre l’ouvrier et tout ce qui servira au maître à entretenir ses bâtiments, ses machines et ses oulils, à rémunérer les capitaux fixes, c'est-à-dire ceux qui sont engagés dans la construction et l'acquisition des instruments de travail, et les capitaux de roulement représentés par les approvisionnements de matières premières, les avances faites aux ouvriers sur leurs salaires, etc... Enfin 1l faudra aussi retrouver dans la valeur des objets fabriqués les profits de l'établissement, car il est certain que si l’élablissement ne réalise pas de bénéfices il fermera promptement. |
On dira qu'une machine est parfaite lorsqu'elle rend toute la force vive qu'elle recueille, en d'autres termes, lorsque les choses produites valent au moins ce qu'elles coûtent à produire, la concurrence devant mettre obstacle aux écarts trop sensibles entre la valeur commerciale des choses et cette limite mènimuun : « Consi-