L ENCYCLOPEDIE ET LA POESIE LYRIQUE
La poésie lyrique au zvii* siècle. — L*ode pindarique reste en honneur au xvni* siècle. — La poésie lyrique de nos jours. — On n*a pas le droit d*ezîger de l'Encyclopédie qu'elle ait signalé aux poètes du xviii* siècle les sources ▼ariées d'inspiration auxquelles nos contemporains ont puisé. — Mais de Jau* court et Marmontel ont dénoncé rinstgnifiance des sujets ordinaires des odes contemporaines. — De Jaucourt et Sulzer ont établi en principe que le poète lyrique devait être ému sincèrement. — Explication philosophique de l'enthousiasme par de Jaucourt et par de Cahusac; •— des écarts lyriques, par de Jaucourt;— du désordre lyrique, par de Jaucourt et Marmontel, — Suizer réclame le droit de varier les strophes d'une môme ode.
Les odes de Malherbe et les chœurs de Racine sont des exceptions au xxiv siècle. L'ode sur La Prise de Namiir et le passage de l'Art poétique de Boileau sur l'ode, voilà le modèle et voilà les règles de la poésie lyrique, telle qu'on l'entendait au siècle de Louis XIV. Par la faute de la Renaissance (1), Boileau et ses contemporains n'admettaient l'ode que taillée sur le patron de celles de Pindare. Si, du moins, ils avaient eu une réelle intelligence du poète grec! Mais trop ignorants de la langue pour démêler l'art délicat de Pindare, ils
(1) « Introduisismes entre autres deux nouvelles espèces de poésies : les odes dont nous empruntasmes la façon des Grecs et des Latins n. Pasquier, Recher-' ches, liv. VII.
avaient cru en surprendre le secret dans cette absence c3e liaison qui donne un air désordonné à sa marche, cians ses figures, dans ses apostrophes et ses comparaisons. De là, le désordre pindarique vanté par Boileau comme « un effet de l'art » . De là cette phrase de Boileau à propos de son ode sur la Prise de Namur : « J*ai cru que je pouvais mieux justifier ce grand poète (Pindare) (1), qu'en tachant de faire une ode en français à sa manière, c'est-à-dire pleine de mouvements et de transports, où l'esprit parût plutôt entraîné du démon de la poésie que guidé par la raison ». De là enfin les exclamations de sa pièce :
Quelle docte et sainte ivresse Aujourd'hui me fait la loi ?
l'emploi de la mythologie et les figures de tout genre dont il l'a constellée, laissant d'ailleurs le lecteur aussi froid qu'il Tétait lui-même.
L'ode (le Pindare resta debout au xv!!!*" siècle jusqu'à André Chénier. La Motte, J.-B. Rousseau et toute une légion de disciples se persuadèrent qu'ils composaient des odes dans le goût du poète thébain, parce que sur un sujet insignifiant ils amplifiaient des lieux communs avec un délire de commande et une quantité innombrable de réminiscences mythologiques, de périphrases, de prosopopées et d'allégories. Vauvenargues démêlait bien leur erreur. Il disait de leurs sujets : « Nos odes sont ordinaireuient vides de pensées, et un ouvrage vide de pensées sera toujours faible, s'il n'est rempli de passions... je crains bien, que si on n'aspire pas
(1) Contre Perrault qui accusait Pindare de manquer de logique.
à faire de l'ode une imitation plus fidèle de la nature, ce genre ne demeure enseveli dans une espèce de médiocrité » (1). Ce qui le choquait encore, c'était le contraste entre la froideur des odes et leur allure désordonnée : « lia marche impétueuse de Tode n'est pas celle de l'esprit tranquille : il faut donc qu'elle soit justifiée par un enthousiasme véritable. Lorsqu'un auteur se jette de sang-froid dans ces écarts qui n'appartiennent qu'aux grandes passions, il court risque de marcher seul, car le lecteur se lasse de ces transitions forcées et de ces fréquentes hardiesses que l'art s'efforce d'imiter du sentiment et qu'il imite toujours sans succès » (2).
Mais pour un critique qui cherchait à dessiller le&^ yeux de ses contemporains, il y en avait cent qui s'aveuglaient avec eux. Ni l'abbé Mallet, ni Gaillard, ni l'abbé Joannet, ni Fréron, ni Sabatier de Castres, ni l'abbé Chaudon, ne laissaient soupçonner que le sujet de l'odô devait avoir de l'importance, et l'enthousiasme du poète de la sincérité. En revanche, ils recommandaient généralement l'usage de la mythologie et des figures les plus magnifiques. « Le poète, disait Gaillard, pour donner de la vie aux sujets qu'il traite, doit les animer par la fiction et les soutenir par les peintures et par la cadence nombreuse; tous les trésors de la fable, de la poésie, de l'imagination et de toute la nature lui sont ouverts » (3). Et il citait comme modèle l'ode de Rousseau pour la naissance du duc de Bretagne! L'abbé Joannet ne connaissait pas de meilleurs moyens pour
(1) Réflexions sur quelques poètes, IV.
(2) Réflexions sur quelques poêles, VU.
(3) Ouv. cit., t. II, liv. 11, chap. V.
relever les pensées clans une ode que les comparaisons, les images et les hyperboles, et pour donner de Timpétuosité au style que les apostrophes, les exclamations et les interrogations. Lui aussi, il ne jurait que par Rousseau, dont il admirait le « délire heureux » et r « enthousiasme soutenu » (1). A voir Fréron se pâmer d'ais3 à la lecture de cette simple strophe d'une ode de Palissot pour la convalescence du duc de Fronsac, on présume quelles étaient les idées de ce critique en matière de poésie lyrique :
La barbare Alropos cède au dieu trÉpidaiire : Le spectre désarmé se replonge aux Enfers; Tu vis, jeune Fronsac, nous le verrons encore Embellir l'Univers (2).
Mais voici enfin un autre critique qui, frappé de 'insignifiance des odes ordinaires, demandait au poète chanter des « sujets politiques et philosophiques» (3). ^^^e le félicitons pas trop vite; car par sujets philosophiques, il entendait des maximes développées, et par «ujets politiques « l'établissement d'une manufacture ^ui ferait couler chez nous Tor étranger... l'utilité d'un l)rojet qui, en augmentant les finances de TÉtat, répandrait plus d'aisance sur la partie de l'humanité la plus souffrante et la plus utile ». Joignant l'exemple au précepte, Sabatier faisait suivre son Discours sur l'ode, d'odes dont le titre seul est une révélation : la Population, la Guerre, le Luxe, la Vengeance, le Bonheur des
(l)Oov. cit., t. m. Oog.
(2) Ouv. cil., l. XIll, Lettre VI, 1754.
(3) Odes nouvelles, précédées d'un Discours sur l'Ode par Sabatier, 1766.
Peuples, etc.. . Telles étaient au xviiP siècle les doctrines courantes de la critique sur la poésie lyrique : auteurs et juges s'aidaient mutuellement à se fausser le goût.
Les théories de l'Encyclopédie étaient bien difiërentes. Ce n'est ni à Gaillard, ni à Fréron que les Encyclopédistes se rattachent, mais directement à Vauvenargues. Les articles du chevalier de Jaucourt, de Marmontel et de Sulzer sur la poésie lyrique peuvent être incomplets, mais tels qu'ils sont, ils témoignent d'un goût éclairé et d'une raison solide.
C'est dans notre siècle que la poésie lyrique a eu son plus grand éclat. De même qu'elle admet tous les rythmes et toutes les formes de strophes, elle se prête à rendre tous les sentiments du cœur humain. C'est la poésie libre par excellence. Les poètes du xix° siècle ont allumé leur enthousiasme à tous les foyers. Tout est devenu leur domaine : Dieu, la patrie, la famille, la nature, l'humanité, la vie. Us ont chanté la nature depuis le cèdre jusqu'à l'hysope et l'ont presque divinisée. Ils ont chanté l'homme avec tous les problèmes que soulèvent son origine et sa destinée, les travaux de sa pensée et les mystères de son cœur. Ils ont exprimé les angoisses du doute religieux ou philosophique, l'orgueil des gloires nationales ou les colères vengeresses de la liberté vaincue.
Mais avons-nous le droit d'exiger de l'Encyclopédie qu'elle ait signalé à ses contemporains toutes ces sources d'inspiration? Évidemment non. Notre siècle n'est pas le sien, il ne faut pas l'oublier. Cet admirable thème, si connu de nos jours, du contraste entre l'implacable sérénité des choses et l'agitation des hommes, entre la
jeunesse éternelle de la nature et notre vie éphémère, lui manquait absolument. Au xviii'' siècle, on ne ooanaissait de Tamour que la galanterie. Le douté religieux ou philosophique ne torturait pas encore assez violemment les âmes, et d'autre part la philosophie, par un septicisme haineux ou moqueur et par ses préférences pour les doctrines matérialistes, comprimait trop l'élan religieux pour qu'on vît paraître des poésies sacrées véritablement dignes de ce nom. Un règne inégalement tracassier et ombrageux, terni d'ail- Jeurs par des défaites au dehors et au dedans par des désordres, n'était pas fait non plus pour inspirer des <accents sincères de fierté patriotique. Enfin l'heure XI 'avait pas encore sonné où une révolution effroyable devait ébranler les âmes, surexciter les imaginations, éveiller autant de cris de fureur que d'exclamations de Joie et déposer dans le cœur de tous un germe de tristi^tsse et de mélancolie. Donc, n'espérons |)oint que i * JEncyclopédie devance les événements, tout ce que ous avons le droit de lui demander, c'est qu'elle se oit rendu compte de l'irrémédiable insufiisance des xijets choisis par les poètes contemporains, c'est qu'elle t eu le sentiment que les vrais sujets n'étaient pas «ux-là et qu'ils manquaient à son temps. Or, de nom- T6UX témoignages prouvent que cette claire conscience ^s choses n'a pas fait défaut à l'Encyclopédie. C'est d'abord de Jaucourt qui, parlant des Odes de .-B. Rousseau, estime que leur plus grand défaut ^i^onsiste dans le peu d'importance des sujets et dans le ^^^ontraste choquant qui existe entre la futilité de ces Sujets et la forme pompeuse dont le poète les a revêtus. Xl ne peut s'empêcher d'admirer quel vaste champ
riiistoire de TAngleterre pendant les deux derniers siècles eût ouvert à Rousseau, s'il eût été Anglais. Le règne d'Elisabeth, la mort de Marie Stuart, deux révolutions, suivies Tune de Texécution capitale d'un roi, l'autre du couronnement d'un prince étranger, enfin tant d'années de misère terminées par le règne heureux de la reine Anne : de Jaucourt reste ébloui devant une si riche matière. «En faudrait-il davantage, s'écrie-t-il, pour livrer toutes les Muses à l'enthousiasme? Rousseau aurait-il été réduit, s'il eût vécu en Angleterre, à adresser une ode à M. Duché sur les. affaires de sa famille et une autre à M. de Pointis sur un procès que lui firent les Flibustiers? » (1).
Cette insignifiance des sujets, qui a offensé de Jaucourt dans les Odes de Rousseau, choquait Marmontel dans presque toutes les poésies lyriques françaises (2). 11 leur reconnaît « de la pompe, du coloris, de l'harmonie » , mais pas de passion ; « c'est que jamais nos poètes lyriques n'ont été animés d'un véritable enthousiasme». Ainsi il accorde à Malherbe, à Racan et à Rousseau d'être « élégants, nombreux, fleuris » ; mais il ajoute : « Ils n'ont presque jamais parlé à l'âme. Leurs odes sont froidement belles, et on les lit comme ils les ont faites, c'est-à-dire sans être ému » . Plus loin encore il écrira : « L'ode française n'est plus qu'un poème de fantaisie, sans autre intention que de traiter en vers plus élevés, plus animés, plus vifs en couleurs, un sujet qu'on choisit soi-même ou qui quelquefois est donné. On sent combien doit être rare un véritable enthousiasme dans
(1) Art. Odb, t. XII.
(2) Art. Lyrique, t. III; art. Odb, Suppl., t. IV.
A situation tranquille du poète qui, de propos délibéré, e dit à lui-mêmo : « Faisons une ode, imitons le délire, yons Tair d'un homme inspiré ». Et Marmontel met m regard de nos sujets stériles, ingrats ou frivoles, les ujets « graves et sublimes » des lyriques anciens. Ce <qui excitait leur enthousiasme, c'était d'avoir, non à aire un impromptu au milieu d'un cercle d'oisifs, mais chanter au milieu d'une armée « la valeur, l'amour ^e la patrie, les charmes de la liberté, les présages de a victoire ou l'honneur de mourir les armes à la ain » ; devant le peuple « la majesté des lois, filles du iel et l'empire de la vertu » ; dans les jeux funèbres, ^ la mémoire d'un homme vaillant et juste qui avait ^^récu et qui était mort pour son pays » ; dans un temple, ^ les bienfaits des dieux » et leur puissance. Marmontel e s'étonne pas que des poètes inspirés par de semblables ujets aient produit des chefs-d'œuvre admirables; pas lus qu'il ne s'étonne que les Modernes, n'ayant à raiter que des riens, s'épuisent pour les agrandir dans froides déclamations.
Mais un sujet convenable ne suiRt pas au poète lyrique; il faut encore que celui-ci soit ému, trans- X^orté par ce sujet. Car les objets extérieurs sont moins ie véritable thème de la poésie lyrique que les senti- »ients qu'ils ont fait naître. Les Encyclopédistes l'ont J)arfaitement compris. De Jaucourt (1) définit la poésie lyrique « un poème de sentiment». Qu'elle s'élève soudaine et brûlante comme une flamme de volcan, ou cju'elle insinue sans bruit dans l'âme une chaleur
(1) A partir d'ici, tout ce que je citerai du chevalier de Jaucourt en matière Je poésie lyrique a été emprunté littéralement par lui à Tabbé Batteux.
douce, c'est toujçurs, d'après lui, le sentiment qui l'anime et c'est le sentiment qu'elle va réveiller dans le cœur de l'homme. De même Sulzer affirme que dans une ode, ce n'est pas la matière qui intéresse le lecteur « mais l'image de l'état intérieur où l'âme d'un poète, doué d'un génie distingué, a été mise, pour un court espace de temps, par quelque circonstance particulière » (1). Nos lyriques contemporains ont eu quelquefois la prétention d'instruire, mais malgré eux, leurs plus belles odes sont celles qui contiennent le plus de sentiment et le moins d'instruction, tant la puissance de la passion qui s'exhale est la vraie beauté de la poésie lyrique.
De ce que ce genre de poésie est avant tout une poésie de sentiment et que le sentiment est toujours passionné, les Encyclopédistes ont conclu naturellement avec tous leurs contemporains que la poésie lyrique admet l'enthousiasme, le sublime, la hardiesse des débuts, les écarts et les digressions. Il sera curieux de parcourir rapidement les développements dans lesquels ils sont entrés à propos de chacun de ces caractères de l'ode. Nous verrons que leurs théories sont aussi justes que celles de la plupart des critiques de ce temps-là étaient erronées.
La Motte et ses disciples appelaient enthousiasme un air de délire qu'ils se donnaient à volonté. Marmontel a qualifié cet air de ridicule. Sulzer a nié que le lecteur pût s'y tromper : « Il existe des poètes qui, quelquefois par art et par contrainte, ou bien par plaisir, montent leur génie sur le ton de l'ode, et entrepren-
(1) Art. Ode, Suppl. t. IV.
nent d'exprimer avec toutes les apparences de la passion et dans une verve feinte ce qu'ils ne sentent nullement. On ne doit pas s'attendre à trouver dans de semblables odes la vie, c'est-à-dire la chaleur d'imagination et de sentiment qu'ont les odes dictées par
une véritable inspiration Horace même n'a pas pu
toujours déguiser la contrainte » .
Si Marmontel et Sulzer ont distingué le véritable enthousiasme de celui qui n'est que factice, de Jaucourt et de Cahusac (1) ont cherché à expliquer par l'analyse philosophique la nature du véritable enthousiasme. Les Grecs avaient donné ce nom à cet état de l'âme dans lequel se trouve le poète quand, emporté par la verve, il éclate en accents désordonnés, signifiant par là qu'un dieu avait pénétré dans son esprit et qu'il écrivait pour ainsi dire sous sa dictée, comme la Pythie parlait sous rinspiration d'Apollon : Deus, ecce Deus. Inutile d'avertir que de Jaucourt et de Cahusac ont fait justice de cette divinité qui d'ailleurs n'était depuis longtemps qu'une métaphore. Pour tous les deux l'enthousiasme est un échauffement de l'imagination et du cœur que l'artiste, frappé vivement par une idée ou par un objet extérieur, produit en lui-même en s'attachant tout entier à cette idée ou à cet objet. Qui a vu un homme en proie à la colère, au désespoir, ou plongé dans une profonde admiration, a vu un poète enthousiaste, avec cette différence pourtant, que le poète s'est donné volontairement ces sentiments, ou les a réveillés en lui longtemps après qu'il les avait ressentis en réalité, et que, par conséquent, il n'est pas complètement maîtrisé
(1) Art. E:<iTiioL'siAS3flB, t. V.
par eux. En outre, ce? sentiments sont susceptibles de degrés, et l'enthousiasme qu'ils font naître, s'il est souvent sublime, est aussi doux quelquefois, par exemple, quand l'artiste travaille sur des sujets gracieux. Mais les deux vérités que les deux Encyclopédistes ont voulu surtout mettre en lumière, c'est que l'enthousiasme est d'abord une inspiration sincère, et qu'il n'a ensuite rien de commun avec la folie, puisque sans de fortes études, un amas de connaissances et beaucoup d'exercice, il ne produirait rien.
C'est de cet enthousiasme que les Encyclopédistes font naître le sublime lyrique, se séparant ainsi de leurs contemporains qui le considéraient comme une heureuse trouvaille de l'esprit. Le sublime est, en effet, l'expression de l'enthousiasme. L'artiste a-t-il l'imagination frappée par un grand objet? Il cherche des expressions dignes de ses pensées : « De là, dit de Jaucourt, les termes riches, forts, hardis, les figures extraordinaires, les tours singuliers. C'est alors que les prophètes voient les collines du monde qui s'abaissent sous les pas de l'Éternel, que la mer fuit, que les montagnes tressaillent. C'est alors qu'Homère voit le signe de tête que Jupiter fait à Thétis, et le mouvement de son front immortel qui fait balancer l'Univers» . Mais si c'est au cœur que l'artiste est frappé, non plus à l'imagination, alors plus d'images éblouissantes, mais il aura des paroles de feu qui pénètrent, qui entraînent. De Jaucourt cite le Pœte, non dolet, d'Arria, et le Moi de Médée. Après avoir distingué l'un de l'autre ces deux genres de sublime, il a enfin montré qu'ils n'étaient au fond que l'expression d'un seul sentiment, celui « qui nous élève au-dessus de ce que nous étions » , la
plus simple et peut-être la meilleure définition du sublime.
C'est encore la vivacité du sentiment qui doit seule, d'après les Encyclopédistes, produire les écarts lyriques. De Jaucourt entend par écarts « une espèce de vide entre deux idées qui n'ont point de liaisons intermédiaires ». Il a fait, d'après Tabbé Batteux, une analyse précise de la cause et de la nature de ces écarts. En voici le résumé. La vitesse de l'esprit, toujours grande, l'est plus encore quand l'enthousiasme s'en est emparé. Les pensées se précipitent alors et le poète, impuissant à les exprimer toutes, saisit seulement les plus saillantes. Aussi, comme elles ne sont pas accompagnées de celles <iui leur servaient de traits d'union, paraissent-elles décousues; mais elles se tiennent de loin et un lecteur intelligent comble les vides qui les séparent. Dixi; iihinam sicnt? fait dire à Dieu Moïse. Exemple frappant de l'écart lyrique; car pour que la pensée fût complète, il faudrait intercaler entre ces deux membres de phrases ceci à peu près : « Ma seule parole les a fait disparaître ; vous qui êtes témoins de ma victoire, répondez».
Arrivons enfin à cette fameuse question du désordre lyrique que les disciples de La Motte et de Rousseau entendaient si mal. On se rappelle les deux vers de Boileau sur l'ode :
Son style impélucux souvent inarciie au hasard ; Chez elle un beau désordre est un effet de l'art.
« On ne saurait croire, dit Marmontel, combien ces deux vers mal entendus ont fait faire d'extravagances. On s'est persuadé que Tode appelée pindarique ne devait aller qu'en bondissant; de là tous ces mouve-
nients qui ne sont qu'au bout de la plume et ces formules de transport : Qu'entends-je? Où suis-je? Que vois-je? qui ne se terminent à rien ». On prenait ces allures bondissantes et déréglées pour du « beau désordre » et de l'enthousiasme pindarique. Les Encyclopédistes ont fait justice de cette prétention en réduisant le désordre lyrique à ce qu'il est véritablement.
Ils n'admettent pas sans doute que le poète lyrique suive une marche didactique : « Une ode froidement raisonnée, a dit Marmontel, est le plus mauvais de tous les poèmes; ce n'est pas le fond du raisonnement qu'il en faut bannir, mais la forme dialectique » . Il veut que les pensées y soient transformées en images ou en sentiments, les exposés en peintures, les preuves en exemples; il veut que le mouvement de l'ode soit celui de l'imagination et du sentiment, non du discours. Sulzer a exprimé exactement les mêmes idées.
Mais de cette marche libre et hardie à une allure sans ordre et sans but, il y a loin. C'est ce que l'Encyclopédie, s'inspirant de Pindare, a clairement établi. Il ne faut pas, en effet, la ranger parmi ces libelles du xviii' siècle qui amusaient les lecteurs aux dépens de Pindare, faute de savoir lui en faire goûter les beautés déliées. En insérant dans TEncyclopédie les jugements excellents de Tabbé Béitteux sur le grand poète thébain, de Jaucourt plaçait du même coup le Dictionnaire au nombre de ces livres sérieux qui, comme ceux des Chabanon, des Praguier et des Vauvilliers, contribuèrent à venger Pindare des pointes de Voltaire et à le faire mieux comprendre des Français. Batteux n'était pas très familier avec Pindare et il l'avouait ingénument, sans
croire, eomme le patriarche de Ferney, qu'il fût de sa dignité de se venger de son ignorance par des moqueries. Cependant les passages de lui extraits par de Jaucourt, prouvent que sa modestie était exagérée, puisqu'il connaissait assez son auteur pour s'être aperçu que son désordre n'était qu'apparent, qu'il y avait dans ses odes une unité réelle, et que cette unité était dans le sentiment; enfin que les écarts, les détours et les épisodes ne brisaient pas cette unité, et qu'ils n'étaient là que pour mêler à l'idée dominante une agréable variété d'idées accessoires (1). Aussi est-ce sur la foi (le Pindare qu'il a prescrit cette règle aux lyriques de son temps : « Il doit y avoir dans une ode unité de sentiment, de même qu'il y a unité d'action dans 1 épopée et dans le drame » . Il pensait que cette unité serait obtenue si, quelque variété que l'on mît dans les images, dans les pensées et dans les tours, un seul et même sentiment régnait d'un bout à l'autre de l'ode. Cette unité n'était pas pour entraver le vol hardi de Tode, car elle ne devait pas empêcher la passion de «se replier sur elle-même, se développer plus ou moins, se retourner ». Batteux permettait encore au poète de retrancher toutes les liaisons grammaticales, toutes les transitions scrupuleuses qui gêneraient l'inspiration. Il exigeait seulement que la passion ne changeât pas de nature, et qu'elle ne cédât pas la place à une autre. A cette condition, dans quelques transports qu'il s'égarât, à quelque endroit que sa course capricieuse le fît aborder, le poète aurait chance de communiquer au
(1) La lecture du Liv. U, chap. \*' du livre de M. Alfred Croiset sur la Poésie de Pindare fera mieux apprécier la justesse des jug^ements de Tabbé Batteux.
lecteur une impression une et distincte, ce qui est la marque d'un bon ouvrage.
Si la disposition de Tode doit être libre et irrégulière, les mêmes caractères se retrouvent naturellement dans le style qui lui convient. Sur ce sujet, je ne rencontre rien d'intéressant dans rEncyclopédie. Qu'il suffise de dire qu'on y lit sur l'emploi dans l'élocution lyrique de la mythologie et des allégories, des périphrases et des épithètes, les mêmes observations neuves et justes que j'ai rapportées à propos de la poésie en général et de l'épopée.
Reste la versification de Tode au sujet de laquelle l'Encyclopédie a encore ébranlé un dogme littéraire très respecté de son temps. 11 s'agit de l'obligation d'écrire l'ode en strophes absolument semblables à la première pour la mesure et la disposition des vers. C'est une règle que toutes les poétiques du xviii* siècle ont uniformément formulée. Sabatier de Castres allait plus loin. Non seulement il voulait que les strophes eussent la même mesure, mais il exigeait que dans chaque strophe il n'y eût ni moins de quatre vers, ni plus dé dix; de plus, que dans les stances de quatre vers le sens fût complet après le deuxième et le quatrième. 11 décrétait d'ailleurs que l'ode la plus parfaite était celle de dix vers à huit syllabes et il ajoutait : « Ces règles sont invariables, d'autant plus qu'on ne saurait les violer sans enlever à l'ode sa cadence et son harmonie » (1). Les Encyclopédistes ont eu la sagesse de ne pas être aussi sévères. Ni de Jaucourt, ni Mariiiontel n'ont prescrit de règles de détail avec cette rigueur. Il
(1) Dictionnaire de lilbratuve (1770), art. Ode.
est vrai que de Jaucourt a demandé comme tout le monde que Tode fût composée de strophes égales et de même disposition rythmique. Mais Sulzer a rejeté hardiment cette tradition. Il a soutenu qu'il lui semblait que cette loi était « chose tout à fait contingente » et qu'une ode qui aurait tous les caractères du lyrisme, sans celui-là, serait une ode parfaite (1).
Cette juste revendication clôt dignement la série de leçons excellentes que je viens de relever dans l'Encyclopédie à propos de la poésie lyrique. Assurément, il ne suffirait pas à un poète de les méditer pour être capable de composer des odes admirables. Mais, s'il a le don divin de l'inspiration, croit-on qu'il lui nuirait de les consulter? Elles lui apprendraient, d'une part, à faire bon marché des règles immuables et absolues, et à considérer l'ode de Pindare comme un des types les plus dignes d'admiration, dans l'étude duquel, en dehors de tout attachement servile à des procédés inimitables, on peut puiser, avec quelques images brillantes « le goût d'un certain idéal de grandeur fière et sereine, de hauteur et d'éclat » (2) mais non plus comme la seule forme de beauté que l'art puisse réaliser; d'autre part, qu'il faut choisir un sujet qui en vaille la peine, que la première condition pour le bien traiter est qu'on soit ému ; qu'on doit se prêter à la passion et non s'y livrer; marcher d' un pas libre, mais non errer sans but. Boi-
(1) La poésie lyrique n*est pas bornée à l'ode. Une foule de poèmes de proportions plus ou moins modestes, qui expriment à leur façon un sentiment, une émotion personnelle, sont rattachés à ce genre : l'élégie, le chaut patriotique, lliymne religieux, l'épiihalame, le sonnet, le rondeau, la ballade, etc. En général, TEncyciopédie s'est contentée de les définir sommairement. Je n'insisterai donc pas plus qu'elle n'a cru devoir le faire.
(2) Croiset, ouv. cit„ Conclusion.
leau n'avait pas « reçu du ciel l'influence secrète » , je l'avoue; mais si, l'ayant reçue, il eût suivi des conseils aussi éclairés, tels que nos romantiques n'en ont pas donné de meilleurs, Y Ode à Louis XIV, à propos de la prise de Namur ne pèserait pas sur sa mémoire.
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