‹ Les doctrines littéraires de l'encyclopédie: ou, Le romantisme des encyclopédistesChapitre 18 sur 43 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

l'encyclopédie et la. poésie didactique

Quelle idée nou*; faisons-uous aujourd'hui du poème didactique? — Le xvii* et le xvni« siècles étaient loin de cette conception : ils définissaient le poème didactique un poème destiné à instruire avec agrément. — L'Encyclopédie n'a guère vu au delà. — Cependant de Jaucourt a douté que la poésie pût erdcacemeiit instruire; — il s'est plaint de la sécheresse commune à tous les poèmes didactiques de son temps et il a exprimé le vœu qu'à l'avenir les auteurs intéressassent davantage la sensibilité et l'imagination.

Nous avons été obligé de constater que dans la Poésie pastorale, TEncyclopédie ne s'était pas débarrassée aussi facilement des préjugés de ses contemporains que dans les autres genres de littérature. Dans la Poésie didactique, la part de nouveauté hardie est plus restreinte encore. Mais commençons par expliquer quelle idée nous nous faisons aujourd'hui du Poème didactique.

11 me semble d'abord qu'il est bien entendu que les ouvrages en vers qui visent simplement à instruire, le Jardin des Racines grecques de Lancelot, par exemple, ou ceux qui décrivent pour décrire, comme les Trois Règnes de DelillC; ne sont pas de la poésie. Les premiers sont fatalement très secs et bons seulement à faciliter aux écoliers la tâche ennuyeuse d'apprendre les leçons.

Est-il possible d'ailleurs aux sciences, exactes ou non, de s'emprisonner impunément dans la versification? Que de chiffres, que de théorèmes serait obligé de laisser à la porte le poète qui voudrait composer un poème sur Talgèbre, la cosmographie ou la géométrie! Essayez de mettre en vers V Ethique de Spinoza et vous verrez si répreuve ne coûtera rien à la précision de la métaphysique du philosophe. Seule, en de telles matières, la prose est assez souple et assez riche, à la fois, pour unir sous la plume«d'un Laplace ou d'un Malebranche, l'exactitude à la beauté.

Les ouvrages descriptifs ne méritent pas davantage le nom de poèmes. La description est légitime lorsqu'elle entre dans un sujet comme un accessoire utile, comme un ornement introduit naturellement et à propos. Mais la description qui n'a d'autre but qu'elle-même est une erreur de goût et une décadence de l'art. Elle devient un jeu de patience, au même titre que les énigmes et les rébus.

Ce n'est donc ni sous la forme d'un poème exclusivement didactique, ni sous celle d'un poème purement descriptif que nous comprenons l'union de la science et tie la poésie. Nous n'admettons d'autre poème scientifique ou philosophique que celui qui développe dans les sciences ou dans la philosophie des sujets capables de mettre en branle notre sensibilité et notre imagination. Ainsi nous ne demandons pas qu'on nous mette en vers, tels quels, les résultats de l'algèbre, les vérités mathéraathiques, les lois de la physique. La poésie ne commence pour nous qu'au moment où l'on nous procure devant l'univers, étalé à nos yeux, la sensation de l'infini et la vision de Dieu ; où l'on nous communique

quelque chose de la joie du savant qui fait une découverte; où Ton nous rend fiers de pouvoir dompter la nature et la transformer; où Ton chante l'héroïsme de ces hommes qui vouent leur existence à la recherche du vrai et à la diminution de la misère universelle; où enfin on nous montre la science changeant la face extérieure de la vie humaine, et suscitant dans nos âmes des espérances et des vertus inconnues.

De même en philosophie. Que les philosophes proprement dits nous donnent en prose les résultats de leurs méditations. Mais s'ils veulent parler en vers et mériter le nom de poètes, qu'ils résument dans leurs traits généraux les grandes constructions métaphysiques, non plus objectivement, mais en y mêlant leur personnalité, en communiquant au sujet l'émotion de leur cœilr, de manière que nous puissions à notre tour la recevoir. Qu'ils développent moins leurs systèmes que l'idée que ces systèmes donnent du monde et les dispositions morales dans lesquelles ils jettent l'humanité; ou bien encore qu'ils nous fassent assister comme à un drame au travail de leur méditation, aux angoisses de la route, aux sentiments de joie et de terreur, d'inquiétude ou d'espérance, que chaque découverte partielle de leur pensée a provoqués dans leur cœur. C'est cela, et pas autre chose, qui est matière à poésie.

Voilà comment nous, Modernes, qui avons lu l'Her-mes de Chénier et les poèmes de Lamartine, pour ne parler que de ceux qui ne sont plus, nous envisageons le poème philosophique ou scientifique. Le xviii' siècle était à cent lieues d'une semblable conception. La presque totalité des littérateurs pensait que l'objet essentiel d'un poème de ce genre est d'instruire et que

la poésie n'y intervient que pour ôter à la science son aspect rébarbatif. Elle est le miel qui enduit les bords de la coupe d'absinthe. Gaillard disait du poème didactique : « Il ne consiste que dans des leçons toutes simples et toutes nues exprimées avec élégance et avec force, égayées par des tableaux et des descriptions » (1). 11 avait même la francliise de confesser que, ce poème ^tant privé du secours des fictions, il le dédaignait profondément, Hardoin conjurait les poètes d'entre- Jtuêler ce poème de récits, de descriptions et de portraits j)our le rendre le moins rebutant possible (2). L'abbé Cîhaudon et Sabatier de Castres citaient comme des ^Mnodèles du genre les ouvrages de Dulard, Dorât, Wate- Xet, Saint-Lambert, Le Mierre, et Rosset, sans paraître <^omprendre tout ce qu'ils ont d'artificiel (3).

Je, ne vois guère que Diderot qui ait estimé à leur uste valeur les nombreux poètes didactiques de son mps. Diderot disait de Le Mierre qui avait publié un oème sur la Peinture : « 11 est dur comme Lucrèce, ^i^:iais il n'est pas poète violent, profond, pathétique, ^levé, varié comme lui M. Watelet, M. de Saint- Lambert, M. Le Mierre, fondus ensemble feraient à Tf>eine un grand poète. M. Watelet est instruit, mais il ^st froid; M. de Saint-Lambert est harmonieux, mais il est monotone; M. Le Mierre est chaud, mais il est inégal et barbare. Je cherche le sentiment profond du vrai, la manière de voir originale et forte, et je ne la trouve point » (4). Si Diderot ne se rendait pas

(1) Poétique, t. I, chap. III.

(2) Ouv. cit., Traité de la Poésie, chap. XIX.

(3) Ouv. cit., l. H.

[i) Sur La Peinture, poème en 3 chants, par Le Mierre (1769). Voy. aussi une étude sur Y Art de peindre, de Watelet, dans Grimm, i5 mars 1760.

nettement compte de ce qu'était un poème didactique, du moins il démêlait bien ce qu'il n'était pas.

Je ne trouve rien de semblable dans l'Encyclopédie (1). En revanche, il n'y manque pas un détail de ces règles dont toutes les Poétiques sont remplies sur la composition et le style du poème didactique.

Cependant le chevalier de Jaucourt a semé au courant de ses articles deux indications précieuses qu'il faut relever.

Le poème didactique n'est plus pour nous, nous l'avons établi, un poème destiné à instruire. Celui qui cherche l'instrufction fuit la poésie sous toutes ses formes et va droit aux traités clairs et précis. Or l'opinion du chevalier de Jaucourt faisait déjà pressentir la nôtre (2). Il estimait qu'il y a une espèce de contradiction entre ces deux termes poésie et instruction, l'instruction étant par son caractère positif du domaine exclusif de la prose. Aussi n'hésitait-il pas à appeler le genre didactique « une sorte d'usurpation que la poésie a faite sur la prose ». De là à refuser de reconnaître parmi les ouvrages de poésie les poèmes purement didactiques il n'y avait pas loin.

De Jaucourt ne paraît pas avoir goûté davantage les poèmes purement descriptifs. Il a remarqué finement que « les objets qui ne sont propres qu'à satisfaire notre curiosité ne nous attachent pas autant que les objets qui sont capables de nous attendrir ». Aussi demandaitil que le poète, pour soutenir l'attention du lecteur, semât son ouvrage de traits touchants et de tableaux

(1) \rt. POÈMB DIDACTIQUE, HISTORIQUE, PUILOSOPHIQUB, t. XII.

(2) Empruntée à l'abbé Balteuz.

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