INTRODUCTION
La partie littéraire de l'Encyclopédie est, au zviii* siècle et au zix% ou négligée ou dédaignée. — Le xviii* siècle a été pour notre littérature une période d'épuisêmenl et de renouvellement. — Quelle place doit occuper TEncyclopédie dans * rhistoire de ceKe période? — A-telle été un reflet Adèle de son temps mi-classique, mi-novateur? — De quel côté a-t-elle penché? — Tous ses collaborateurs ont-ils été également hardis ? — Nécessité de placer les Encyclopédistes, pour les apprécier à leur juste valeur, entre les écrivains contemporains qui eurent un culte exclusif pour le xvn* siècle et ceux qui furent plus ou moins les précurseurs du nôtre.
L'Encyclopédie est le résumé de toutes les connaissances auxquelles on était arrivé vers le milieu du xviir siècle sur les questions de science, d'art, de littérature, de philosophie et de politique. Mon intention est de n'étudier de l'Encyclopédie que ses doctrines littéraires.
Au milieu des clameurs que soulevèrent de toutes parts les articles philosophiqnes et politiques dans lesquels les principes de toute société et quelquefois de toute morale étaient ébranlés, les articles littéraires passèrent à peu près inaperçus des contemporains. Si l'on s'occupa de ceux .de d'Alembert, de Voltaire et de Marmontel, ce ne fut qu'après que ces écrivains les eurent publiés dans leurs œuvres respectives. Mais on ne songea pas à rechercher si de leurs articles et de ceux de leurs collaborateurs se dégageait un ensemble de doctrines propres à l'Encyclopédie et quelles pouvaient être ces doctrines. C'est dire qu'elles n'eurent pas plus de détracteurs que de panégyristes.
Au XIX* siècle, l'Encyclopédie n'est plus qu'un nom. On en parle sur la foi de ses contemporains, pour la condamner ou la célébrer ; mais la lecture de ses nombreux in-folio fait peur. On continue, par conséquent, à faire des allusions plus ou moins lointaines aux articles philosophiques et politiques, mais sur les articles littéraires on se tait g^énéralement. Que M. Nisard, dans son Histoire générale de la littérature française; ne les effleure pas, je le comprends : il ne s'arrête que sur les sommets. Mais je comprends moins facilement que MM. Vinet et Villemain les aient négligés, eux qui se sont piqués de tracer un tableau complet de la littérature française au xviii* siècle. Le silence de M. Sainte- Beuve n'est pas moins surprenant.
Il est vrai que M. Paul Albert a voulu réparer cette omission. Mais son jugement n'est pas plus flatteur pour 1 1 partie littéraire de l'Encyclopédie que ne l'avait été le silence de ses prédécesseurs. Ecoutez-le : « Et la partie littéraire? Il faut bien en dire un mot. Les articles de grammaire, rédigés par Beauzée et Dumarsais, ont encore leur prix; mais on n'en peut dire autant des articles de rhétorique et de poétique qui furent confiés en grande partie à Marmontel. Voltaire vient parfois à la rescousse, et aussi le brave chevalier de Jaucourt, le plus zélé des travailleurs, et qui gâchait à tort et à travers plutôt que de rester oisif, et aussi l'abbé Mallet et bien d'autres encore; mais le grand fournisseur, c'est Marmontel. J'étudierai plus tard les mérites de cet écrivain. Ge qui importe ici, c'est de signaler la médiocrité de cette partie de l'œuvre. Elle manque trop souvent d'originalité et de hardiesse. Pourquoi? Diderot le faisait pressentir, lorsqu'il opposait à Te^pjfit du
XVIII* siècle le génie des siècles pusillanimes, qu'il appelait siècles de goût. Indépendants, réfractaires même sur tout le reste, les Encyclopédistes acceptèï*ént l'autorité des règles littéraires consacrées par tant de chefs-d'œuvre » (1). MM. Vinet, Villemain, Nisard et Sainte-Beuve avaient voulu montrer combien la partie littéraire de TEncyclopédie leur paraissait insignifiante, en n'en parlant pas; M. Paul Albert en a parlé, mais pour déclarer qu'elle est insignifiante. Cela revient au même.
Je n'ai point fait la gageure de soutenir le contraire de ces illustres critiques; je désire seulement réviser, , pièces en mains, le procès de l'Encyclopédie et examiner s'il n'y a pas lieu de revenir sur le dispositif du verdict autant que sur les considérants.
Le xviti* siècle à été pour notre littérature une période de transition entre l'époque classique et l'époque romantique. Un grand siècle littéraire a toujours sur le suivant une influence funeste. Le génie ayant créé pour la pensée des formes admirables, ces formes semblent définitives. On ne se borne pas à les admirer, on 8è croit obligé de les copier. La pensée a beau se frayer des voies nouvelles, elle s'emprisonne dans des moules ôonââcrés. C'est ainsi que le xviii* siècle, en s'efforçant d*être l'écho fidèle du xvii* siècle, ne pouvait qU'eii affaiblir et en éteindre l'éclat. Mais, à côté, avait germé une littérature nouvelle, qui grandissait et se fortifiait dans l'ombre. Au lieu de s'inspiret* des livres, elle puisait i$ed inspirations dans là naturo et dans l'homme. Le drame, la poésie lyrique, le roman, la littérature
{\) La tiUtfraînPe fl*ânçaiie au XVIth Hick : L'EilcycIotiédié, ehap. l
philosophique et scientifique s'épanouissaient en œuvres pleines de vigueur. Ainsi, d'une part, les convulsions de la mort, de l'autre les semences de vie. Le xviii" siècle a été une période crépusculaire qui a produit des œuvres pâles, aujourd'hui effacées, mais où l'on pressent le renouvellement prochain; période curieuse à étudier, où le regard de l'observateur découvre comment meurt et comment naît une littérature.
Il s'agit de savoir quelle place revient à l'Encyclopédie dans cette période. Et d'abord, fut-elle le reflet Adèle de son temps, classique par un reste d'habitude, novateur par goût et par tempérament? A-t-elle ouvert également ses colonnes à ceux qui, ne voyant rien au delà de l'idéal littéraire du siècle de Louis XIV, voulaient en prolonger l'imitation indéfiniment, et à ceux qui, lassés de cette imitation, s'efforçaient de tenter des voies nouvelles? A-t-elle été, en un mot, le résumé des tendances variées et même contradictoires de son temps ? En outre, dans quel sens a-t-elle penché? Du côté de la tradition ou du côté du changement? Les classiques sont-ils l'exception parmi ses collaborateurs, et les réformateurs la majorité? A-t-elle favorisé, par ses enseignements, la réédition incessante d'œuvres fabriquées sur le patron de celles du siècle précédent? Ou bien a-t-elle hâté la décomposition des genres anciens et la formation de genres nouveaux? Fut-elle un traînard ou un avant-coureur?
Enfin, si l'Encyclopédie a été un avant- coureur, tous
ses collaborateurs ont-ils fait preuve d'une égale
hardiesse? Sinon, dans quelle mesure chacun d'entre
eux fut-il original? •
Voilà les points sur lesquels je serais heureux
d'apporter une solution plausible. Pour y parvenir, j'ai cru indispensable de ne pas interroger seulement rEncyclopédie, mais d'appeler souvent en témoignage les écrivains contemporains. On peut les ranger en deux catégories. Les uns sont des représentants choisis de cette masse énorme de critiques et de rhéteurs qui entretenaient par leurs livres un culte exclusif des chefs-d'œuvre du grand siècle, portant aux nues la pire contrefaçon de Racine et de Bossu et et se récriant d'indignation à la moindre nouveauté; au demeurant, ji^ens d'esprit et de savoir, et écrivains parfois distingués (1). Ceux-là m'ont servi à mettre en relief les audaces de l'Encyclopédie, à faire mieux apprécier leur mérite par la comparaison. Sans cette précaution, on pourrait craindre de voir des lecteurs du xix' siècle, blasés sur tous les paradoxes, sourire de leur timidité.
Les autres sont les écrivains plus ou moins d'opposition qui ont été les premiers à exprimer en plein xviii* siècle, sur des matières de littérature, les doctrines nouvelles que l'Encyclopédie s'est .chargée ensuite de
(i) Gibert, Bhélorique, 1730. — Sabatier de Castres, Dictionnaire de Littérature, 1730, 3 vol. — Les trois siècles de notre Littérature, 1772, 3 vol. — L*abbé L. Mayeul-Chaudon, Bibliothèque d'un homme de goût, 1773, 2 vol. — L*abbé de Laporte, le même ouvrage du précédent remanié sous le titre de Nouvelle BibliO' ihèque d'un homme de goût, ou Tableau de la Littérature ancienne et moderne, étrangère et nationale, 1177, 4 vol. — L*abbé Joannet, Éléments de poésie française, 1752, 3 vol. — Gaillard, Rhétonque française, 1745. — P. Lami, Art de fiarler, réédition de 1741, suivie de Nouvelles réflexions sur Vart poétique, — Gaillard, Poétique française, 1749, 2 vol. — L*abbé de Laporte, École de Littérature tirée de]nos meilleurs écrivains, 1763, 2 vol. — Fréron, Lettres sur quelques éetits de ce temps, 1749-1754, 13 vol., année Littéraire, — Hardion, Nouvelle Histoire poétique suivie de deux traités de VÉloquence, 1751. — Sabatier, Odes nouvelles précédées d'un Discours sur Vode, 1766. — L'art du Poète et de VOraleur par le P. Papon, 1766.— Le P.Mourgues, Traité de la poésie française, 1724.
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vulgariser (1). Si je ne leur avais pas fait honneur de leur bien, j'aurais non seulement commis une injustice à leur égard, mais encore j'aurais donné une fausse idée de l'originalité de l'Encyclopédie.
Les citations réunies de ces deux catégories d'écrivains forment, pour ainsi dire, le cadre dans lequel il convient de placer celles de l'Encyclopédie, si Ton veut éviter de rabaisser ou de surfaire la valeur de celles-ci.
Ai-je besoin d'avertir, avant d'entrer en matière, que j'ai omis volontairement de parler de plusieurs articles littéraires de l'Encyclopédie? On entend bien qu'il s'agit de ceux qui portent, par exemple, sur les mœurs oratoires, l'exorde, la confirmation, les figures de mots ou de pensées, les genres de style, le madrigal, l'épigramme, etc., toutes choses qu'il eût été fastidieux de relever ici, et surtout inutiles à mon sujet, car elles sont de celles qui ne changent pas. L'Encyclopédie n'a fait que répéter là-dessus les préceptes tant de fois ressassés avant elle et qui défraient encore les rhétoriques et les poétiques de nos jours. Je me suis limité aux articles qui traitaient de l'art, du beau littéraire, de la poésie, des genres pour la poésie et pour la prose, en un mot à ceux qui agitaient des questions susceptibles d'interprétations diverses et de la solution desquelles il suit qu'une littérature revêt telle ou telle physionomie, prend telle ou telle orientation. Ceux-là seuls intéressaient mon sujet.
Juillet 1888.
(l) Ce sont, par exemple : Voltaire, Œuvres, édition Beuchot. — L*abbé Dubo«, Réflexions critiques sur la Poésie et sur la Peinture, 5« édition, Paris, 1740, 3 vol. — L'abbé Mallet, Principes sur la Lecture des Poètes, 1745, 2 vol. ; Principes pour la lecture des Orateurs, 3 vol., 1753. — Diderot, Œuvres, édition Assézat. — Rémoiid de Saint-Mard, Lettres sur la décadence du goût en France, 1733. . Sérail de la Tour, VArt de sentir et de juger en matière de goût, 1762.