‹ Les doctrines littéraires de l'encyclopédie: ou, Le romantisme des encyclopédistesChapitre 2 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'encyclopédie pendant la direction de DIDEROT

ET DE D'aLEMBERT

Courte histoire de TEncycIopédie. — Les collaborateurs littéraires : Diderot : d'Alembert. — Quoique fondateurs et directeurs de l'Encyclopédie, ces deux écrivain» n'ont ni inppiré, ni corrigé les articles de leurs collègues: — le chevalier de Jaucourt; — Voltaire; — Marmontel; — Tabbé Mallet. — - Autre* collaborateurs auxquels la partie littéraire de TEncyclopédie doit un ou deux articles : Beauzée; — Duclos; — de Saint-Lambert; — de Cahusac; — Montesquieu.

Je crois inutile de commencer par raconter, après tant d'autres (1), Thistoire de TEncyclopédie; elle n'intéresse point mon sujet. Qu'il me suffise de rappeler en quelques mots l'origine de ce dictionnaire et les vicissitudes de sa publication.

Vers le milieu du xviii" siècle, un libraire avait commandé à Diderot, très peu connu alors, une traduction du Dictionnaire anglais de Chambers intitulé : Cyclopedia. Ce manuel suggéra au traducteur le dessein d'un vaste ouvrage qui serait l'inventaire de toutes les connaissances humaines. 11 s'en ouvrit à d'Alembert,

(I) Voy. p. Albert, La LUtératare françiiseau XVII !• siêcU : VEncj/elopédit et Assézat, OEuvrei de Diderot, Préface,

déjà célèbre comme mathématicien, quoique fort jeune, et ils se mirent tous les deux à Toeuvre. Le privilège fut accordé etdèsl751 parurent les deux premiers volumes. Un arrêt du conseil du 7 février 1752 en suspendit rimpression et ce ne fut qu'à la fin de 1753 qu'on leva la défense. Le tome III parut dès cette année; le tome IV en 1754; le V« en 1755; le VI» en 1756; le VIP en 1757. Un nouvel arrêt du conseil du 8 mars 1759 révoqua le lirivilège obtenu en 1746 pour l'impression de TEncyclopédie. Le tome VIII et les suivants ne virent le jour qu'en 1765.

Arrivons tout de suite aux collaborateurs littéraires de TEncyclopédie. Avant de leur donner la parole pour développer leurs doctrines, il est nécessaire, d'abord de les présenter au lecteur avec les titres et qualités qui ont pu les désigner au choix de Diderot et de d'Alenibert, ensuite de marquer dans quelle mesure chacun d'entre eux a prêté son concours. J'apprécierai plus tird le mérite intrinsèque de leurs articles.

Commençons par les codirecteurs de l'Encyclopédie : Diderot et d'Alembert.

Diderot entreprit le premier l'Encyclopédie et ne la quitta qu'à la fin de la publication. Esprit curieux, il s'était livré à toutes sortes d'études et il avait une universalité de connaissances qui tenait du prodige. A la philosophie, il joignait la physique, la chimie, les mathématiques, l'algèbre, la géométrie et il trouvait encore moyen d'être un littérateur de premier ordre (1). Tant lie capacité faisait la stupéfaction de ses contempo-

(1) Voy. Schérer, Diderot, cliap. IV. — Cdvo, La fin du XV llh siècU, l. I, cliap. X. — Marmoiitel, Mémoires, liv. III.

îains. Voltaire écrivait à Tlïiériot : « Jattends avec impatience les réflexions de Pantophile Diderot sur Tancrède. Tout est dans la sphère d'activité de son génie ; il passe des hauteurs de la métaphysique au métier d'un tisserand, et de là il va au théâtre » (1). On prévoit que les contributions d'un pareil homme à TEncyclopédie seront innombrables et de genres très divers. En effet, Diderot y a glissé quelques lignes sur presque toutes les branches du savoir humain. 11 a surtout rédigé une foule de dissertations admirables sur les arts et sur les métiers, pour lesquelles il s'était donné beaucoup de peine, visitant les ateliers, conversant avec les ouvriers, se faisant fournir des mémoires et construire des modèles. Chose curieuse, c'est en littérature que ses articles sont le moins nombreux. On a lieu de s'en étonner. Car chez Diderot il y avait non-seulement un merveilleux écrivain, mais un esthéticien plein d'intuition. Il a dit son mot sur toutes les parties de la littérature, théâtre, roman, poésie et critique; il a crééun genre, le Salon, et excellé dans le dialogue. Partout, avec une fécondité inépuisable, il a jeté confusément des idées nouvelles, bonnes ou mauvaises, qui ont fait leur chemin. Mais ce n'est pas dans les articles qu'il a écrits pour l'Encyclopédie qu'on les trouve; il faut aller les chercher dans ses Œuvres complètes. Le cas est d'autant plus singulier que Diderot, qui était incapable d'une longue réflexion, aurait dû, semble-t-il, trouver commodes pour sa verve capricieuse et de courte haleine, les cadres restreints et décousus des articles d'un Dictionnaire. Je n'aurai donc

(1) 19 nov. 1760. — Voy. aussi : Marmontel, Mémoires, Liv. VII. — Grimm, Ed. Tuurueux, t. II, 13 nov. 1753.

à relever de lui que quelques articles, sans trop d'importance, tels que : Bemi, Correct, Imitation, Ingénieux, Poésies fugitives, Romance^ etc.

D'Alembert entra à TEncyclopédie en même temps que Diderot, mais il se retira dès 1758, prétextant les orages suscités par cette publication (1). Nous savons par Diderot, son ami, que ce sage n'était pas non plus satisfait des honoraires (2). On eut beau le presser de tous côtés de revenir sur sa décision (3); ce fut peine perdue. « J'ignore si l'Encyclopédie sera continuée, écrivait-il à Voltaire; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne le sera pas par moi » (4). On ne le tira pas de là.

En jetant les yeux sur d'Alembert, Diderot n'avait pas compté recruter pour la partie littéraire de son œuvre un précieux collaborateur. A cette date, bien que les belles-lettres eussent été sa première passion (5), d'Alembertn'était connu que comme géomètre. Plusieurs mémoires et traités scientifiques lui avaient même valu d'être nommé membre de l'Académie des Sciences de Paris et de celle de Berlin. Mais la manière sèche, heurtée, souvent obscure dont ses ouvrages étaient écrits n'était point pour donner à Diderot une haute idée du talent littéraire de son ami. Son intention avait donc été de lui confier la partie scientifique de l'Encyclopédie; ce qui fut fait. D'Alembert n'en a pas moins inséré dans le Dictionnaire des articles littéraires plus

(l) LeUres à Voltaire, H janvier 1738 ; 8 février KVy%,

(2j Lettre à Af»« Voland, 11 octobre 1759.

(3) Surtout Voltaire.

(4)11 janvier 1758.

(5) Mémoires sur lui-même, t. 1, page 2,

nombreux et plus importants que ceux de Diderot luimême, par exemple aux mots : ElociUioUy Eloges académiques. Erudition, Goûty etc. Surtout il a écrit le Discours préliminaire, destiné à expliquer les principes, le but et la méthode de l'œuvre nouvelle. J'aurai à y puiser largement, notamment lorsqu'il s'agira de montrer quel était aux yeux des Encyclopédistes l'état de la littérature au xviii* siècle.

Diderot et d'Alembert n'étaient pas seulement des collaborateurs de l'Encyclopédie; ils en étaient encore et surtout les éditeurs et directeurs. 11 importe donc de rechercher comment ils comprirent leur rôle de directeurs, s'ils se bornèrent à recueillir et à mettre en ordre les articles de leurs collègues ou s'ils les soumirent, avant de les imprimer, à une révision préalable. Do cette recherche dépendra le jugement à porter nonseulement sur l'ensemble de l'œuvre, mais sur le degré d'originalité de chaque collaborateur.

Or, pour résoudre cette question, les documents ne manquent pas. Diderot et d'Alembert ont mis directement le public dans la confidence de leur besogne ; le premier par le Prospectus, l'autre par le Discours 2)réliminaire, par Y Avertissement placé en tête du lir volume et par la Préface du VI\

Diderot assure que d'Alembert et lui se sont bornés à recueillir les articles envoyés par leurs collaborateurs et à les ranger par ordre alphabétique (1). La seule opération qu'ils se soient permise consiste à «remplir les vides qui séparent deux sciences ou deux arts » et à renouer la chaîne, dans les occasions où leurs collègues

(i) Prospectus f t. f.

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