‹ Les doctrines littéraires de l'encyclopédie: ou, Le romantisme des encyclopédistesChapitre 17 sur 43 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'encyclopédie et la poésie pastorale

Le XVII* siècle a échoué dans la poésie pastorale. — > Le xvm* siècle a suivi ses errements; théorie de l'abbé Joannet. — L*Encyclopédie a été de son siècle; cependant elle a réagi en partie. — De Jaucourt exclut, il est vrai, de la poésie pastorale le:i passions violentes, mais il exige que le sujet de la poésie pastorale soit un sujet champêtre. — Il demande que les bergers soient représentés délicats ; — mais avec naturel et simplicité. — L'Encyclopédie est muette sur les descriptions de la nature, considérée comme cadre des pastorales.

On peut dire qu'à part quelques vers de Racan et de Segrais, le xvii* siècle a échoué dans la Poésie pastorale. Ce ne sont pas les allégories de M"' Deshoulières, encore moins les idylles de la Motts-Houdard et de Fontenelle, que nous citerions aujourd'hui comme des modèles du genre. Les théoriciens qui ont voulu fixer les lois de la pastorale, comme Boileau ou Fontenelle, ne se sont pas moins abusés que les auteurs. Un exemple : nous sommes d'accord pour reprocher à Ronsard d'avoir revêtu la pastorale d'une élégance qui jure avec son caractère et à Virgile d'avoir rendu l'églogue digne des consuls. Boileau, au contraire, accusait le premier de grossièreté dans les sentiments et dans le langage et félicitait le second de sa noblesse. De son côté, Fontenelle enseignait que la poésie pastorale peut

se passer d'un sujet champêtre, qu'elle ne doit être qu'un cadre commode dans lequel le poète place à son gré des Chloris et des Tircis aux sentiments raffinés et à l'esprit subtil. Plus exclusif encore que Boileau qui vantait du moins Théocrite, il jugeait les bergers du poète syracusain « trop bergers et sentant trop la campagne ». C'est qu'à tous ces beaux esprits il manquait deux qualités également nécessaires aux poètes bucoliques et aux théoriciens du genre, l'amour sincère et la connaissance des choses rustiques. Hommes de salon avant tout, ils n'avaient vu de la campagne que ce qu'on en voit, en voyage, par la portière d'une chaise de poste, ils ne la comprenaient que comme le théâtre coquet d'une aventure galante, ils ne la peignaient qu'avec leurs souvenirs classiques ou avec des métaphores de citadin, couvrant les réalités du voile décent de la périphrase (1).

Au XVIII* siècle les mêmes causes produisirent les mêmes effets (2). Les théoriciens de la poésie pastorale reproduisirent fidèlement les leçons de Boileau et de Fontenelle, quand ils ne les exagérèrent pas. Je n'en citerai qu'un, parce qu'il les résume tous. Partant de ce principe, que les poètes bucoliques « doivent moins nous peindre l'état présent de la vie champêtre que les charmes qu'elle peut avoir » , l'abbé Joannet, un esprit fin et orné, croyait bon qu'ils s'éloignassent de nos temps malheureux, pour remonter jusqu'aux premiers âges du monde, auxquels l'histoire ou la fiction a donné

(1) Consultez là-dessus C. Martha : La délicatesse dans l'art, et La fausse délicatesse dans la Poésie rustique,

(2) Je ne parle que des pastorales proprement dites. On trouve dans le théâtre de Dancourt et dans celui de Marivaux de vrais paysans. •

le beau nom de siècle d*or (1). Car « ce n'est pas dans le sein de nos campagnes qu'il faut aller chercher les événements qui peuvent servir de matière à la poésie pastorale ». Esclaves malheureux, « nos bergers sujets aux passions les plus brutales », ensevelis dans € la plus grossière ignorance » , tristes jouets de « la plus affreuse pauvreté », dans les plaisirs qui les amusent, comme dans les peines qu'ils éprouvent, fourniraient bien sans doute au poète des actions à représenter; mais « ces actions toujours basses » ne formeraient jamais des tableaux gracieux, des images riantes, «qu'autant que la peinture s'éloignerait de la vérité » (2). Comme si la vérité était le souci des poètes bucoliques du xviir siècle! Comme si leurs bergers de Tâge d'or étaient authentiques !

Voici d'ailleurs comment l'abbé Joannet conseillait aux poètes de se représenter les bergers : « Un peuple d'hommes heureux, formée des mains de la pure nature, livrés aux charmantes impulsions d'un instinct plein de raison, destinés par leur état à habiter des campagnes où l'art et le crime n'aient point pénétré, occupés de tout ce qui peut rendre commode et gracieux le séjour champêtre, attentifs à augmenter en eux, à perfectionner les dons précieux dont la nature les a prévenus et soigneux d'en tirer tout l'avantage compatible avec le bien com-

(1) Ouv. cit., t. III. Voy. encore par exemple Gaillard, ouv.cit., t. II, chap. VI. — Hardion, out. cit. Traité de la Poésie, chap. XV.

(2) Au point de vue historique, ce tableau n'est pas exagéré, si Ton en croit M. Taine (Les origines de la France contemporaine, t. I, liv. V, chap. I), qui estime que la fameuse peinture si connue de La Bruyère sur le paysan fde l'Homme, g 128) « pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, bien loin d*ôtre trop forte, est trop faible...., que pendant un demi siècle et davantage, jusqu'à la mort de Louis XV, elle demeure exacte; peut-être même au lieu de l'atténuer, faudrait-il la charger ».

niun de la société » . Quant à leurs mœurs, elles doivent être « pures et exemptes de crimes ». Les passions violentes et surtout leurs excès, si funestes à la société, doivent être inconnus parmi eux. L'ambition, la cupidité, la vengeance, ne doivent avoir pour objet « que de toucher le cœur d'une bergère, que de posséder le cihien le mieux dressé et le troupeau le plus fécond ». 1 1 faut qu'ils ne connaissent de Tenvie que ce qui est émulation, du déguisement que ce qui est badinage, de X^ fierté que ce qui est sentiment. « La candeur doit xr^égner dans leurs discours, la douceur dans leurs ^plaintes, la modération dans leurs reproches, la sincérité «3ans leurs démonstrations et la fidélité doit être insépaablement liée à leurs promesses ».

L'abbé Joannet admettait bien qu'on mêlât à ces lodèles de pureté et de noblesse un personnage moins ^^ertueux, mais admirez les méfaits de ce scélérat : « Il Prisera de dépit ses chalumeaux, jettera des sortilèges ^ur les troupeaux de son rival, dérobera un agneau, ^ne houlette, des fruits ». Encore demandait-il que ces <îaractères odieux ne fussent introduits dans la pastorale <)u'avec « les ménagements et les adoucissements nécessaires pour en relever l'objet principal qui est la probité et l'innocence » .

Enfin, pour compléter sans doute leur vraisemblance, Tabbé Joannet exigeait que les bergers fussent païens et même, disait-il, « il est assez d'usage de les supposer instruits des secrets les plus importants de la mythologie » .

Leur langage sera naturellement en rapport avec leurs mœurs. Ils faudra qu'ils évitent « la moindre grossièreté dans leurs expressions » , c'est-à-dire qu'ils ne désignent

pas par leur nom les animaux de la ferme, les instruments d'agriculture, les produits de lacampagne. L'abbé Joannet admettait qu'ils employassent des proverbes, mais à condition qu'il en relevassent le sens, souvent bas, par la beauté de l'application.

Voilà la note générale et dominante de la critique. Je ne connais que Diderot qui sentît profondément tout ce qu'il y avait de chimérique dans les Églogues à la Fontenelle. Personne n'ignore combien peu il goûtait les tableaux de Boucher et de Watteau. Or, il lui est arrivé souvent, quand il ne paraissait viser que les peintres, d'atteindre les auteurs de pastorales : « Cet homme a tout (Boucher) excepté la vérité» (1); ou encore : « Je vous défie de trouver dans toute une campagne un seul brin d'herbe de ses paysages... Ce sont quatre petites églogues à la Fontenelle. Peut-être les mœurs de Théocrite ou celles de Daphnis et Chloé, plus simples, plus naïves, m'auraient intéressé davantage » (2). Ailleurs : « J'aime mieux la rusticité que la mignardise et je donnerais dix Watteau pour un Téniers. J'aime mieux Virgile que Fontenelle et je préférerais volontiers Théocrite à tous les deux ; s'il n'a pas l'élégance de l'un, il est plus vrai et bien loin de l'afféterie de l'autre » (3).

Mais Diderot est une exception. Pour un qui était de son avis, mille pensaient comme Tabbé Joannet. En 1770, Sabatier de Castres ne croyait encore pouvoir mieux faire, pour donner à ses lecteurs une juste idée

(!) Salon, 1761.

(2) Salon, 1765.

(3) Pensées détachées. — Voy. aussi Élude de Diderot ntr le» Saison» de Sainl-Lambei't, dans Griram ; fév. 1769.

(lu genre pastoral, que de reproduire les conseils de ce dernier (1).

Voilà ce qu'il ne faut pas oublier, si Von ne veut pas tomber de son haut en lisant l'article du chevalier de Jaucourt (2) sur la Poésie Pastorale et le critiquer avec trop d'amertume. Cette précaution prise, on pourrait finir par trouver, à côté des théories de convention que TEncyclopédie a adoptées avec trop de complaisance, quelques vues assez hardies pour l'époque.

De Jaucourt a commencé par déclarer que la matière de la poésie pastorale est la peinture du « repos de la vie champêtre », fruit « d'une juste abondance, d'une liberté parfaite, d'une douce gaieté » . Quel est l'homme fatigué des villes qui le contredirait? Il prétend que la campagne, autrement dit la poésie pastorale, est « le règne de la liberté, des plaisirs innocents, de la paix, de ces biens pour lesquels les hommes se sentent nés, quand leurs passions leur laissent quelques moments de silence pour se reconnaître ». Il a raison, mais il ne faut pas, sous peine de glisser dans la convention, éloigner les loups de ces bergeries, c'est-à-dire les passions et leurs orages. Or, de Jaucourt admet bien les passions, mais les « modérées » seulement, celles qui produisent <( des plaintes, des chansons, des combats poétiques, des récits intéressants ». Ainsi il affirme qu'un berger qui s'étrangle à la porte de sa bergerie n'est point un spectacle pastoral, parce que dans la vie des bergers « on ne doit pas connaître les degrés des passions qui mènent à de tels emporte-

(1) Dtctionnaîre de Littérature.

(2) Art. Pastorale, t. XII.

ments ». Si le berger est malheureux, « il doit s'en prendre à ses yeux ou bien aux rochers ». Ou, s'il veut mourir à tout prix, il pourra « se jeter dans la Seine » , mais, remarquez la restriction, « sans cependant s*y noyer tout à fait » . Etrange conception de la vie pastorale ! De Jaucourt supprimait sans s'en douter la moitié au moins de la réalité. Assurément il faut choisir dans la poésie bucolique comme dans tous les arts; mais le choix ne doit jamais porter uniquement sur le côté riant et sentimental de la vie des bergers. C'est à être vrai sans réalisme dégoûtant que le poète doit viser. Or quoi de plus vrai que de prêter aux paysans dans certaines circonstances des passions violentes? Il semble même qu'elles leur conviennent plus qu'au reste des hommes, parce que l'éducation n'a pas atténué en eux la brutalité de la nature. La pastorale est un genre assez artificiel par lui-même, pour qu'on ne cherche pas encore à lui ôter le peu d'éléments de vraisemblance dont elle a le droit d'user. De Jaucourt a donc eu tort de lui interdire la peinture des passions extrêmes.

Mais qui ne l'approuverait d'avoir limité les sujets de la pastorale aux sujets champêtres? Il y avait toute une école qui professait sur la foi de Fontenelle qu'une poésie pastorale n'était pas nécessairement un sujet champêtre, mais un simple cadre dans lequel on introduit un sujet, quel qu'il soit, à la condition de Tenguirlander de quelques fleurs. De Jaucourt n'était pas de cette école ; il définissait la pastorale « une imitation de la vie champêtre elle-même » ; il n'admettait d'autres héros que les bergers, d'autres sujets que les jeux ou les passions des bergers.

La même part d'erreur et de vérité se retrouve dans les conseils que de Jaucourt a donnés pour la peinture des caractères des bergers. Il veut qu'on les représente « délicats » . Hélas ! combien y en a-t-il de tels dans la réalité? Il veut que les bergers soient « de la plus riante douceur ». Mais les bergers de cette espèce sont presque introuvables. Sans doute les gens de nos campagnes ne sont pas ces monstres de vice qu'on nous a décrits récemment. Us sont sensibles aux idées de justice, compatissants, dévoués aux leurs, capables d'affections patientes et profondes ; mais en même temps durs, avares, âpres au gain, violents. De Jaucourt a une façon singulière d'expliquer cette riante douceur qu'il admire chez les bergers. Elle tient, dit-il, aux lieux qu'ils habitent : « Les prés y sont toujours verts, l'ombre y est toujours fraîche, l'air toujours pur ». Voilà une application de la théorie des milieux à laquelle ne souscriraient pas ses plus acharnés partisans. De Jaucourt aurait-il donc été le seul à ne pas entendre le tonnerre à la campagne, à ne pas y voir la foudre tomber, des maisons brûler, des hommes périr, la grêle ravager les moissons? Sous prétexte que le ciel y est toujours pur ou à peine brouillé, il veut que les bergers soient tous bons : « Un scélérat, un fourbe insigne, un assassin serait déplacé dans la poésie pastorale ». Autant de conseils qui ne tendent à rien de moins qu'à faire des bergers, au lieu de personnes en chair et en os, des êtres fictifs et de convention, pareils à ces bergers très roses qui gardent des moutons très blancs sous un ciel très bleu, dans les idylles de Gessner et dans les tableaux de Watteau.

A côté de cela, bien des traits justes et qui étonnent

chez un contemporain de Tabbé Joannet. De Jaucourt recommandait expressément au poète bucolique d'éviter la recherche et la subtilité, les deux défauts essentiels de ridylle du xviii* siècle, fin formulant cette règle, il pensait sans nul doute aux bergers galants de La Motte et aux bergers métaphysiciens de Fontenelle. Il demandait que les bergers fussent « naïfs » dans leurs actions et dans leurs discours, que leur langage fût « simple », c'est-à-dire que les termes ordinaires y fussent employés sans apprêt, sans faste et sans dessein de plaire; qu'il fût sejné de ces images tirées de la vie des champs dont les bergers se servent plus particulièrement, qu'il ne sentît pas Tétude et l'application, enfin qu'il ne montrât pas l'esprit de l'auteur. Ce n'était pas qu'il condamnât les bergers à ne jamais s'entretenir que de choses communes et de sentiments banaux. Mais quelques connaissances, quelques dons naturels qu'on leur supposât, il refusait, si on leur donnait « une imagination aussi hardie et aussi riche qu'à ceux qui ont vécu dans les \illes» de les reconnaître pour de vrais bergers. Au cas où par hasard on leur prêterait des idées audessus de leur portée ordinaire, il faudrait qu'ils les envisageassent « avec une sorte de timidité » et qu'ils en parlassent « avec un étonnement et un embarras qui fît sentir leur simplicité ». De toutes les dissertations de Fontenelle, de La Motte et de leurs disciples on n'extrairait pas l'équivalent de ces sages recommandations, frappées au coin du bon sens.

Il est curieux de remarquer que l'Encyclopédie est muette sur le cadre dans lequel il convient de placer les personnages de la pastorale, sur les descriptions de la nature. Celles-ci sont pourtant un élément important

dans une scène champêtre, si elles n*y entrent pas comme hors-d'œuvre, si elles sont nécessaires et bien mêlées à l'action. Toutes les poétiques du xviii* siècle ont gardé à leur égard le même silence que l'Encyclopédie, C'est que, s'il y a dans la pastorale une partie qui, pour être bien traitée, exige que l'auteur aime la nature, en ait une connaissance intime, s'en laisse pénétrer et vive de sa vie, c'est précisément le paysage. Or, la nature était trop étrangère aux théoriciens du xviii* siècle pour qu'ils soupçonnassent quel profit les poètes bucoliques pouvaient tirer de sa description. Ils ont appliqué toute leur attention à la partie psychologique, à l'analyse des caractères des héros, négligeant ce qui doit faire le fond des tableaux. C'est à J.-J. Rousseau que revient l'honneur d'avoir réveillé en France le sentiment de la nature par ses descriptions aussi séduisantes que neuves delaSavoie, de la forêt de Montmorency, des lacs et des montagnes de la Suisse., Un passage de Marmontel, cité plus haut, nous a révélé les traces de son influence. Mais, au moment où il écrivit l'article sur la poésie pastorale, de Jaucourt n'avait pas encore eu le temps d'en être touché. Il est sans doute regrettable que l'Encyclopédie n'ait rien dit des descriptions de la nature, comme il l'est qu'elle ait patronné tant d'idées fausses sur les sujets de la pastorale et sur les mœurs des bergers. Par cette omission et par ces erreurs, l'Encyclopédie est bien le reflet de son temps et elle se rattache aux traditions du XVII® siècle. Mais n'est-il pas vrai que, même dans ce genre où elle a paru pourtant si arriérée, elle a montré plus d'indépendance et un goût plus naturel que la plupart de ses contemporains?

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