CONTEMPORAINE
I. L'EncycIoptîdic a constaté une décadence marquée dans tous les genres de la littérature pure, exception faite, à tort, pour J.-B. Rousseau et Crébillon; avec raison, pour Voltaire. — L'Encyclopédie signale quatre causes de décadence: l» Abus de l'esprit philosophique; ses effets sur te théâtre, — sur la fable, — sur l'ode, — sur l'éloquence. — 2» Bel esprit; — Fontenelle; — dédain de Férudition; — eflets du bel esprit sur l'ode, la pastorale, la comédie et l'éloquence. — 3° Censure gouvernementale; ses effets sur l'éloquence, — sur la comédie, — sur l'ode. — 4» Epuisement de la nature — dans la tragédie, — dans l'oraison funèbre. ^
II. L'Encyclopédie a aperçu les signes précurseurs d'une littérature nouvelle dans d'autres genres. — Développement de la littérature philosophique; — le cartésianisme et le sensualisme; — Maupertuis, Condillac, Montesquieu, J.-J. Rousseau. — Omission de Voltaire.de Diderot et de La Mettrie. — Déve* loppement de la littérature scientiOque : Fontenelle et Buffon. — Progrès de l'histoire; — du roman; — de la comédie. — La poésie légère, son éclat.
Après avoir passé en revue les différents genres littéraires en vers et en prose et étudié quelles furent sur chacun d'eux les doctrines de TEncyclopédie, je vais examiner les jugements portés par celle-ci sur les auteurs contemporains. Il sera curieux d'entendre la déposition des encyclopédistes sur le mouvement littéraire auquel ils furent mêlés, et de savoir s'ils ont su s'arracher à ces illusions dont il est difficile de se défendre, quand on juge des contemporains et que la postérité n'a pas mis encore chacun à sa place. Surtout, il sera utile à mon sujet d'étudier si les encyclopédistes
qui ont jugé nécessaire de modifier plus ou moins tous les genres littéraires du grand siècle, lorsqu'ils en faisaient la théorie, ont été satisfaits des ouvrages que leurs contemporains coulaient dans ces genres comme dans des moules parfaits; ou bien si, conséquents avec eux-mêmes, ils ont reconnu que ces ouvrages étaient aussi peu viables que les genres eux-mêmes; enfin, s'ils ont aperçu dans certaines productions du temps des symptômes de décadence, et dans d'autres les signes précurseurs d'une littérature nouvelle.
LA FIN DE LA LITTÉHATURE DU XVIl^ SIÈCLE
C'est dans l'épopée, la poésie lyrique, la tragédie, la comédie proprement dite, la pastorale, l'éloquence politique, judiciaire et religieuse, en un mot, dans le domaine presque tout entier de la littérature de sentiment et d'imagination, que l'Encyclopédie a constaté, à l'unanimité des voix, une décadence évidente.
Cette décadence a eu ses Pline et ses Quintilien, l'Encyclopédie l'a reconnu et d'Alembert Ta dit en propres termes. Les écrivains que l'Encyclopédie a semblé placer ainsi au-dessus des autres, à une place d'honneur, sont J.-B, Rousseau, Crébillon et Voltaire. Ne nous hâtons pas de lui reprocher ces choix en partie malheureux.
« Un poète célèbre par ses talents et par ses mal-^ heurs a effacé Malherbe dans ses Odes et Marot dans ses Epigrammes et dans ses Épîtres » . Tel est l'éloge que d'Alembert dans sa Préface a fait de J.-B. Rousseau,
déjà mort à cette époque. Il est le reflet exact de Topinion que le xviii* siècle en général avait de ce poète.
On le regardait comme le prince de nos poètes lyriques. Nous sommes bien revenus d'un pareil engouement. Si nous accordons à J.-B. Rousseau la science de la rime, de la césure et du rythme, l'harmonie du vers, la pureté de l'expression, en un mot les qualités extérieures de la poésie lyrique, nous lui dénions avec raison le feu divin, l'émotion communicative, la vérité. Comparé à Malherbe, il n'est pas un versificateur beaucoup plus habile, et, à coup sûr, il a moins de chaleur. Dans ses épîtres, J.-B. Rousseau a été inférieur à Marot son modèle; il a cherché l'abandon et l'amabilité, lui, l'envieux et le morose, et naturellement il ne les a pas rencontrés. Le jugement de d'Alembert n'est donc pas exact.
Est-il véritablement celui de l'Encyclopédie? Je crois qu'il serait injuste de l'affirmer. En effet, Marmontel a repris en détail à Rousseau les éloges que d'Alembert lui avait octroyés en bloc. Il lui a reproché dans ses Odes une ivresse feinte, un ton faux, une marche trop didactique, de la froideur (1). Cela ne revenait-il pas à nier qu'il fût véritablement un poète lyrique? De même pour les Épîtres; Marmontel n'y trouvait ni esprit, ni raisonnement (2). Il s'inscrivait dQnc en faux contre l'appréciation de d'Alembert. Et voilà comment il nous est permis de soutenir que cette appréciation trop flatteuse ne doit pas être mise absolument à
(1) Art. Odi, Sappl. t. IV.
(2) Art. Épitri, t. IV. Jagement combattu par Sabatier, Disc, sur l'Ode,
— Mêla charge de TEncyclopédie, les deux collaborateurs s étant corrigés mutuellement.
Il n'y a qu'une partie du jugement de d'Alembert qui soit juste, originale même, car elle lui appartient bien plus qu'à son temps ; c'est celle qui concerne les Épigrammes de J.-B. Rousseau. Elles sont si bien venues, si nettes et si incisives, qu'on peut appeler leur auteur un maître du genre. Mais le titre d'excellent poète épigrammatique ne suffit pas pour que J.-B. Rousseau soit placé parmi les rares génies qui ont consolé le siècle de sa décadence littéraire.
Crébillon mérite-Wl davantage cette suprême distinction? Evidemment non. Pourtant d'Alembert la lui a accordée. Est-ce sincèrement? Je ne le pense pas. Crébillon mort, d'Alembert, en qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie française, fit son éloge. Or, nous y lisons que dans les tragédies de Crébillon l'énergie des caractères et le coloris vigoureux des tableaux produisent un grand efiet au théâtre, mais qu'elles ont contre elles une certaine monotonie de couleur sombre, la répétition de coups de théâtre produits par des moyens toujours semblables et une faiblesse générale de versification. Après ces restrictions, il est difficile de croire que d'Alembert était sincère quand il décernait à Crébillon un i;ang aussi élevé parmi les tragiques français. Remarquons d'ailleurs, qu'aucun de ses collaborateurs n'a confirmé son jugement. C'est ailleurs qu'il faut chercher l'explication d'un éloge aussi excessif. En 1751, Crébillon et Voltairese disputaient la prééminence dans la tragédie. Voltaire avait pour lui les philosophes et tous ceux qui préféraient le charme de Zaïre à l'horreur de Rhadamiste; Crébillon, ceux qui aimaient la
terreur tragique, et les ennemis de Voltaire, surtout Madame de Pompadour. D'Alembert était trop soucieux du succès de TEncyclopédie et de celui de sa prochaîne candidature à l'Académie française pour se prononcer entre les deux rivaux. Réservant à la postérité le rôle d'arbitre, il se contenta de constater « l'extrême plaisir y> que causaient les pièces de l'un et de l'autre, même « après celles de Corneille et de Racine » .
Si nous avons été étonnés d'entendre d'Alembert appeller J.-6 Rousseau et Crébillon les Pline et les Quintilien de la décadence littéraire du xv!!!"* siècle, au nom de Voltaire notre étonnement disparaît. Passons sur les vilenies de l'homme privé et sur les immoralités du philosophe pour ne nous attacher qu'au poète et au prosateur. Voltaire fut dans l'ordre purement littéraire, un esprit, non pas de premier ordre, mais d'une prodigieuse universalité. Poète tragique, il cause, comme l'a dit d'Alembert, un « extrême plaisir » même après Corneille et Racine. Cependant Zaïre est à peu près la seule de ses tragédies qui se soutienne aujourd'hui sur le théâtre (1). Voltaire fut encore l'auteur de la Henriade, et d'Alembert a parlé avec admiration de ce poème épique « le seul que la France puisse opposer à ceux des Grecs, des Romains, des Italiens, des Anglais et des Espagnols ». Ce fut, en eflfet, l'opinion du xviir siècle que Voltaire était notre Virgile, sinon notre Homère. Encore une illusion dont nous sommes bien guéris. D'ailleurs, sans sortir de l'Encyclopédie, nous trouvons le correctif nécessaire à l'enthousiasme de
(l)RéUrde ItiBreionne (Paysan perverti, /TTtfjvoyait plu» clair que d'Alembert dans les tragédies de Voltaire : « Voltaire met dans ses tragédies en apparat de représentation ce que Racine a mis en peinture de sentiment ».
d'Alembert dans les restrictions dont Marmontel a tempéré réloge qu'il a fait de la Henriade, beau poème, dit-il, mais où il manque « le pathétique de Mérope et d'Alzire, Tart des intrigues et des situations » (1). En revanche, la postérité n'a jamais contesté le talent de Voltaire que d'Alembert a semblé priser le plus, le talent de poète léger. « Ses pièces fugitives, supérieures à toutes celles que nous estimons le plus, suffiraient par leur nombre et par leur mérite pour immortaliser plusieurs écrivains ». En effet, dans un siècle où il y eut tant d'excellents poètes badins, Voltaire fut le premier de tous; ses poésies fugitives sont des chefsd'œuvre de notre langue.
Brillant poète. Voltaire fut encore excellent prosateur. D'Alembert a relevé ce double titre de gloire. Ce poète, a-t-il dit, « sûr d'obtenir parmi le très petit nombre de grands poètes une place distinguée et qui n'est qu'à lui, possède en même temps au plus haut degré un talent que n'a eu presque aucun poète, même dans un degré médiocre, celui d'écrire en prose. Personne n'a mieux connu l'art si rare de rendre sans effort chaque idée par le terme qui lui est propre, d'embellir tout sans se méprendre sur le coloris propre à chaque chose; enfin, ce qui caractérise plus qu'on ne pense les grands écrivains, de n'être jamais ni au-dessus, ni au-dessous de son sujet » . Toutes les qualités essentielles du style de Voltaire sont énoncées dans ces lignes; elles se résument en celle-ci : l'exacte proportion de l'expression, de la couleur et du ton avec la pensée, et cela avec facilité et élégance.
(i) Art. ÉPOPÉE, t. V.
Enfin, comme historien, Voltaire ouvrit une nouvelle voie à l'histoire. D'Alembert a compris roriginalite du Siècle de Louis XIV, dont l'auteur, dit-il, n'avait « aucun modèle ni parmi les Anciens, ni parmi nous » . Personne, en effet, même parmi ces graves historiens de l'antiquité, Thucydide, Tite-Live, Tacite, qui se glorifiaient pourtant d'écrire pour l'instruction éternelle du genre humain, n'avait songé que son art lui imposât l'obligation de voir d'autres créatures au monde que des rois, des ministres, des généraux; d'autres faits historiques que des batailles et des traités; de tirer de l'ombre les mœurs, les lois, le gouvernement, le commerce et l'industrie, les lettres et les arts, comme autant de signes précieux de l'esprit d'une époque. D'Alembert faisait aussi beaucoup de cas de V Histoire de Charles XII, dont il a vanté « la noblesse et la rapidité du style », véritable histoire, en effet, mais aussi vrai roman par l'intérêt qu'elle excite.
On le voit, des trois auteurs que l'Encyclopédie semblait d'abord mettre sur le même rang dominant la décadence de leur siècle, Voltaire est le seul auquel elle décernât sérieusement cet honneur. Au sujet de J.-B. Rousseau, elle a plaidé le pour et le contre; elle a fait de Crébillon un éloge de circonstance; en ûiveur de Voltaire seul, elle a été unanime et ne s'est jamais démentie. Seulement, elle eût pu peut-être placer à côté de lui des écrivains plus dignes de cet honneur que J.-B. Rousseau et Crébillon, Marivaux et Massillon, par exemple.
Donc, en dehors de VoUaire, l'Encyclopédie n'a vu autour d'elle, dans la littérature pure, que décadence.
Suivons-la dans l'examen des causes qu'elle lui a attribuées.
La première cause reconnue par l'Encyclopédie est l'abus de l'esprit philosophique. Par ce mot, les encyclopédistes n'entendaient pas seulement cet air d'humanitarisme que les auteurs du temps affectaient, ni cet abus de sentences si choquant, par exemple, dans les tragédies de Voltaire (1), mais cet esprit « qui veut tout nier et ne rien supposer » , suivant les expressions de d'Alembert, l'esprit d'analyse, le besoin de décomposer, de diviser, de pénétrer les éléments des choses. Cet esprit était alors trop à la mode pour qu'il ne se répandît point jusque dans les belles-lettres. Or l'avènement de cet esprit, s'il renouvelait certains genres mal compris jusque-là, ne pouvait qu'en ruiner d'autres, en s'y mêlant étroitement, je veux parler de ceux qui relèvent du sentiment et de l'imagination. Il éteignait rimagination et desséchait le cœur. « Notre siècle, a écrit d'Alembert, porté à la combinaison et à l'analyse, semble vouloir introduire les discussions froides et didactiques dans les choses de sentiment ».
C'était surtout au théâtre que l'abus de l'esprit philosophique choquait d'Alembert. Il y trouvait « je ne sais quelle métaphysique du cœur », qui ne lui paraissait pas propre à procurer l'espèce de plaisir qu'on va y chercher. Non pas qu'il crût nécessaire de l'en bannir entièrement; car enfin la tragédie et la comédie, que sont-elles au fond, sinon des analyses morales? Mais il eût voulu qu'on ne l'y laissât pas régner • Pourquoi? D'abord parce qu'il croyait avec
(1) Voy. là-dessus : Fontaine, U théâtre et la philosophie du XVIII* nécle.
raison qu'en appliquant à la logique des passions le même procédé d'analyse qu'à la logique ordinaire, on risquait de tomber le plus souvent dans Terreur, le cœur ayant ses raisons, comme l'avait déjà dit Pascal, que la raison ne connaît pas. Puis il trouvait une contradiction flagrante à charger un personnage do démêler les nuancés de ses passions au moment même où il en est le plus vivement affecté, ce moment étant celui où il peut les étudier avec le moins de liberté d'esprit. A ces deux raisons d'Alembert aurait pu en ajouter une troisième, tirée du public, qui est la pierre de touche en matière de théâtre, puisqu'on ne travaille que pour lui; c'est qu'une pièce dramatique qui verse trop du côté de l'analyse morale, tout en étant susceptible d'intéresser le lecteur dans le silence du cabinet, est fatalement ennuyeuse à la représentation, le public venant là pour rire ou pour pleurer et non pour suivre un cours de psychologie.
D'Alembert visait dans sa critique tous les auteurs dramatiques de son temps, mais surtout Marivaux, dont il n'aimait pas plus les pièces que « le jargon ». C'est bien de lui en effet qu'il pouvait dire qu'il avait mis sur la scène « je ne sais quelle métaphysique du cœur » . Tandis que Molière avait peint à larges coups do pinceau les caractères généraux de la nature humaine, Marivaux s'appliqua, lui, a étudier dans le détail le plus minutieux les nuances les plus fines de certaines passions; à démêler les fils les plus minces et les plus enchevêtrés des intrigues du cœur; à suivre à la loupe le manège de deux personnages qui s'abordent, se fuient, se rapprochent par les motifs les plus légers et sous l'impulsion des sentiments les plus insaisissables.
Il a conduit ses dialogues de telle manière que les acteurs semblent prendre plaisir à se voir passer d'un sentiment à un autre et mettre de la vanité à nous rendre les témoins de ses évolutions.
C'est de Jaucourt et Marmontel qui ont constaté la funeste influence de l'esprit philosophique dans la fable et dans l'ode, et, parmi les auteurs d'odes ou de fables, chez La Motte principalement. « Nous ne prétendons pas nier, disait de Jaucourt, qu'il ne se trouve dans les fables de M. de La Motte, de la justesse, une composition régulière, une invention ingénieuse, quantités d'excellentes tirades, d'endroits pleins d'esprit, de finesse, de délicatesse, mais il n'y a point ce beau naturel qui plaît tant dans La Fontaine. M. de La Motte n'a point attrapé les grâces simples et ingénues du fablier de Madame de Bouillon; il semble qu'il réfléchissait plus qu'il ne pensait et qu'il avait plus de talent pour décrire que pour peindre » (1). Marmontel, de son côté, lui a reproché ses personnifications de vertus et de vices, ses appellations savantes, toutes choses, a-t-il dit, qui nuisent au poète, si elles font honneur à l'homme d'esprit (2).
De même pour les odes de La Motte. Ce qui choquait de Jaucourt, c'était que La Motte moralisât non en poète, mais en philosophe : « Il est sans doute permis dans le lyrique d'étaler de belles et solides maximes, mais il faut qu'elles soient revêtues des brillantes couleurs qui conviennent à ce genre de poésie » (3). Les
(1) Art. Fabuliste, t. VI.
(2) Art. Fable, t. VI.
(3) Art. PoÉMK LYRIQUE, t. XII. Mèmes plaintes contre la philosophie dans le Discours sur l'Ode, par Sabatier (1766).
descriptions et les peintures, quoique justes, ne lui déplaisaient pas moins; il les trouvait « trop uniformes, froides et mortes ». Marmontel, de son côté, blâmait la marche trop didactique de La Motte, ses délires calculés, ses raisonnements trop suivis, surtout sa froideur; et tous ces défauts, il les attribuait à ce que La Motte pensait trop et ne sentait pas assez (1).
En même temps que l'abus de Tesprit philosophique, un autre fléau non moins funeste ravageait la poésie et Té oquence; c'était le bel esprit. On peut s'étonner que cet ennemi héréditaire du goût français ait survécu à la rude guerre que lui avaient faite au xvii® siècle Boileau et Molière. Il n'en est pas moins certain qu'il ressuscita dès les premières années du xviii* siècle dans le salon de Madame de Lambert, avec Fontenelle et La Motte pour parrains. C'est Fontenelle surtout qui le mit à la mode. A la grande influence qu'eut Voltaire sur le xviii* siècle, on ne peut guère comparer que celle qu'exerça Fontenelle. La différence, c'est que celui-ci l'exerça moins bruyamment que son plus jeune contemporain. Grand esprit, quoique superficiel, Fontenelle était ouvert à toutes choses, embrassait les sciences les plus diverses, et était à même de parler avec une compétence suffisante de Malebranche et de Cassini, de Vauban et de Leibnitz, de d'Argenson et de Newton. Son originalité fut non seulement de parler clairement
(1) Art. Oot, Suppl. t. IV. L'abus de l'esprit philosophique n'avait pas seulement flétri et décoloré la poésie, il glaçait encore l'éloquence, surtout celle de la chaire. L'Encyclopédie n'a rien dit à ce sujet, mais les témoignages des contemporains ne nous manquent pas. On se plaignait que le pathétique, la véhémence, fonction eussent disparu de l'éloquence pour faire place à une anatomie déliée du co!ur, à des portraits délicats où personne ne se reconnaissait, bons tout au plus à faire admirer l'habileté du peintre et la finesse de son pinceau.
de tout, mais d'en parler avec coquetterie, avec des pointes, avec un esprit subtil et maniéré, comme s'il voulait tourner la science en madrigaux. Tel que je viens de le peindre, il devint un modèle pour le xvm* siècle, qui se façonna sur lui; mais comme il arrive toujours, on outra ses défauts, sans lui prendre ses qualités.
Il avait une capacité universelle; chez le plus grand nombre, elle devint une universelle incapacité. Il fut de bon goût d'avoir son mot sur tout : politique, philosophie, sciences physiques et naturelles, littérature, sans avoir rien approfondi. Ce fut le règne des demi-savants frivoles et suffisants. Un collaborateur anonyme s'en est plaint dans l'Encyclopédie (1). Il a menacé son siècle de porter dans la postérité le nom de « siècle du demisavoir ». Selon lui, ce sont les journaux et les dictionnaires qui auraient propagé ce fléau en dispensant leurs lecteurs d'essuyer la longueur et la sécheresse des études proprement dites.
Ces faux savants raillaient l'érudition qui coûte du travail et qui n'est pas un objet de salon. « On la traite de pédanterie, s'écriait de Jaucourt, et l'on trouve par là le véritable moyen de rebuter tous les jeunes gens qui auraient du zèle et des talents pour réussir dans l'étude des humanités...., avec des airs dédaigneux, on Ta reléguée hors du beau monde, et dans la poussière
des classes L'effet de cette censure méprisante a été
d'autant plus grand, qu'elle s'est couverte du prétexte spécieux de dire qu'il faut travailler à polir l'esprit et à former le jugement, et non pas à entasser dans,sa
(1) Art. AcADKMiEs (AvANiAGE DRs) marqué d*une -L., Suppl. t. I.
mémoire ce que les autres ont dit et pensé. Plus cette maxime a paru véritable, plus elle a flatté les esprits paresseux et les a portés à tourner en ridicule la littérature et le savoir; tranchons le mot, le principal motif de telles gens ii'est que d'avilir le bien d'autrui, afin d'augmenter le prix du leur. Incapables de travailler à s'instruire, ils ont blâmé ou méprisé les savants qu'ils ne pouvaient imiter et par ce moyen ils ont répandu dans la république des lettres un goût frivole qui ne tend qu'à la plonger dans Tignorance et dans la barbarie » (1). Les conclusions du chevalier de Jaucourt me paraissent exagérées. Le véritable savoir n'a été et ne sera jamais que le privilège d'une élite. Une littérature ne dégénère pas parce qu'il y a une infinité de demi-savants; je dirai même qu'une multitude de demisavants vaut mieux qu'une multitude d'ignorants, et que, si Fontenelle n'avait eu d'autre action sur ses contemporains que de donner aux gens du monde cette légère teinture de science qui leur sufBt, et qui suffit en même temps au besoin que la science peut avoir de la curiosité, de l'intérêt, de la sympathie des gens du monde, cette action me paraîtrait bienfaisante et nullement susceptible d'être une cause de décadence.
Malheureusement ces demi-savants furent aussi des beaux esprits précieux et maniérés comme leur modèle, et c'est cette épidémie de bel esprit qui contribua à gâter la littérature du xviii" siècle, comme jadis, du temps de la marquise de Rambouillet, une épidémie semblable avait failli arrêter dans son germe la littérature du grand siècle. Sans doute Voltaire, à force de gloire et
(1) Art. LlTTiRATUBI, t. IX.
d*esprit, refoula cette invasion comme l'avaient fait, au siècle précédent, Molière et Boileau, et il ramena finalement ses contemporains au goût du simple et du naturel. Il n'en est pas moins vrai que le bel esprit atteignit presque tous les écrivains, pendant les cinquante premières années du xviii* siècle, même les plus grands, tels que Massillon, Marivaux, Montesquieu, et qu'après 1750 il n'est pas rare d'en trouver encore dés vestiges. Ce fut une manie de réticences, de demi-jours, une recherche du fin, du délicat, du distingué, du quintessencié, un perpétuel scintillement de traits. De Jaucourt et Marmontel ont relevé ces défauts dans les fables et dans les odes de La Motte (1), de Jaucourt dans les pastorales de Fontenelle (2). C'est par eux que Marmontel a expliqué les lenteurs et l'obscurité des dialogues de comédie (3). Enfin, d'Alembert et de Jaucourt leur ont surtout attribué la ruine de l'éloquence (4). Au barreau, comme dans la chaire, ils étaient choqués d'entendre un langage « figuré, poétique, chargé d'ornements, de métaphores, d'antithèses et d'épithètes *. Les avocats rivalisaient d'ironies, d'épigrammes, de traits plaisants, de fines saillies. Mais c'étaient les orateurs sacrés qui scandalisaient principalement d'Alembert. « N'ayant pas assez de génie pour présenter d'une manière frappante et cependant naturelle les vérités communes qu'ils doivent annoncer, ils croient les orner par un style affecté et ridicule, qui fait
(1) Art. Ode, t. XU et Fable, t. VI.
(2) Défendues par Tabbé Chaudon (oiiv. cit.) et précisément pour leur bel esprit contre Tabh^^ Desfonlaines qui les avait appelées des « discours de ruelle, » t. II, chap. Bucoliques.
(3) Art. Comédie, t. V et Dialogue, t. V.
(4) Art. Élocution, t. V, Panégyrique, Prédicateur, t. XII, XIU
ressembler leurs sermons, non à Tépanchement d'un cœur pénétré de ce qu'il doit inspirer aux autres, mais à une espèce de représentation ennuyeuse et monotone où Facteur s'applaudit sans être écouté » (1).
L'éloquence avait encore contre elle un adversaire bien plus redoutable que le bel esprit, le gouvernement de la monarchie absolue. Je veux parler surtout de l'éloquence parlementaire et judiciaire (2), car l'éloquence religieuse a toujours eu le privilège, respecté même des rois les plus ombrageux, de se développer a l'aise et de faire entendre la vérité quand même. Alors que tout le monde poussait le roi à se croire Dieu, les prédicateurs seuls avaient le droit de lui rappeler qu'il était homme. Mais il n'en allait pas au barreau et au Parlement comme dans la chaire. C'est Marmontel qui a eu le courage de s'en plaindre à haute voix : « Rome et Athènes avaient des tribunes : les droits des nations, leur salut, les intérêts de la patrie et de la liberté, la grande cause du bien public et quelquefois du salut commun étaient confiés à un homme, et le sort d'un état, celui des nations dépendait de son éloquence. Qu'a de commun cet emploi sublime avec celui de nos avocats? Où était, dans l'Europe moderne, la place d'un homme éloquent? Etait-ce dans notre barreau que devaient
(1) Voy. des témoignages étrangers à TEncyclopédie, mais concordants. Pour le barreau : Trois siècles de notre Littérature, de Sabatier de Castres, préface, et au mot CocHiM pour la chaire; Dict. de Litt., du môme, au mot Éloquenci di la CHAIRE. Pour la littérature en général : Mallet, Princifyes p, la lect. des poètes, IV' partie; École de Littérature de nos meilleurs écrivains, par Tabbé de la Porte, t. I, art. VII; Les Adieux du Goût, comédie en un acte, par Portelance et Patu (1754); Fréron, ouv. cit., t. IX, lettre II. — Surtout Rémond de Saint-Mard, Lettre II*.
(2) Les illustrations du barreau étaient alors Target, Legouvé, surtout Gerbier.
jiaître des Démosthènes? Y a-t-il de l'éloquence saos passions? Et ne sait-on pas que le langage des passions est presque toujours déplacé partout où la loi seule est juge? » (1). La véritable éloquence, n'ayant en vue que le grand public, et ne songeant qu'à convaincre et qu'à passionner, était née sans doute avant la fin de la publication de l'Encyclopédie Au barreau on la trouverait, par exemple, dans les Mémoires de la Chalotais contre le duc d'Aiguillon. Au Parlement, il n'est pas vraisemblable, quoique rien n'en soit parvenu jusqu'à nous, que les orageuses délibérations qui formèrent le prologue de la crise de 1770 aient pu avoir lieu sans provoquer quelques éclats retentissants d'éloquence et de passions. Mais tout cela ne fit que des explosions passa* gères, et les plaintes des Encyclopédistes n'en demeurent pas moins fondées en général (2).
La censure gouvernementale nuisait aussi à la comédie, en lui interdisant de railler sur la scène les ridicules de tel ou tel corps d'Etat. C'est du moins ce qu'a prétendu Marmontel. Selon lui, on permettait bien de représenter chaque état avec les vices, les travers et les ridicules qui n'étaient pas les siens, mais ceux qui lui étaient propres, on en défendait la peinture, « parce qu'ils forment l'esprit du corps, et qu'un corps est trop respectable pour être peint au naturel ». Il n'y avait que les courtisans et les procureurs qui se fussent livrés de bonne grâce, et que l'on n'eût point ménagés. Marmontel doutait même que les médecins se montrassent aussi patients de son temps qu'ils l'avaient été du temps
(1) Art. ÀNaKNS, Suppl. t. I.
(2) Précédées de celles de Tabbé Mallet; out. cit. V parlie, chap. HI.
de Molière. « Si donc, concluait-il, Ton demande pourquoi nous n'avons plus de comédie, on peut répondre à tous les états, c'est que vous ne voulez plus être peints. Si on nous représente les mœurs du bas peuple, qui est le seul qui se laisse peindre, le tableau est de mauvais goût; et si Ton prend ses modèles dans une classe plus élevée, cela ressemble trop, l'allusion s'en mêle, et il n'est point d'état un peu considérable qui n'ait le crédit d'empêcher qu'on se moque de lui ; chacun veut pouvoir être tranquillement ridicule et impunément vicieux. Cela est commode pour la société, mais très incommode pour le théâtre » (1). Je ne crois pas qu'il faille prendre à la lettre les plaintes de Marmontel. La comédie a joui au xviii" siècle d'une liberté relative, assez grande pour qu'on ait pu écrire récemment l'histoire de la société française tout entière pendant les dernières années de Louis XIV et pendant le règne de Louis XV et celui de Louis XVI sans recourir à d'autres documents qu'à ceux qui étaient fournis par l'allusion, la personnalité et la satire au théâtre (2). Il est vrai que c'était pure tolérance; en principe, Marmontel avait raison : la censure était armée de pleins pouvoirs contre la comédie.
(4) Art. Poésie. Suppl. t IV.
(2) G. Desnoireterres, La Comédie satirique au XVllh siècle. Sans compter que la Comédie touchait en riant aux questions les plus graves et les plus périlleuses : N Là s'engage la lutte de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau ; là se discutent les questions du droit d'aînesse, de l'autorité paternelle, des rapports conjugaux, de l'inégalité des conditions : tout un ferment qu'on remue en riant, sans songer au péril qui peut en sortir. La comédie jette au vent ces Idées vagues, éparses, qui vont se loger un matin dans le cerveau d'un logicien vigoureux ou d'un rêveur enthousiaste comme J.-J. Rousseau, et se traduisent alors en théories agressives et menaçantes ». Lénient, La Comédie en France au XVlJh siècle^ cbap. VU, i U, t. 1.
L'ode ne se trouvait pas bien non plus delà forme trop absolue du gouvernement. Au lieu qu'en Grèce, elle se mêlait aux fêtes publiques, flétrissait les hommes d'Etat prévaricateurs, emflammait les combattants, en France, la politique lui était fermée. Elle n'avait le droit d'y toucher que pour entonner des hymnes en l'honneur du roi, de ses ministres et de ses généraux. De Jaucourt a noté à propos des odes de J.-B. Rousseau cette c;iuse d'infériorité de notre poésie lyrique. Nous l'avons entendu regretter que J.-B. Rousseau ne fût pas né Anglais, et que son origine l'eût condamné à chanter les affaires de famille de M. Duché ou le procès intenté à M. de Pointis par les flibustiers, au lieu d'ouvrir à son inspiration un vaste champ comme celui de l'histoire d'Angleterre pendant les deux derniers siècles.
Enfin l'Encyclopédie a signalé pour la tragédie et rélo(iuence sacrée une quatrième c.-juse de décadence, la plus terrible de toutes, qui eût suffi à elle seule pour dissoudre ces genres, à supposer que les précédentes n'eussent pas existé : l'épuisement des sujets. Dès sa préface, d'Alembert faisait cette triste constatation : « L'imitation de la belle nature semble bornée à de certaines limites qu'une génération ou deux, tout au plus, ont bientôt atteintes ». Cette phrase rappelle le début des Caractères de La Bruyère : « Tout est dit, et Ton vient trop tard depuis jpiw5 de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent». Seulement, tandis qu'on a le droit de prendre la phrase de La Bruyère comme une simple précaution oratoire, on ne peut douter que celle de d'Alembert ne soit l'expression exacte d'une pensée sincère. C'e§t la même théorie que
celle de Voltaire : « Quiconque approfondit les arts purement de génie doit, s'il a quelque génie lui-même, savoir que ces premières beautés, c:s grands traits naturels qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les embellissements propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées qu'on ne
pense Si donc, il se trouve jamais quelque artiste
qui s'empare des seuls ornements convenables au temps, au sujet, à la nation et qui exécute ce qu'on a tenté, tous ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie » (1).
D'accord avec d'Alembert, Marmontel et de Jaucourt ont voulu montrer que la tragédie et l'éloquence sacrée étaient épuisées. Voici pour la tragédie : « A la faveur des lieux, des hommes et des temps, la tragédie s'éleva sur la scène française jusqu'à son apogée, et durant plus d'un siècle le génie et l'émulation l'y ont soutenue dans toute sa splendeur. Mais par le seul tarissement des sources où elle s'est enrichie, par les limites naturelles du vaste champ qu'elle a parcouru, par l'épuisement des combinaisons, soit d'intérêts, soit de caractères, soit de passions théâtrales, il serait possible d'annoncer son déclin et sa décadence » (2). Il en est de même pour l'éloquence de la chaire. De Jaucourt a emprunté à Voltaire le jugement suivant : « Depuis cinquante ans, il ne s'est pas élevé d'orateurs à côté de
(i) Voy. Discours de réception à TAcadémie française. — Réponse & un Académicien (1764). — Discours aux Welches (1764).
(2) Art. Poésie, Suppl. t. IV. Même théorie dans Fréron, lettres sur quelques écrits de ce temps, vol. I, à propos du Denys de Marmontel. — Dans Voltaire : Préface des Scythes, 1767.
ces grands maîtres (Bossuet, Bourdaloue, Massillon) et ceux qui viendront dans la suite trouveront cette carrière remplie. Les tableaux des misères humaines, de la vanité, de la grandeur, des ravages de la mort, ont été faits par tant de mains habiles qu'on est réduit à les copier ou à s'égarer » (1).
Heureusement ces conclusions si décourageantes des encyclopédistes ont été contredites par Thistoire de l'esprit humain et par les révolutions littéraires de notre siècle. La tragédie usée a fait place au drame. L'oraison funèbre s'est rajeunie par l'actualité et par le renouvellement de l'état social. Mais les encyclopédistes n'ont pas prévu ces transformations. Qu'est-ce donc qui les en a empêchés? Apparemment la conviction, inébranlable malgré tout, qu'il n'y a qu'une perfection, aussi bien dans le choix des sujets que dans l'expression, et que cette perfection ayant été réalisée par Racine dans la tragédie et par Bossuet dans l'oraison funèbre, il ne restait plus que l'imitation des chefs-d'œuvre de ces grands hommes, imitation dont ils sentaient euxmêmes les limites. Cette conviction causait précisément leur erreur. Ils avaient raison de déclarer épuisée la tragédie racinienne, épuisée l'oraison funèbre de Bossuet, mais ils avaient tort de croire que l'expression do la grandeur sur la scène et des vanités humaines dans la chaire fussent épuisées pareillement et du même coup. Ils auraient dû dire de la tragédie de Racine et de l'oraison funèbre de Bossuet : il faut qu'elles changent, en même temps, qu'ils disaient: il faut qu'elles dégénèrent. Mais avouons qu'ils avaient raison
(1) Art. Oramon FUNiBRi, t. XII.
quand ils disaient : il est inévitable qu'elles dégénèrent. Abus de Tesprit philosophique, bel esprit, gouvernement absolu, épuisement de la nature, telles sont les causes par lesquelles l'Encyclopédie a expliqué la décadence de son siècle en matière de littérature pure. Reste à savoir si elle a noté en même temps à quels signes on pouvait entrevoir dans le lointain Tavènement d'une littérature nouvelle, et quels genres paraissaient devoir profiter le plus de ce renouvellement.