‹ Les doctrines littéraires de l'encyclopédie: ou, Le romantisme des encyclopédistesChapitre 21 sur 43 · L*ÉLOQUENCE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

L*ÉLOQUENCE EN GÉNÉRAL

Peu d'orateurs au xviii* siècle. En revanche les rhéteurs ne manquaient pas; mais comme ils n'avaient pas eu l'occasion d'entendre des hommes réellement éloquents parler dans des circonstances où l'éloquence pût réellement se déployer, ils n'en avaient guère que l'idée qu'on peut s'en faire quand on est condamné, à perpétuité, aux discours académiques. La plupart d'entre eux auraient pu placer en tête de leurs Rhéto-

ques Tadage latin : Nascuntur poetae, fiunt oratores. ressort en effet de la lecture de leurs traités qu'ils aient persuadés que l'éloquence s'acquiert. Aussi ont- 5 dépouillé avec un soin minutieux les ouvrages Aristote, de Cicéron et de Quintilien pour en extraire »us les préceptes que ceux-ci avaient donnés aux )prentis orateurs de leur temps. Ils les ont frottés de , poussière des âges, et après leur avoir donné un r français, ils les ont proposés à leurs contemporains mime autant de recettes infaillibles pour devenir 'and orateur. Il s'ensuivait qu'à leurs yeux le pathé- [lue, ne s'apprenant pas, était négligeable et que éloquence se réduisait en fin de compte à une escrime Lvante d'arguments.

Je me démande quelle autre impression on pourrait itirer, par exemple, de la Rhétorique de Gibert, simple 'écis d'Aristote, d'Hermogène, de Cicéron et de Quinlien (1) et de V Essai de Rhétorique française de Gailrd, muet sur ce qui est le fond de l'éloquence, c'est-à-dire mportance du sujet, la sincérité de l'orateur et l'usage is passions, mais qui énumère tout au long, en les ustrant de nombreux exemples, tous les vieux préptes des Anciens (2). Ce livre roule presque entièreent sur le style et sur les figures, divisées en vingtlatre figures de pensées, y compris « l'optation » et la sustentation » , et presque autant de figures de mots, bdivisées à leur tour en tropes et non-tropes. Le P. tmi ne suit pas une autre méthode dans son Art de rler (3). Il traite presque exclusivement des figures;

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il les distingue, les classe, croit à leur efficacité propre, indépendamment de la mise en œuvre, si bien qu'il conjure l'orateur, s'il a de la haine contre son adversaire, de ne pas s'en servir : « C'est une épée entre les mains d'un furieux ». Il a écrit tout un chapitre sur le parallèle entre un soldat qui combat et un orateur qui parle. < Les figures, dit-il, sont comme les armes de Tâme » ; et de même qu'il y a trois états de soldat, l'attaque, la défense et la retraite, il distingue trois états correspondants de l'orateur, à chacun desquels s'appliquera telle ou telle figure. 11 attaquera par l'apostrophe, l'interrogation..., se défendra par l'invocation, la prosopopée..., reculera avec la supplication, etc... » Cela est très ingé- Dieux, mais ne donne à l'orateur ni une victoire assurée, ni une retraite honorable. Suivant Hardion, l'éloquence Bst la parole ornée; c'est donc l'art avant tout (1). Pour varier à l'homme, il ne suffit pas, selon lui, de dire la mérité, « il faut lui donner une parure convenable, la lépouiller de ce qu'elle a de triste et d'austère, et l'insixuer dans les cœurs en flattant l'oreille, dont le jugement superbe et délicat n'admet que ce qui est assaisonné le douceur et d'agrément » . Aussi Hardion consacre-t-il son Traité de V Éloquence à l'exposé des artifices propres I. rendre la parole élégante et harmonieuse; éloquente, .1 n'y pense pas. Je clorai la liste des rhéteurs par le ciom de Silvain qui, reprenant la thèse d'un avocat au E^arlement de Paris, Guéret, exprima ouvertement la pensée sous-entendue dans les traités de ses contemporains, savoir que le pathétique [doit être interdit à l'orateur, sous prétexte qu'il est honteux d'avoir

(1) Traité de l'Eloquence^ chap. I.

recours aux passions et d'abuser des faiblesses des hommes (1).

Je sais bien qu'à ces rhéteurs médiocres on peut opposer les Fénelon et les RoUin qui, avec une connaissance plus approfondie et un sentiment plus juste de lantiquité, ont assigné à la nature et à Tart, la part qui leur revient véritablement dans l'éloquence, qui ne l'ont pas fait consister dans l'emploi plus ou moins habile d'artifices oratoires, et qui ont décidé avec Cicéron contre Aristote qu'il est utile et permis à l'orateur d'émouvoir les passions. En ce qui concerne plus particulièrement les passions, je sais bien que le P. Buffier réfutait d'avance la théorie de Silvain dans ce traité ou, faisant consister uniquement l'éloquence dans le talent de communiquer à autrui le sentiment que nous éprouvons, il déclarait qu'à son avis tous les traités des Anciens sur la rhétorique étaient plutôt des ouvrages propres à occuper agréablement l'esprit qu'à donner cette sensibilité qui caractérise l'homme éloquent (2). Mais quand on voit combien de thèses contraires ont été écrites après celles de ces littérateurs, on est amené à croire que leurs doctrines n'avaient pas pénétré bien profondément dans le public lettré ou qu'elles avaient produit une impression trop légère pour déconcerter d'avance toute velléité d'opposition.

Quoi qu'il en soit, c'est de Fénelon, de Rollin et du P. Bufïier que l'Encyclopédie s'est inspirée; elle a reproduit en grande partie leur doctrine. Les trois collabo-

(i)Guéret, avocat au Parlement de Paris, Entreliens sur l'Eloquence de la chaire el du àaneau (1666). — Silvain, Traité du sublime (1732). (2) Traité philosophique et pratique de l'Eloquence (1728).

rateurs qui ont signé les articles sur l'éloquence, d'Alembert, Voltaire et de Jaucourt, ont été unanimes à reconnaître que l'éloquence est un don naturel, qu'il est bon et légitime de faire usage des passions, enfin que la rhétorique, quoique d'une utilité incontestable, est un art secondaire.

Dès la préface de l'Encyclopédie, d'Alembert déclarait que « la nature seule peut créer un homme éloquent » . Il Ta répété plus tard, démontrant avec plus de soin cette vérité, dont les faiseurs de traités avaient obscurci l'évidence, qu'un orateur vivement et profondément ému par son sujet n'a pas besoin d'art pour faire impression aux autres (1). Voltaire, lui aussi, était de cet avis : « La nature, disait-il, rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions... Quiconque est vivement ému anime tout, sans qu'il y prenne garde, et fait passer dans ceux qui lecoutent une partie de son enthousiasme... La nature fait donc l'éloquence et si on a dit que les poètes naissent et que les orateurs se forment, on l'a dit quand l'éloquence a été forcée d'étudier les lois, le génie des juges et la méthode* du temps » (2).

D'Alembert et de Jaucourt (3) étaient si bien convaincus que l'éloquence est un don naturel, qu'ils n'admettaient pas qu'un orateur pût pénétrer les autres d'une idée ou d'un sentiment, s'il ne commençait pas par en être pénétré lui-même. D'Alembert est allé au-devant des objections. Si vous lui faites observer

(1) Art. ELocuTio:^, t. V.

(2) Art. Eloquknck, t. V.

(3) Art. Passions, t. XII.

que certains écrivains ont inspiré la vertu dans leurs livres sans l'avoir, il vous répondra qu'à ce moment passager où ils la prêchaient, ils l'avaient. Lui replique-t-on que bien des gens parviennent à nous convaincre et à nous toucher, qui ne sont ni émus, ni convaincus eux-mêmes? Rien n'est capable de déconcerter l'assurance avec laquelle il aflSrmera qu'on ne donne point ce qu'on n'a pas, pas plus l'évidence que la passion. Mais d'Alembert a beau dire : l'éloquence n'est pas la vérité même ; elle s'en distingue, elle existe à côté d'elle, elle peut exister sans elle. Cela est fâcheux, mais cela est. Combien d'hommes de talent, plaidant le faux, l'ont emporté sur des hommes médiocres plaidant le vrai, surtout devant un auditoire inintelligent ou passionné? Il n'en est pas moins constant que la vérité a une force propre que n*a pas le mensonge ou l'erreur, et que, toutes choses égales, c'est-à-dire en supposant deux orateurs également bien doués et deux auditoires également intelligents, l'orateur armé de la vérité l'emportera sur le sophiste. Dans ce sens, l'opinion de d'Alembert reste juste.

Puisque d'Alembert donnait une si grande part à la nature dans l'éloquence et qu'il établissait que la règle des règles est de « sentir vivement», nous ne nous étonnerons pas qu'il ait défini l'éloquence le don de faire passer avec rapidité et d'imprimer avec force dans l'âme des autres le sentiment profond dont on est saisi et qu'il ait considéré l'usage des passions comme la principale ressource de l'orateur. Dans la préface, il appelait l'éloquence l'art de remuer les passions : « Faites pour parler au sentiment comme la logique et la grammaire parlent à l'esprit ; elle impose silence à la raison

même, et les prodiges qu'elle opère souvent entre les mains d'un seul sur toute une nation sont peut-être le témoignage le plus éclatant de la supériorité d'un homme sur un autre ». Il a repris plus tard cette définition pour la préciser davantage. Il s'est attaqué directement aux contemporains qui acceptaient aveuglément l'opinion d'Aristote, que l'éloquence est le talent de persuader, et il leur a montré qu'il y a des tirades oratoires qui ne prouvent rien, mais qui sont éloquentes, parce qu'elles émeuvent. Enfin, à ses yeux, le pathétique était si bien de l'éloquence qu'il prétendait que l'orateur qui se bornait à convaincre « n'était pas proprement éloquent» . De Jaucourta appuyé cette assertion du témoignage de Hollin. i< On sait, dit M. RoUin, que les passions sont oomme l'âme du discours, que c'est ce qui lui donne une impétuosité et une véhémence qui emportent et entraînent tout, et que l'orateur exerce par là sur ses auditeurs xin empire absolu et leur inspire tels sentiments qu'il lui plaît » (1).

D'Alembert et de Jaucourt avaient raison contre les «.vocats Guéret et Silvain. L'usage des passions est d'abord utile. Elles apportent un tel changement dans notre esprit, elles le transfigurent tellement, suivant la direction dans laquelle elles l'entraînent, que l'orateur a tout intérêt à exciter dans Tâme des auditeurs celles qui lui sont favorables et à calmer les contraires. Par les preuves, l'auditeur pense que la cause est bonne; par les passions, il le souhaite, il est disposé à le croire. En second lieu, l'usage des passions est légitime, pourvu que Torateur ne fasse passer dans les âmes que des

passions honorables, et il n'en manque pas, l'amitié, le patriotisme, le sentiment religieux, etc. (1)... Je regrette pourtant que les Encj^clopédistes, après avoir restitué aux passions la place importante qu'elles méritent dans l'œuvre oratoire, n'aient pas établi plus nettement, comme un principe incontestable, que l'éloquence doit viser avant tout à la conviction de l'esprit. Ils veulent qu'on remue la sensibilité des auditeurs; mais leur raison, qu'en faire? Les Encyclopédistes la négligent, ou même ils la sacrifient, en plaçant le triomphe de l'éloquence uniquement dans l'art de violenter les cœurs. Doctrine dangereuse, qui émousserait peu à peu chez les orateurs et chez les auditeurs le sens et le goût de la vérité. Convaincre, voilà le but de l'éloquence; toucher et plaire sont des moyens très puissants, mais qu'il importe de maintenir au rang de moj^ens.

Mais si l'Encyclopédie attribuait à la nature une si grande part dans l'éloquence, est-ce à dire qu'elle ait fait profession de mépriser la rhétorique? Oui, si Ton entend par là ces traités que je citais tout à l'heure et que d'Alembert a visés, quand il a parlé de ces ouvrages des « rhéteurs modernes, calqués pour ainsi dire sur les livres de rhétorique des anciens, remplis de définitions, de préceptes et de détails nécessaires peut-être pour lire les anciens avec fruit, mais absolument inutiles* (2). A l'égard de ces puérilités pédantesques qu'on avait honorées du nom de rhétorique ou plutôt qui n'avaient

(1) Avant les articles de d'Alembert et du chevalier de Jaucourt, l'abbé Mallet avait exprimé les mêmes idées, réfutant, en le nommant, l'avocat Silvain. II faisait suivre sa réfutation d'une peinture détaillée des différentes passions en général et de celles qui sont particulières aux nobles, aux riches et aux grands. Voy. Pr. p. la lec. des Orat., liv. III, chap. 1.

(2) Art. Elocution, t. V.

servi qu'à rendre ce nom ridicule, il avait déjà écrit dans sa préface qu* « elles ne sont propres qu'à donner de l'éloquence l'idée la plus fausse et la plus barbare » ; il exprimait le vœu que, « pour l'honneur de notre discernement », cette rhétorique fût un jour bannie. Ce vœu, nous l'avons réalisé.

Mais d'Alembert s'est bien gardé de confondre avec cette fausse rhétorique la rhétorique rationnelle, vraiment utile, qu'on enseigne encore aujourd'hui. Cellelà, s'il n'en a pas vu tous les mérites, du moins il a reconnu une.partie des services qu'elle rendait. Le premier était, selon lui, de permettre à l'éloquence de se présenter sous une forme parfaite. « Les règles ne rendront jamais un ouvrage ou un discours éloquent; elles servent seulement à empêcher que les endroits vraiment éloquents et dictés par la nature ne soient défigurés et déparés par d'autres, fruits de la négligence* ou du mauvais goût ». Le second service dont d'Alembert était reconnaissant à la rhétorique, c'était qu'elle ménageait entre les morceaux éloquents d'un discours, d'autres morceaux destinés à empêcher l'auditoire de se distraire ou de se fatiguer tout en le reposant. « L'éloquence ne consiste proprement que dans des traits vifs et rapides... Elle ne peut donc régner que par intervalles dans un discours de quelque étendue ; l'éclair • part et la nue se referme ». Mais si les ombres du tableau sont nécessaires, d'Alembert rappelait qu'elles ne doivent pas être « trop fortes » ; il faut à l'orateur et à l'auditeur des endroits de repos; dans ces endroits l'auditeur doit respirer, non s'endormir, et « c'est aux charmes tranquilles de l'élocution à le tenir dans cette situation douce et agréable » . Ainsi d'Alembert abou-

tissait à cette conclusion, paradoxale au premier abord, que les règles de l'élocution n'ont à proprement parler leur effet et ne sont vraiment nécessaires que pour les morceaux qui ne sont pas éloquents, que l'orateur compose plus à froid et dans lesquels la nature a besoin de l'art.

Mais là ne se bornent pas les secours que la rhétorique offre à l'orateur. C'est elle qui perfectionne le talent oratoire et prévient ses défaillances, qui signale aux orateurs les mo)^ens employés déjà avec succès par leurs aînés, et leur fait gagner du temps en les faisant profiter de l'expérience d'autrui. Seulement il ne suflSt pas de connaître ses règles ; il faut encore les avoir digérées si bien, qu'elles aient pénétré dans les habitudes de la pensée; il faut que, grâce à la réflexion et à l'exercice, l'assimilation soit si complète qu'on les applique d'une façon presque spontanée. D'Alembert n a rien dit de ces services rendus à l'éloquence par la rhétorique. Néanmoins, tenons-lui compte de ceux, non moins importants, qu'il a signalés et qu'il a fait valoir. Réagissant contre les excès d'une rhétorique qui avait la prétention d'être l'éloquence même, on pouvait craindre qu'il niât absolument la valeur et la légitimité de cette science en général.

Après avoir examiné les théories de l'Encyclopédie sur l'éloquence, on comprendra que j'aie osé placer leurs auteurs dans le groupe de Fénelon, de RoUin et du P. Buffier. N'ont-ils pas été, en effet, leurs continuateurs? Mais leurs articles empruntaient des circonstances où ils étaient publiés un intérêt particulier. Quelques mois auparavant, Buffbn, dans son discours de réception à l'Académie française, avait

sacré et inviolable, en dehors de ces vérités premières et de ces grands principes naturels que Ton doit considérer comme un noble patrimoine commun à toute rhumanité, il est nécessaire que l'éloquence ait la liberté de s'exprimer à son aise sur toutes les matières, si Ton veut qu'elle atteigne aux hauteurs où planaient les Démosthène et les Cicéron. Fénelon avait laissé entendre cette vérité dans sa Lettre à l'Académie. « Chez les Grecs tout dépendait du peuple et le peuple dépendait

de la parole La parole n'a aucun pouvoir semblable

chez nous tout se décide en secret dans le cabinet

des princes » (1). Il s'agissait de dégager la pensée

de l'illustre archevêque des voiles qui la recouvraient. Les Encyclopédistes n y ont pas manqué.

D'Alembert a écrit dans sa Préface ; « Les différentes formes de gouvernement qui influent tant sur les esprits et sur la culture des lettres, déterminent aussi les

espèces de connaissances qui doivent y fleurir Il

doit y avoir en général dans une république plus d'orateurs et dans une monarchie plus de poètes »

Entendons ici par le mot de république un gouvernement libre, et par celui de monarchie un régime despotique. Sinon le jugement de d'Alembert serait faux, étant trop absolu : en effet, la Terreur a été aussi funeste à l'éloquence que la Restauration lui a été propice. En revanche, il n'y a rien à retrancher de ces mots de Voltaire, rien à y ajouter : « L'éloquence sublime appartient à la liberté; c'est qu'elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons et des peintures fortes. Souvent un maître n'aime pas à entendre dire la vérité;

(1) Projet de Rhétorique, IV,

il craint les raisons et il aime mieux un compliment lélicat que de grands traits » (1).

De Jaucourt a cherché dans l'histoire de la Grèce des preuves à l'appui des assertions de ses collègues (2). Pour expliquer que l'éloquence ait brillé d'un si vif îclat au temps de Démosthène, il a montré que l'orateur, oin d'être « un déclamateur qui se joue librement sur es sujets de fantaisie et qui s'inquiète bien plus de la adence d'une période que de la chute d'une républiue, » était alors un homme mêlé aux plus grandes ffaires de l'Etat, maniant les intérêts publics, toujours coupé « de réveiller les léthargiques, de rassurer les imides, d'intimider les ténébreux, de ranimer les volupueux qui ne voulaient pas servir la patrie». Si, au ontraire, l'éloquence grecque s'éteignit après la conuête d'Athènes, *'est, dit de Jaucourt, que l'orateur, à lartir de cette époque, ne chercha plus à agir sur le >euple, comme faisait Périclès; il fut « plutôt un athlète e parade, formé pour figurer dans les jeux et les specacles, qu'un guerrier terrible qui s'élance de sa tente \o\iT frapper l'ennemi ^ .

Ainsi d'Alembert, Voltaire et de Jaucourt ont été l'accord pour reconnaître qu'il n'y a pas d'éloquence ans liberté.

(!) Art. Éloquencb, t. V.

(2) Art. Oratbors orbcs, t. XH. Cet article est composé, de Taveu même de auteur, d^extraits d'une Histoire de l'Éloquence chez Ut Grecs, par Tabbé *0rgtvaU

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l'éloqurnce académique

L'écueil des discours prononcés à l'Académie, soit par les nouveaux récipiendaires, soit par le secrétaire perpétuel, était au xviii^ siècle la froideur, la pompe, le convenu. Voltaire nous a donné une plaisante analyse des discours de réception : « Le récipiendaire ayant assuré que son prédécesseur était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très grand homme, le chancelier Séguier un assez grand homme, Louis XIV un plus que grand homme, le directeur lui répond la même chose et ajoute que le récipiendaire pourrait bien être aussi une espèce de grand homme et que pour lui, directeur, il n'en quitte point sa part » (1). Des déclamations de ce genre avaient fini par devenir fastidieuses et le public s'en était complètement désintéressé. Voltaire donna le signal d'une innovation très heureuse : il glissa sur les compliments d'usage et s'échappa sur une grande question littéraire : de l'influence de la poésie sur le génie des langues (1746). Sept ans après, Buffon imitait Voltaire. Entassant tous les éloges obligés dans une page, déplorablement emphatique d'ailleurs, qu'il intitula Adresse à Messieurs de V Académie française, et qui ne fait pas du tout corps avec le discours, il traita de l'éloquence et de la perfection du style. Depuis, les nouveaux élus suivirent ce double exemple.

Nous aurions été bien étonnés si l'Encyclopédie, rencontrant l'occasion de se prononcer sur l'innovation de

(i) Lellres anglaises, XXIV (1734).

Voltaire et de BuflTon, Teût blâmée : d'Alembert l'a louée vivement et a conseillé aux futurs récipiendaires de marcher sur les traces de leurs prédécesseurs (1). Il a exprimé le vœu qu'ils traitassent « des sujets de littérature intéressants pour le public. Plusieurs académiciens, entre autres M. de Voltaire, ont déjà donné cet exemple qui paraît bien digne d'être suivi » .

Mais d'Alembert entendait qu'on le suivît « sans s'affranchir entièrement des éloges de justice et de devoir ». Il a même donné quelques conseils sur la manière de traiter cette partie du discours académique, et ces conseils s'adressent aussi bien au secrétaire perpétuel chargé de prononcer l'éloge des académiciens défunts qu'aux nouveaux récipiendaires. Selon lui, l'orateur qui a mission de parler sur un académicien doit Axire connaître l'homme privé et l'auteur, mais surtout l'auteur. S'il se bornait à louer l'homme, il ferait du même coup une satire de l'auteur et de la compagnie qui l'a choisi. D'Alembert avouait que l'Académie faisait sans doute plus d'un choix malheureux « soit par faveur et malgré Bile, soit autrement «► et que le meilleur parti à prendre 9n pareil cas était de se taire sur les ouvrages du défunt (2). Mais il fallait à tout prix prévenir ces fâcheuses occasions. Voilà pourquoi il proposait qu'on imposât au secrétaire l'obligation de louer les académiciens, non plus à son choix, mais tous indistinctement. « On serait plus intéressé, disait-il, à ne choisir que des hommes louables». Mais si le défunt offre une réelle matière à l'éloge, voici quel sera, d'après d'Alembert, l'objet du

(1) Art. ÉlOOBS ACADéHIQUBfl, t. V.

(2) Voy. là-dessus l'ouvrage déjà cité de M. Lucien Bruiiel.

discours académique : « Le caractère d'esprit de l'auteur, l'espèce et le degré de ses talents, de ses lumières et de ses connaissances, le contraste ou l'accord de ses écrits et de ses mœurs, de son cœur et de son esprit, et surtout le caractère de ses ouvrages, leur degré de mérite, ce qu'ils renferment de neuf et de singulier, le point de perfection où l'académicien avait trouvé la matière qu'il a traitée et le point de perfection où il l'a laissée; en un mot, l'analyse raisonnée de ses écrits » . 11 est évident que des discours composés sur ce plan ne peuvent manquer d'intéresser le public, de servir les lettres et d'assurer à l'Académie la vogue et l'influence.

L^ÉLOQUËNCl:: RELIGIEUSE

L'éloquence religieuse est, elle aussi, tributaire de la rhétorique et c'est par ce côté seulement que l'Encyclopédie l'a envisagée. L'orateur chrétien doit-il plaire? Question controversée, même parmi les hommes les plus éminents par la piété. On a objecté tantôt que le langage des écrivains sacrés n'a jamais eu d'autre parure que la simplicité, tantôt que vouloir convertir par des moyens humains en s'adressant à l'imagination et aux passions, c'est une tâche indigne de la croix de Jésus-Christ. Aux premiers on réplique avec raison que les miracles et la sainteté suffisaient aux évangélistes pour convertir; aux seconds que le cœur et l'imagination sont des dons de Dieu qui, employés selon ses vues, peuvent servir à sa gloire et à notre perfection. Tel était l'avis de saint Grégoire de Nazianze, de saint

Augustin, (le saint Basile, de saint. Tean Chrysostôme, (le saint Ambroise et de saint Jérôme. Ne serait-il pas étrange d'ailleurs que Tavocat, l'homme politique, le comédien eussent le droit de mettre en jeu toutes les ressources de l'art pour donner de l'intérêt à la parole humaine et qu'il ne fût pas permis au prédicateur d'en faire autant pour rehausser la parole de Dieu?

L'Encyclopédie n'a qu'effleuré le débat, mais elle s'est rangée de l'avis des Pères. Parlant des sujets de l'éloquence de la chaire, un collaborateur anonyme a dit : « Le défaut d'ornements les dessèche pour ainsi dire, et cesse de les rendre aussi intéressants qu'ils le seraient, s'ils en étaient revêtus avec mesure et avec discrétion » (1).

Remarquons ces derniers mots; ils apportaient le correctif indispensable. L'auteur les expliquait ainsi : « Dans l'éloquence de la chaire, les sujets sont grands, respectables, féconds par eux-mêmes; cependant la trop grande abondance d'ornements peut les défigurer et leur faire perdre leur majesté naturelle ». Il est évident, en eflTet, que traiter des grandes vérités chrétiennes, des mystères ou des sacrements avec bel esprit et une élégance affectée, c'est les trahir, c'est les dénaturer. La meilleure manière de les prêcher est de le faire suivant le conseil de La Bruyère « simplement, fortement, chrétiennement » (2). L'Encyclopédiste aurait pu ajouter avec Fénelon que l'orateur chrétien qui se montre soucieux de plaire par des ornements et des traits d'esprit, avilit la sublimité du ministère évangélique en sa pér-

il) Art. Panéotriqub, t. XII.

(2) Chap. de la Chaire.

sonne, puisqu'il le fait moins servir au salut des âmes qu'aux misérables intérêts de sa vanité (1).

Ce n'est pas une théorie complète de l'éloquence que j'ai voulu dégager des articles de l'Encyclopédie. Je me proposais seulement de montrer qu'à une époque où, par suite d'un long silence, la plupart des gens avaient perdu le sens de l'éloquence véritable, l'Encyclopédie l'a possédé au plus haut degré. Sans méconnaître les services de la rhétorique, elle a compris que l'éloquence est avant tout un don de la nature. Elle a justifié et recommandé l'usage des passions honnêtes. Elle a déclaré nettement que la condition indispensable au développement de l'éloquence politique et judiciaire, c'est la liberté. Au moment où l'éloquence académique était tiraillée entre ceux qui s'entêtaient à suivre les vieilles routines et les esprits hardis qui lui ouvraient une voie nouvelle, elle a pris parti résolument pour ceux-ci et les a proposés à l'imitation des futures recrues de l'Académie. Enfin, elle a maintenu à l'éloquence religieuse le droit de plaire, pourvu qu'elle le fît servir à instruire.

(1) Voy. sur l'éloquence religieuse, ses droits et ses devoirs, l'ouvrage aussi élevé que savant du R. P. Longhaye : la Prédication, Grands Maiires et Grandes Lois,

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