CHAPITRE PREMIER
l'encyclopédie et la poésie en général
i: Quelle conception le xvii* siècle avait de la poésie; dépréciation de l'imagination et de la sensibilité. — Le zviu* siècle a rapproché la poésie de la peinture; innovation excellente en principe, mais qui a dévié dans l'application. — L'Encf clopédie a contribué au rapprochement de ces deux arts. — Erreurs du chevalier de Jaucourt sur l'usage à faire de ta périphrase et de la mythologie; — elles trouvent leur correctif dans les articles de Suizer, qui signale les sources nouvelles des images poétiques. — La poésie du xvni* siècle était dénuée de sensibilité. — L'Encyclopédie a restitué à la sensibilité son véritable rôle dans l'œuvre poétique.
II. Les adversaires de la versification au xvm« siècle; — ses partisans. — L'Encyclopédie s'est rangée parmi ceux-ci ; — mais si elle n'a pas voulu supprimer la versification française, elle a demandé qu'on la débarrassât des entraves qui la gênaient. — Marmontel a proposé d'admettre le:» rimes croisées et les ▼ers mêlés dans l'épopée et la tragédie; — de tolérer certains hiatus; — de couper les vers ailleurs qu'à l'hémistiche; — de Jaucourt a proposé de pratiquer certains enjambements.
<x Qu'est-ce que la poésie, dit Lamartine? Comme tout ce qui est divin en nous, cela ne peut se. définir ni par un mot, ni par mille. C'est Tincarnation de ce que rhomme a de plus intime dans le copur et de plus divin dans la pensée, de ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans les sons! C'est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière, et voilà pourquoi c'est la langue complète, la langue par excellence, qui saisit l'homme par son
humanité tout entière; idée pour l'esprit, sentiment pour rame, image pour l'imagination et musique pour l'oreille » . Si Ton peut définir la poésie, cette définition de Lamartine est peut-être la meilleure et la plus complète. Oui, voilà comment nous la concevons aujourd'hui : l'expression variée de nos sentiments comme de nos idées, de nos rêveries les plus vaporeuses, comme de nos méditations les plus graves, de nos retours sur nous-mêmes comme de nos impressions sur la beauté pittoresque ou l'infini de l'univers; expression naïve ou raffinée, pastorale ou guerrière, mystique ou philosophique, irritée ou gémissante, suivant les circonstances et les moments. La poésie a emprunté le langage de tous les arts et rien dans la science, dans la nature, dans la vie, ne lui est étranger.
Comme nous sommes loin de l'idée que le xvii* siècle se faisait de la poésie ! Est-ce à dire que ce siècle ne fut pas poétique? On l'a prétendu (1). Il serait plus vrai de dire qu'il fut poétique à sa façon, qui n'est pas celle de notre siècle. Mettez à part certaines parties de La Fontaine, dont nous aimons le goût pour la nature et l'air rêveur, de Pascal, par les cris duquel nous sommes remués, de Molière, dont la verve jaillissante nous plaît, enfin, de Bossuet qui nous enchante par son imagination, et vous ne trouverez dans aucun des auteurs du grand siècle ces qualités dont se compose essentiellement ce que le public désigne aujourd'hui sous le nom de poésie. La poésie de cette époque n'étant qu' « une branche de l'éloquence » (2), a de
(1) Viaet : Histoire de la littérature française au xvm" siècle, 1. 1, chap. Xtl.
(2) Taine, ouv. cit.
l'énergie, de lia douceur, de la clarté, de la logique, de
l'ordre, de la raison ; elle crée des types généraux, elle
compose d'admirables discours. Mais elle ne se laisse
pas imprégner par le sentiment de la nature, amollir
dans le bercement des rêveries, égarer dans les bizarres
voyages de la fantaisie, assombrir par la méditation de
l'incompréhensible. Elle répugne à Téclat des images,
au coloris des épithètes; humaine et morale avant
i»ut, elle est éminemment spiritualiste. Nous avons
irois choses en nous : une raison pensante, un cœur
sensible, une imagination voyante; la poésie du xvii*
siècle s'est beaucoup occupée de la première, assez de
la seconde et à peine de la dernière.
Deux partis s'offraient à la poésie du xviii" siècle : ou n'être qu'un pâle reflet du siècle précédent, ou chercher l'originalité ailleurs que dans l'idéal de Racine et deBoileau, D'une manière générale, et principalement dans la première moitié du siècle, elle s'est condamnée à reproduire le double caractère de raison oratoire et de sensibilité à fleur de peau qui avait été le trait essentiel de son aînée. Cependant, et surtout dans les deux derniers tiers du siècle, elle chercha à se distinguer d'elle par un goût nouveau, celui de l'image, du coloris, de la description, du pittoresque. Pulcherrima Dido, imminente luna, voilà un portrait, voilà un paysage à la façon des anciens. « Le duc de Nemours était un chef-d'œuvre de la nature » .
L*onde était transparente ainsi qu*aux plus beaux jours.
Voilà encore un portrait et un paysage à la façon des classiques du xvii' siècle, leurs élèves. Ces portraits et ces paysages évoquent moins des images que des senti-