L ENCYCLOPEDIE ET LA MORALITE DANS L ART
L*art pour l'art e^t une chimère. — Il y a deux façons pour l'art de moraliser: par l'étalage de ihèhes, — par l'effet propre du beau. — La littérature du XVII* siècle est une littérature esthétique ; — celle du xvm* siècle une littérature à thèses. — L'Encyclopédie s'est faite le champion de l'art utile : de Jaucourt; ^- Marmoutel ; — Snlzer. — L'influence moralisatrice du beau n'est considérée par Suizer que comme un pis-aller.
La différence la plus généralement reconnue entre la littérature du xvir siècle et celle du xviip est dans la manière dont chacune a compris le rôle de la morale dans Tart. L'une a été une littérature morale, l'autre une littérature de moralités. Mais avant de les comparer, il est bon, il est nécessaire de s'entendre en quelques mots sur cette question de la moralité dans l'art (1).
Commençons par mettre hors de cause l'art immoral; il ne relève que des tribunaux.
On ne peut pas admettre davantage, quoique pour des raisons difiërentes, l'art pour l'art, c'est-à-dire l'art, insigniâaut, inutile, celui des Parnsi^siens, qui se
(1) Pour résumer cette question, j'ai beaucoup emprunté à une étude à la fois agréable et substantielle de M. Paul Stapfer parue dans la Revue bleue des 27 août, 3, 17 et 24 septembre 1887.
piquent de dire des riens et celui des Décadents dont la vanité est de ne rien dire. C'est d'eux qu'on peut répéter avec Malherbe qu'un poète n'est pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles. Avec leur talent de compter les syllabes, ils ne font guère honneur à rhumanité.
Deux choses s'opposent à ce que l'art puisse être simplement un emploi du génie, sans but extérieur à lui-même. La première, c'est que l'art est une forme sans doute, mais une forme qui n'existe pas sans idée. Il n'y a pas plus d'art sans idée, qu'il n'y a de corps vivant sans âme. La preuve, vous la trouverez dans la persistance de l'humanité à oublier les écrits frivoles et à ne retenir que ceux qui présentent quelque intérêt intellectuel ou moral. D'autre part, l'art est si peu une distraction sans influence sur l'homme, que les philosophes constatent en lui une puissance excitante, tendant à produire des actions de mémo nature que celle qu'il exprime. Il est évident que l'art émeut la pensée, qu'il l'incline et la pousse dans un sens ou dans un autre, soit directement, soit par réaction, en un mot, ne la laisse pas telle qu'il Ta trouvée. Ainsi une marche guerrière nous donne envie de courir.
La nécessité pour l'artiste d'un sujet sérieux étant reconnue, il reste qu'il en choisisse un parmi les plus utiles aux hommes, parmi ceux qui réveillent en eux les sentiments les plus moraux et les idées les plus nobles. Il faut qu'il vise, non à les distraire un moment de leur oisiveté ou de leur ennui, mais à élever leurs âmes et à les fortifier. La majorité des grands artistes est tombée d'accord sur ce rôle moralisateur de l'art. Mais comment ce rôle s'exercera-t-ilî Là gît la diffl-
culte, et la cause de bien des querelles. Au milieu de nombreuses solutions qui ont été proposées, on en distingue deux qui résument toutes les autres. Ou bien on a exigé, de Fart qu'il affichât le désir formel d'instruire, qu'il eût la claire conscience de ce dessein et des moyens employés pour le réaliser. Ou bien on lui a demandé simplement de s'appuyer sur la morale, sans lui servir d'instrument, sans faire de propagande directe pour elle et de provoquer discrètement dans les âmes des sentiments épurés. Que faut-il penser de ces deux procédés?
Faire soutenir ouvertement à l'art une thèse morale, sociale ou religieuse, c'est d'abord gâter l'art lui-même. L'expérience de tous les jours nous montre qu'une œuvre d'art dans laquelle l'intention didactique est trop clairement visible est une œuvre froide et mortnée. On sent trop qu'au lieu de faire intimement partie de son être moral et de le remplir tout entier, la pensée exprimée par l'artiste n'est qu'une abstraction traduite en figure, un objet extérieur réalisé et rendu palpable par le moyen de l'art. « Dans cette manière de voir, dit Hegel, la forme sensible qui constitue précisément l'œuvre d'art, n'est plus qu'un accessoire oiseux, une simple enveloppe, une apparence expressément donnée comme telle, un ornement extérieur et superflu. L'œuvre d'art est brisée dans son unité, La forme et l'idée ne se pénètrent plus » (1)... Ce n'est pas là pour l'art le seul danger d'une intimité mal comprise avec la morale, la religion ou la politique. S'il s'asservit trop à ces puissances, celles-ci l'envelopperont, l'enlaceront,
(1) Cours d'Esthétique; cité par M. Stapfer.
renchaîneront à des formes aussi peu nombreuses que peu variées; de telle sorte que son domaine se trouvera singulièrement réduit. Puis un art à thèses, qui a toujours pour but de prouver quelque chose, peut produire des œuvres très hardies et très brillantes, mais risque fort de s'écarter de la nature, en s'alimentant d'idées, de théories et de systèmes artificiels, sorte de vin trouble qui l'enivre et lui inspire des œuvres d'un jour.
Si du moins la morale gagnait à cette altération de l'art, le profit serait supérieur à la perte; mais il n'en est pas ainsi. Le public qui a un merveilleux instinct fuit une œuvre d'art dont le but moral est trop franchement avoué, parce qu'il s'entête à ne considérer Tart que comme un divertissement. La leçon est donc perdue pour lui. C'est même un bonheur quelquefois; car la morale courrait de grands dangers, si telle thèse, prêchée dans telle œuvre d'art, était écoutée. Offrir à l'artiste le rôle d'éducateur ofiîciel, c'est peut-être donner au bien plus de prestige et d'attrait, mais c'est courir le risque d'en prêter aussi au sophisme et à l'erreur.
Mieux vaut donc que l'art, pour exercer son influence moralisatrice, ne recoure pas à la ressource périlleuse, sinon chimérique, de prêcher, de donner des leçons. Qu'il s'applique à réaliser le beau et cela suffit pour qu'il serve efficacement, quoique indirectement, la religion, la morale et la politique. Car le beau, c'est ce qui agrandit les âmes, ce qui les règle et ce qui les élève à Dieu. Le beau, c'est ce qui éveille l'admiration, et il n'est rien tel que ce sentiment pour nous élever au-dessus de nous-mêmes, au-dessus de nos misérables intérêts d'ici-bas, et éveiller cette puissance de sacrifice endor-
mie en notre cœur qui nous rend capables d*liéroïsme et de vertu. Un dernier moyen et moyen nécessaire pour l'art d'être moral, c'est que l'artiste soit honnête : honnête comme artiste, c'est-à-dire qu'il se fera une obligation de peindre sous des couleurs vraies le vice même triomphant, de nous inspirer du mépris pour les bassesses couronnées de succès et de la sympathie pour la vertu vaincue; honnête comme homme, c'est-à-dire qu'il devra purifier son âme, la perfectionner afin de pouvoir mieux sentir le beau et le faire mieux sentir aux autres. Dans ces conditions, l'art, sans morigéner, sera moral autant qu'il peut l'être. Son influence bienfaisante ressemblera à celle que répand autour de lui un honnête homme qui vit noblement et donne de bons exemples. Il épurera, par sa délicatesse propre, il enseignera en se montrant (1).
Voyons maintenant quelles ont été sur cette matière les théories du xvii' siècle d'une part, de l'autre celles du xviii* et de l'Encyclopédie. Le xvii* et le xviii" siècle, je l'ai dit, ont compris d'une manière très différente le rôle de la morale dans l'art. Mais il nous semble qu'ordinairement on accentue trop cette différence par la façon dont on en parle. On dit qu'au contraire de la littérature du xviii* siècle, qui est une littérature essentiellement prédicante, celle du xvii' a été au point de vue moral, absolument désintéressée. J'arriverai à peu près à la même conclusion, mais sans reconnaître entre les deux littératures un contraste aussi saillant. Rien, il est vrai, dans la manière des écrivains du xvii* siècle
(1) Lire là-dessus dans la Délicatesse dans Vart de G. Martha le chapitre intitulé : la Moralité dans l'art.
ne nous laisse supposer qu'ils se croyaient des missionnaires envoyés pour réformer les hommes. Corneille, Molière, Racine et La Fontaine considéraient que le but suprême de leur art était de plaire. C'étaient de purs artistes, cultivant Tart pour l'art, soignant leur style pour le style, n'ayant d'autre préoccupation que le beau et le vrai, d'autre souci que de les bien peindre. Ils travaillaient en vue d'obtenir les suffrages d'une élite et de la postérité, et non de propager parmi le peuple telle ou telle doctrine.
Mais de là à prétendre que les écrivains du grand siècle ont pratiqué au point de vue moral un désintéressement complet, il y a très loin. Outre qu'il eût été très étonnant qu'ils eussent manqué à cette tradition de moraliser, si conforme à l'esprit français, et dont les satires, les romans allégoriques, les drames du Moyen- Age portent la trace (1), ils ont laissé des déclarations très nettes à ce sujet, et on a beau vouloir en affaiblir la portée par d'ingénieuses explications, il faut bien en tenir compte. Dans son Discours de la Tragédie, Corneille a dit sans doute que le but du poète est de plaire selon les règles de son art, mais il a ajouté qu'il était précisément impossible de plaire selon ces règles, si à l'agréable on ne joignait l'utile, et il a énuméré tout au long les quatre sortes d'utilité que le poète pourrait placer dans ses pièces. Molière a exprimé à plusieurs reprises cette idée que la comédie est une école. Racine ^ dit la même chose de la tragédie dans la préface de
(l) M. E. Faguet (La Tragédie au XVI* siècle), le montre clairement pour l'art dramatique.
Phèdre. Le IV» chant de Y Art Poétiqtie où Ton trouve ce conseil :
Qu*en savantes leçons votre Muse fertile Partout joigne au plaisant i*agréable et Tutile,
prouve que Boileau était un partisan résolu de Tart utile. La Fontaine a écrit toute une préface à Tappui de cette assertion, que le conte est l'ornement de la fable et que la morale en est « Tâme » . Il n'est pas besoin de démontrer enfin que Pascal, Bossuet, La Bruyère, etc., qui ont été des moralistes autant que des psychologues, ont voulu diriger l'homme autant que le pénétrer.
Le point de vue moral n'est donc pas absent des œuvres littéraires du xviv siècle, et c'est à tort que les partisans de l'art pour l'art se réclament de leurs auteurs.
Mais il n'en reste pas moins établi que la littérature du xv!!"* siècle est avant tout une littérature esthétique, en ce sens que l'intention morale n'y règne pas à découvert, à l'état de tyrannique obsession. Une fois qu'il est bien entendu que la morale ne sera pas blessée, mieux encore, que chacun pourra à son gré trouver dans leurs œuvres matière à instruction, le poète dramatique représente les passions, et l'orateur entremêle ses raisonnements et ses tableaux, comme si l'unique but de l'un était de nous donner Timpression de la vie, et celui de l'autre de nous enchanter l'esprit et l'imagination. L'art n'est point pour eux une amorce destinée à tromper sur la morale qu'il cache, il suppose cette morale, et n'a pas l'air de croire qu'il puisse s'en passer.
. Nous touchons ici la différence du xvii* et du xviii* siècle. La littérature du premier est morale sans moraliser; celle du second moralise, sans réussir toujours à être morale. Historiens, orateurs, poètes dramatiques ou autres, sculpteurs et peintres, tous affichent ouvertement au xviii* siècle la prétention d'être des professeurs de vertu et cette prétention, ennuyeuse chez tous, Test surtout chez les poètes et les artistes. Les uns firent des pièces à thèses, les autres a des maximes en marbre et des tableaux prédicants » (1). C'était une mode venue d'Angleterre au commencement du siècle. L'abbé Terrasson, sous prétexte que le mérite des poèmes se mesure à leur influence moralisatrice, déclarait le Télémaqtce de Fénelon supérieur à toutes les épopées ; car « si le bonheur du genre humain pouvait naître d'un poème, il naîtrait de celui-là » (2). Sans être affichée, rintention morale était sensible dans les comédies de Marivaux. Suivant l'abbé Mallet, « lé but dé la poésie est d'instruire en amusant. Voilà sa devise : plaire est le moyen, instruire est la fin » (3). Voltaire pensait de tous les arts ce qu'il écrivait du théâtre à M"» de Pompadour : « C'est une école toujours subsistante de poésie et de vertu » (4). Dans son Traité de la Poésie dramatique Diderot disait : « Tout peuple a des préjugés à détruire, des vices à poursuivre, des ridicules à décrier et a besoin de spectacles.... Quel moyen si le gouvernement en sait user !» Il a repris plus tard cette idée dans
(1) Martha : La Délicatesse dans l'Art, chap. 3.
(2) Dissertation sur Vîliade, 1715.
(3) Principes sur la Lecture des Poètes, 1745.
(4) Ep. dédie, de Taacrède.
un mémoire adressé à l'impératrice Catherine II (1). Rousseau a fondé sur ce principe sa lettre à d'Alembert, Ecrivains, artistes, critiques, tous étaient donc d'accord pour faire de l'art une succursale de la morale.
L'Encyclopédie qui, sur bien d'autres points, a rompu avec le xvii* siècle, contre la majorité de ses contemporains, n'a pas manqué de s'en séparer sur celui-ci, où elle avait l'assentiment universel. De Jaucourt, Marmontel et Sulzer, les trois collaborateurs qui ont eu à traiter des relations de la morale et de lart, ont déclaré nettement que le but de l'art n'était pas de plaire, mais d'instruire, que la littérature devait être un auxiliaire militant de la morale. Parlant du droit qu'on accorde au poète tragique de représenter des scélérats, de Jaucourt s'est hâté d'ajouter que c'était à la condition qu'il ne leur donnerait pas « des qualités capables de leur concilier la bienveillance du spectateur » (2). « Ce serait aller contre le grand but de la tragédie, dit-il plus loin, d'après l'abbé Dubos (3), que de peindre le vice en beau, qui doit être de purger les passions en mettant sous nos yeux les égarements où elles conduisent, et les périls dans lesquels elles nous précipitent. Les poètes dramatiques, dignes d'écrire pour le théâtre, ont toujours regardé l'obligation d'inspirer la haine du vice et l'amour de la vertu, comme la première obligation de leur art ». Cette obligation, de Jaucourt l'impose encore aux poètes lyriques auxquels il reconnaît plus qu'à tous autres le pouvoir d'instruire « avec dignité et avec agrément » (4) ,
(1) Retrouvé et publié par M. Tourneux sous ce litre : La Politique de Diderot,
(2) Art. Traoédib, t. XIV.
(3) Voy. Réflexions sur la Poésie, t. I, page 114.
(4) Art. Poésie lyrique, t. XIT.
Marmontel exige à son tour de TEpopéé (1) qu'elle remplisse une mission morale. C'est même de la grandeur et de l'importance de l'exemple que contient le poème qu'il fait dépendre en grande partie la grandeur et l'importance du poème lui-même. Selon lui, Homère a composé son Iliade pour montrer les eflTets pernicieux de l'amour et Y Odyssée pour donner le modèle d'une vertu constante dans ses projets, ferme dans les revers et fidèle à elle-même. La Pharsale lui paraît avoir été écrite par Lucain pour servir d'encouragement à Iq, vertu. Mais c'est de la comédie qu'il attend les plus heureux effets (2). 11 soutient que révoquer en doute son utilité, c'est prétendre que les hommes sont insensibles au mépris et à la honte; c'est supposer « ou qu'ils ne peuvent rougir, ou qu'ils ne peuvent se corriger des défauts dont ils rougissent », et rendre les caractères indépendants de l'amour-propre qui en est l'âme, et nous mettre au-dessus de l'opinion publique « dont la faiblesse et l'orgueil sont les esclaves et dont la vertu même a tant de peine à s'aff'ranchir ». Marmontel a prévu l'objection, que les hommes ne se reconnaissent pas sur la scène; mais il en nie hardiment la valeur. <c On croit tromper les autres, mais on ne se trompe Jamais, et tel prétend à l'estime publique, qui n'oserait se montrer, s'il croyait être connu comme il se connaît lui-même ». Ne lui objectez pas davantage que si tout \e monde se reconnaît, personne ne se corrige. Il vous ^•épondra que vous vous trompez, que l'homme se corx*ige « au moins pour le dehors ». Si vous vous récriez
(1) An. EpopéBi t. V.
(2) Art. Comédie, t. JII.
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sur Tinsuffisance d*une conversion de ce genre, il répliquera : « Tout serait dans Tordre, si on pouvait réduire ceux qui sont nés vicieux, ridicules ou méchants, à ne l'être qu'au dedans d'eux-mêmes. C'est le but que se propose la comédie ». Et il conclut par cette phrase sentencieuse : « Le théâtre est pour le vice et le ridicule, ce que sont pour le crime les tribunaux où il est jugé et l'échafaud où il est puni » • J'ai dit plus haut combien il fallait rabattre de cette illusion.
Sulzer est allé plus loin, s'il est possible; c'est lui qui a poussé la théorie de Tart apôtre jusqu'à ses dernières limites (1). 11 n'a pas assez de mépris pour ces esprits « faibles ou frivoles » qui osent soutenir que les beauxarts ne sont destinés qu'à nous amuser. « Qui pourrait, s'écrie-t-il avec raison, douter un instant que la nature, en donnant à l'âme la faculté de goûter le charme des sens, n'ait eu un but plus relevé que de nous flatter et de nous attirer simplement à une jouissance stérile? Personne ne dira que l'auteur de la nature nous ait donné le sentiment de la douleur dans la vue de nous tourmenter; ne serait-il donc pas également absurde de s'imaginer que le sentiment du plaisir n'a pour but suprême qu'un sentiment passager? » 11 n'y a que les « petits génies » qui ne s'aperçoivent pas que dans l'univers entier « tout a une tendance bien marquée et bien décidée vers l'activité et la perfection »,et il ne saurait y avoir que les artistes superficiels qui s'imaginent avoir rempli leur vocation, lorsqu' « au lieu de se proposer un but plus digne de Tart et d'eux-mêmes, ils se contentent de chatouiller par d'agréables images les
(1) Art. Beauz-Aiits, Suppt. 1. 1.
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appétits sensuels de l'âme » . Sulzer veut que l'art se mette au service de la morale et que sa principale destination soit d'inciter l'homme au bien et à la vertu. La morale a beau nous montrer ce que nous devons être, et nous tracer la route qui conduit à la perfection, Sulzer Testime impuissante à nous donner les forces nécessaires pour vaincre les difficultés de ce chemin, souvent rude et escarpé. « Ici viennent les beaux-arts; ils aplanissent la route et la parsèment de fleurs dont le parfum agréable attire le voyageur et le iT^nime à chaque pas » . Eux seuls ont mille occasions de réveiller en nous et d'y graver ces notions fonda- 2:kientales qui sont comme la base du caractère; eux Is possèdent le secret, quoique diversement, de nous Tichaîner par une sorte de plaisir aux devoirs pénibles t de présenter avec tous les appas la pratique des vermis. Et quand ils déploient toute leur magie pour bien «ndre la laideur du mal, qui oserait se permettre d'en^ ntretenir la moindre pensée au fond de son cœur? onsidérant cette douce puissance des effets des beauxrts, Sulzer conclut qu'il est de l'intérêt des gouverne- ^^^nents de s'emparer de leur direction et de s'en servir our pousser les citoyens dans la voie du bien. « Que 'artiste soit appelé, non dans le cabinet du prince, où ^Cîelui-ci n'est qu'un homme privé, mais auprès du trône I^K)ur y recevoir des commissions tout aussi intéres- ^santes que celles qu'on y donne aux chefs de l'armée,
^3e la justice ou de la police Qu'un bon prince lui
«:x>nfie ses plans dans la vue de porter ses peuples à
-aaimer leurs véritables intérêts à l'obéissance envers
1 es lois et à la pratique des vertus sociales » . D'autre ;K)art, Sulzer demande que le philosophe, le législateur.
Tami des hommes lui livrent, « l'un ses maximes, l'autre ses lois, le troisième ses projets ». ii'artiste, mettant son génie au service de ces divers inspirateurs, « saura, comme un autre Orphée, entraîner les hommes, même contre leur gré, par une violence toujours aimable, et les obliger à s'acquitter avec zèle de tout ce que leur bonheur exigera » .
C'est la théorie de Diderot; mais comme nous sommes loin de celle des Corneille et des Racine ! Moins prétentieuse, la théorie de ces grands hommes, aussi simples qu'ils étaient grands, était plus eflScace. Nous aurons souvent à féliciter l'Encyclopédie de s'être débarrassée des traditions du xvir siècle; ici, ce n'est pas le cas. Les classiques moralisaient plus en plaisant que les contemporains de l'Encyclopédie en sermonnant.
Chose curieuse, il semble que Sulzer lui-même, le prophète de l'art utile, ait douté de la puissance de ses doctrines. A côté des lignes que je viens de citer, j'en lis d'autres fort surprenantes pour l'époque. J'y vois que Sulzer admet très volontiers que l'art agisse sur les hommes non-seulement par des leçons morales directement envoyées à la foule, mais encore et plus simplement par la contagion du beau dont il offrira le modèle. On pourrait croire à une contradiction; il n'en est rien cependant. L'art d'État, l'art réduit aux sujets moraux, l'art dirigé par une espèce de ministre, ayant sous ses ordres un certain nombre d'artistes, fonctionnaires auxquels il tracerait d'avance leur tâche, voilà l'idéal de Sulzer; mais soit qu'il en ait pressenti la chimère dans la pratique, soit qu'il ait répugné à rétrécir de parti pris le domaine de l'art en lui interdisant les sujets qui ne sont pas précisément moraux,
c*est-àrdire une bonne partie de la réalité, il a ajouté : « ce serait néanmoins mal entendre cette maxime que de vouloir interdire aux arts tout sujet qui ne serait pas précisément moral ; elle ne défend pas à l'artiste de sculpter une coupe ou de peindre un verre à boire, mais elle lui prescrit simplement de n'y rien tracer qui ne soit propre à faire une heureuse impression, de quelque genre qu'elle soit » • De tous les ouvrages de l'art, ceux-là, selon lui, ont l'utilité la plus importante, qui gravent dans notre esprit des notions, des vérités, des sentiments propres à nous rendre parfaits. Mais à défaut de pareils sujets, il croit que « l'artiste aura encore satisfait à son devoir, si son ouvrage nous affermit et nous perfectionne dans le goût du beau ». Car le beau et le bien ont entre eux une étroite corrélation : « Toutes les forces de Tâmo se développent et s'épurent nécessairement de plus en plus dans un homme dont l'esprit et le cœur sont à chaque instant frappés et touchés par des perfections de tous les genres ». C'est au goût du beau que Sulzer attribue l'adoucissement des mœurs, les progrès des sciences, en un mot le perfectionnement de l'humanité. « La nation qui possédera le goût du beau, sera toujours, à la prendre dans sa totalité, composée d'hommes plus parfaits <iue ceux des nations où le bon goût n'aura encore eu aucune influence ». Ainsi Sulzer comprenait aussi bien ^ue les classiques quelle force moralisatrice le beau porte en lui; il ne la jugeait pas suffisante, voilà la différence. Il comptait sur elle comme sur un pis-aller ; son idéal était ailleurs.
Cet idéal de l'art prédicateur n'était pas exclusivement personnel à Sulzer; il lui était commun, je crois
ravoir établi, avec tous les autres collaborateurs de TEncyclopédie. Par où, encore une fois, l'Encyclopédie reflétait les doctrines de son siècle, répudiait celles du précédent, et annonçait celles du nôtre, qui a proclamé par tant de bouches que Tart est un sacerdoce.