CHAPITRE IV
l'encyclopédie et le roman
^ers 1750, le romaa trayersait uae crise; il tendait de plus ea plus à robservatioQ de la vie réelle. -* L'Encyclopédie a eocouragé cette tendance.
A répoque où parut TEncyclopédie, le roman traversait une crise. Il quittait le romanesque, les longs récits de galanterie historique, les pastorales peu champêtres, la peinture de personnages artificiels où s'étaient complus le xvn* siècle et le xviip à son début pour s'engager de plus en plus dans Tobservation de la vie réelle. Hamilton, Le Sage et Tabbé Prévost avaient donné l'élan dans des ouvrages où s'unissaient et se fondaient la fiction et la vérité. Les romans anglais de Richardson et de Fielding mirent de plus en plus à la mode la représentation fidèle de l'homme tel qu'il est et du monde tel qu'il va. Enfin la Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau (1760) rejeta complètement dans l'ombre les féeries, badinages et idylles dont le goût persistait encore et fonda le genre nouveau, le roman de sentiment, le roman de passion, dont l'intérêt consistait dans l'analyse du cœur humain.
La Nouvelle Héloïse causa une incroyable sensation. Elle troubla bien des têtes et mouilla bien des yeux.
Etait-ce donc un chef-d'œuvre? Non. C'était un tissu de dissertations où le bien et le mal étaient mêlés, identifiés de la manière la plus perfide ou avec h bonne foi la plus funeste et dont la lecture est aujourd'hui difficilement supportable. Mais ces dissertations étaient accompagnées de scènes de passion décrites d'un style si chaud, si coloré, qu'elles transportèrent les contemporains fatigués des contes froidement libertins, héritage de la Régence. On se prit d'enthousiasme pour des héros qu'on eut la naïveté de croire réels. C'est ce besoin de réalité qui fit surtout la fortune du roman de Rousseau.
Dès lors, on ne voulut plus dans les romans que des aventures vraisemblables, des héros voisins de l'humanité. Diderot, attribuant le mérite d'avoir éveillé ce goût nouveau, non à Rousseau, avec qui il était brouillé, mais à Richardson, écrivait : « Par un roman, on a entendu jusqu'à ce jour un tissu d'événements chimériques et frivoles... Je voudrais bien qu'on trouvât un autre nom pour les ouvrages de Richardson..- Cet auteur ne faitpointcouler le sang le longdes lambris, ilne vous transporte point dans des contrées éloignées, il ne vous expose point à être dévoré par des sauvages.... il ne se perd jamais dans les régions de la féerie. Le monde où nous vivons est le lieu de la scène ; le fond de son drame est vrai; ses personnages ont toute la réalité possible ; ses caractères sont pris au milieu de la société; ses incidents sont dans les mœurs de toutes les nations policées; les passions qu'il peint sont telles que je les éprouve en moi ; ce sont les mêmes objets qui lès émeuvent, elles ont l'énergie que je leur connais; les traverses et les affections de ses personnoges sont de la nature
^e celles qui me menacent sans cesse ; il me montre le oours général des choses qui m'environnent » (1). Vol- ^Aaire expliquait de même le succès des romans de IRichardson et de Fielding, par leur « vérité » (2).
L'Encyclopédie n'a pas été moins clairvoyante que Diderot et que Voltaire. Elle a attribué la vogue des romans anglais à leurs peintures de la vie réelle; elle a même, ce qui est plus important, conseillé aux futurs romanciers de suivre Richardson et Fielding dans cette voie, et, plus impartiale que Diderot et que Voltaire, elle a félicité Rousseau d'y être déjà entré. « Les romans écrits dans ce bon goût, dit de Jaucourt, sont peut-être la dernière instruction qu'il reste à donner à une nation assez corrompue pour que toute autre lui soit inutile. Je voudrais qu'alors la composition de ces livres ne tombât qu'à d'honnêtes gens sensibles, et dont le cœur se peignît dans leurs écrits; à des auteurs qui ne fussent pas au-dessus des faiblasses de l'humanité, qui ne montrassent pas tout d'un coup la vertu dans le ciel, hors de la portée des hommes, mais qui la fissent aimer en la peignant d'abord moins austère, et qui ensuite du sein des passions où l'on peut succomber et s'en repentir, sussent les conduire insensiblement à l'amour du bien » (3). Programme irréprochable et qui, s'il avait été exécuté dans tous ses détails, eût peut-être porté de bons fruits. Malheureusement la plupart des romanciers ne se sont plongés dans la réalité que pour remuer les passions mauvaises des lecteurs et traîner leurs pensées
(1) Eloge de Richardson p&ru en 1761 dans le Journal Etranger. |2) Art. de la Gazette Littéraire (30 mai 1764) sur un roman anglais. (3) Art. Roman, t. XIV.
sur des images impures. Le roman, dont cet excellent de Jaucourt aurait voulu faire un instrument de moralisation, est devenu le dissolvant le plus énergique des mœurs publiques et privées.
Mais cette déviation du roman ne doit pas être imputée à TEncyclopédie. Elle n'était pas non plus la suite inévitable de la transformation qu'il subissait. La vérité n'est pas nécessairement immorale. Voilà pourquoi rien ne nous défend de féliciter l'Encyclopédie d'avoir contribué, elle aussi, à pousser les romanciers de son temps dans cette voie de l'observation de la vie réelle et de l'analyse du cœur humain.