‹ Les doctrines littéraires de l'Encycloped́ie, ou, Le romantisme desChapitre 15 sur 43 · Cm, Soppl., I. IV · texte numérisé non relu

Cm, Soppl., I. IV

la situation tranquille du poète qui, de propos délibéré, se dit à lui-même : « Faisons une ode, imitons le délire, ayons l'air d'un homme inspiré ». Et Marmontel met en regard de nos sujets stériles, ingrats ou frivoles, les sujets <K graves et sublimes » des lyriques anciens. Ce qui excitait leur enthousiasme, c'était d'avoir, non à faire un impromptu au milieu d'un cercle d'oisifs, mais à chanter au milieu d'une armée « la valeur, l'amour de la patrie, les charmes de la liberté, les présages de la victoire ou l'honneur de mourir les armes à la main » ; devant le peuple « la majesté des lois, filles du ciel et l'empire de la vertu » ; dans les jeux funèbres, € la mémoire d'un homme vaillant et juste qui. avait vécu et qui était mort pour son pays » ; dans un temple, € les bienfaits des dieux » et leur puissance. Marmontel ne s'étonne pas que des poètes inspirés par de semblables sujets aient produit des chefs-d'œuvre admirables; pas plus qu'il ne s'étonne que les Modernes, n'ayant à traiter que des riens, s'épuisent pour les agrandir dans de froides déclamations.

Mais un sujet convenable ne suffit pas au poète lyrique; il faut encore que celui-ci soit ému, transporté par ce sujet. Car les objets extérieurs sont moins le véritable thème de la poésie lyrique que les sentiments qu'ils ont fait naître. Les Encyclopédistes l'ont parfaitement compris. De Jaucourt (1) définit la poésie lyrique « un poème de sentiment». Qu'elle s'élève soudaine et brûlante comme une flamme de volcan, ou qu'elle insinue sans bruit dans l'âme une chaleur

(1) À partir d'ici, tout C6 qaa Je citerai du cheftlier de Jaucourt en matière de poésie lyrique a été emprunté littéralement par lui à Tabbé Datteui.

It R

douce, c'est toujours, d'après lui, le sentiment qui l'anime et c'est le sentiment qu'elle va réveiller dans le cœur de l'homme. De même Sulzer affirme que dans une ode, ce n'est pas la matière qui intéresse le lecteur « mais l'image de l'état intérieur où l'âme d'un poète, doué d'un génie distingué, a été mise, pour un court espace de temps, par quelque circonstance particulière » (1). Nos lyriques contemporains ont eu quelquefois la prétention d'instruire, mais malgré eux, leurs plus belles odes sont celles qui contiennent le plus de sentiment et le moins d'instruction, tant la puissance de la passion qui s'exhale est la vraie beauté de la poésie lyrique.

De ce que ce genre de poésie est avant tout une poésie de sentiment et que le sentiment est toujours passionné, les Encyclopédistes ont conclu naturellement avec tous leurs contemporains que la poésie lyrique admet l'enthousiasme, le sublime, la hardiesse des débuts, les écarts et les digressions. Il sera curieux (le parcourir rapidement les développements dans lesquels ils sont entrés à propos de chacun de ces caract4.*rcs de l'ode. Nous verrons que leurs théories sont j aussi justes que celles de la plupart des critiques de ce </împs-là étaient erronées.

I^a Motte et ses disciples appelaient enthousiasme un fiîr de délire qu'ils se donnaient à volonté. Marmontel a qualifié cet air de ridicule. Sulzer a nié que le lec- (/îur pût s'y tromper : « Il existe des poètes qui, quelrjiiC'fois par art et par contrainte, ou bien par plaisir, ttïOtïUtnt leur génie sur le ton de l'ode, et entrepren-

(0 An, OfiB, Suppl. r. ïv. •

nent d'exprimer avec toutes les apparences de la passion et dans une verve feinte ce qu'ils ne sentent nullement. On ne doit pas s'attendre à trouver dans de semblables odes la vie, c'est-à-dire la chaleur d'imagination et de sentiment qu'ont les odes dictées par

une véritable inspiration Horace même n'a pas pu

toujours déguiser la contrainte » .

Si Marmontel et Sulzer ont distingué le véritable enthousiasme de celui qui n'est que factice, de Jaucourt et de Cahusac (1) ont cherché à expliquer par l'analyse philosophique la nature du véritable enthousiasme. Les Grecs avaient donné ce nom & cet état de l'ame dans lequel se trouve le poète quand, emporté par la verve, il éclate en accents désordonnés, signifiant par là qu'un dieu avait pénétré dans son esprit et qu'il écrivait pour ainsi dire sous sa dictée, comme la Pythie parlait sous l'inspiration d'Apollon : Deus, ecce Det^. Inutile d'avertir que de Jaucourt et de Cahusac ont fait justice de cette divinité qui d'ailleurs n'était depuis longtemps qu'une métaphore. Pour tous les deux Tenthousiasme est un échauffement de l'imagination et du cœur que l'artiste, frappé vivement par une idée ou par un objet extérieur, produit en lui-même en s'attachant tout entier à cette idée ou à cet objet. Qui a vu un homme en proie & la colère, au désespoir, ou plongé dans une profonde admiration, a vu un poète entliousiaste, avec cette différence pourtant, que le poète s'est donné volontairement ces sentiments, ou les a réveillés en lui longtemps après qu'il les avait ressentis en réalité, et que, par conséquent, il n'est pas complètement maîtrisé

(I) Art. &ITIIOUSIASMI, t. V.

par eux. En outre, ces sentiments sont susceptibles de degrés, et l'enthousiasme qu'ils font naître, s'il est souvent sublime, est aussi doux quelquefois, par exemple, quand l'artiste travaille sur des sujets gracieux. Mais les deux vérités que les deux Encyclopédistes ont voulu surtout mettre en lumière, c'est que l'enthousiasme est d'abord une inspiration sincère, et qu'il n'a ensuite rien de commun avec la folie, puisque sans de fortes études, un amas de connaissances et beaucoup d'exercice, il ne produirait rien.

C'est de cet enthousiasme que les Encyclopédistes font naître le sublime lyrique, se séparant ainsi de leurs contemporains qui le considéraient comme une heureuse trouvaille de l'esprit. Le sublime est, en effet, l'expression de l'enthousiasme. Ili'artiste a-t-il l'imagination frappée par un grand objet? Il cherche des expressions dignes de ses pensées : « De là, dit de Jaucourt, les termes riches, forts, hardis, les figures extraordinaires, les tours singuliers. C'est alors que les prophètes voient les collines du monde qui s'abaissent sous les pas de l'Éternel, que la mer fuit, que les montagnes tressaillent. C'est alors qu'Homère voit le signe de tête que Jupiter fait à Thétis, et le mouvement de son front immortel qui fait balancer l'Univers » . Mais si c'est au cœur que l'artiste est frappé, non plus à l'imagination, alors plus d'images éblouissantes, mais il aura des paroles de feu qui pénètrent, qui entraînent. De Jaucourt cite le Pœte, non dolet, d'Arria, et le Moi de Médée. Après avoir distingué l'un de l'autre ces deux genres de sublime, il a enfin montré qu'ils n'étaient au fond que l'expression d'un seul sentiment, celui « qui nous élève au-dessus de ce que nous étions » , la

plus simple et peut-être la meilleure définition du sublime.

C'est encore la vivacité du sentiment qui doit seule^ d'après les EncyclopédisteSi produire les écarts lyriques. De Jaucourt entend par écarts c une espèce de vide entre deux idées qui n'ont point de liaisons intermédiaires ». Il a fait, d'après l'abbé Batteux, une analyse précise de la cause et de la nature de ces écarts. En voici le résumé. La vitesse de l'esprit, toujours grande, l'est plus encore quand l'enthousiasme s'en est emparé. Les pensées se précipitent alors et le poète, impuissant à les exprimer toutes, saisit seulement les plus saillantes. Aussi, comme elles ne sont pas accompagnées de celles qui leur servaient de traits d'union, paraissent-elles } décousues ; mais elles se tiennent de loin et un lecteur intelligent comble les vides qui les séparent. Diœi; ubinam sunt f fait dire à Dieu Moïse. Exemple frappant de l'écart lyrique; car pour que la pensée fût complète, il faudrait intercaler entre ces deux membres de phrases ceci à peu près : c Ma seule parole les a fait disparaître ; vous qui êtes témoins de ma victoire, répondez».

Arrivons enfin à celte fameuse question du désordre lyrique que les disciples de La Motte et de Rousseau entendaient si mal. On se rappelle les deux vers de Boileau sur l'ode :

Son style impélueux souvent marche au hasard ; Chez elle un beau désordre est un effet de Tart.

€ On ne saurait croire, dit Marmontel, combien ces deux vers mal entendus ont fait faire d'extravagances. On s'est persuadé que l'ode appelée pindarique ne devait aller qu'en bondissant; de là tous ces mouve-

nients qui ne sont qu'au bout de la plume et ces formules de transport : Qu'entends-je? Où suis-jeî Que vois-je? qui ne se terminent à rien ». On prenait ces allures bondissantes et déréglées pour du « beau désordre » et de l'enthousiasme pindarique. Les Encyclopédistes ont fait justice de cette prétention en réduisant le désordre lyrique à ce qu'il est véritablement.

Ils n'admettent pas sans doute que le poète lyrique suive une marche didactique : « Une ode froidement raisonnée, a dit Marmontel, est le plus mauvais de tous les poèmes; ce n'est pas le fond du raisonnement qu'il en faut bannir, mais la forme dialectique ». Il veut que les pensées y soient transformées en images ou en sentiments, les exposés en peintures-, les preuves en exemples ; il veut que le mouvement de l'ode soit celui de l'imagination et du sentiment, non du discours. Sulzer a exprimé exactement les mêmes idées.

Mais de cette marche libre et hardie à une allure sans ordre et sans but, il y a loin. C'est ce que l'Encyclopédie, s'inspirant de Pindare, a clairement établi. Il ne faut pas, en effet, la ranger parmi ces libelles du xviii* siècle qui amusaient les lecteurs aux dépens de Pindare, faute de savoir lui en faire goûter les beautés déliées. En insérant dans l'Encyclopédie les jugements excellents de l'abbé Batteux sur le grand poète thébain, de Jaucourt plaçait du même coup le Dictionnaire au nombre de ces livres sérieux qui, comme ceux des Chabanon, des Praguier et des Vauvilliers, contribuèrent à venger Pindare des pointes de Voltaire et à le faire mieux comprendre des Français. Batteux n'était pas très familier avec Pindare et il l'avouait ingénument, sans

croire, eomme le patriarche de Ferney, qu'il fut de sa dignité de se venger de son ignorance par des moqueries. Cependant les passages de lui extraits par de Jaucourt, prouvent que sa modestie était exagérée, puisqu'il connaissait assez son auteur pour s'être aperçu que son désordre n'était qu'apparent, qu'il y avait dans ses odes une unité réelle, et que cette unité était dans le sentiment; enfin que les écarts, les détours et les épisodes ne brisaient pas cette unité, et qu'ils n'étaient là que. pour mêlera l'idée dominante une agréable variété d'idées accessoires (1). Aussi est-ce sur la foi de Pindare qu'il a prescrit cette règle aux lyriques de son temps : « Il doit y avoir dans une ode unité de sentiment, de même qu'il y a unité d'action dans l'épopée et dans le drame » . Il pensait que cette unité serait obtenue si, quelque variété que l'on mit dans les images, dans les pensées et dans les tours, un seul et même sentiment régnait d'un bout & l'autre de l'ode. Cette unité n'était pas pour entraver le vol hardi de Iode, car elle ne devait pas empêcher la passion de « se replier sur elle-même, se développer plus ou moins, se retourner » . Batteux permettait encore au poète de retrancher toutes les liaisons grammaticales, toutes les transitions scrupuleuses qui gêneraient l'inspiration. Il exigeait seulement que la passion ne changeât pas de nature, et qu'elle ne cédât pas la place à une autre.| cette condition, dans quelques transports qu'il s'égarât, à quelque endroit que sa course capricieuse le fit aborder, le poète aurait chance de communiquer au

(t) La lecture du Uf. U, chap. }•* du litre de M. Alfred Croiiel sur la Poéiie de Pindart fera mieai apprécier la jaslette dei JugemeaU de Tabbé Balteax.

lecteur une impression une et distincte, ce qui est la marque d'un bon ouvrage.

Si la disposition de Tode doit être libre et irrégulière, les mêmes caractères se retrouvent naturellement dans le style qui lui convient. Sur ce sujet, je ne rencontre rien d'intéressant dans TEncyclopédie. Qu'il suffise de dire qu'on y lit sur l'emploi dans l'élocution lyrique de la mythologie et des allégories, des périphrases et des épithètes, les mêmes observations neuves et justes que j'ai rapportées à propos de la poésie en général et de l'épopée.

Reste la versification de l'ode au sujet de laquelle l'Encyclopédie a encore ébranlé un dogme littéraire très respecté de son temps. Il s'agit de l'obligation d'écrire l'ode en strophes absolument semblables à la première pour la mesure et la disposition des vers. C'est une règle que toutes les poétiques du xv!!!' siècle ont uniformément formulée. Sabatier de Castres allait plus loin. Non seulement il voulait que les strophes eussent la même mesure, mais il exigeait que dans chaque strophe il n'y eût ni moins de quatre vers, ni plus de dix; de plus, que dans les stances de quatre vers le sens fut complet après le deuxième et le quatrième. Il décrétait d'ailleurs que l'ode la plus parfaite était celle de dix vers à huit syllabes et il ajoutait : « Ces règles sont invariables, d'autant plus qu'on ne saurait les violer sans enlever à l'ode sa cadence et son harmonie » (1). Les Encyclopédistes ont eu la sagesse de ne pas étire aussi sévères. Ni de Jaucourt, ni Marmontel n'ont prescrit de règles de détail avec cette rigueur. Il

(1) Dielionnairt de lUléralurt (1770), art. Od«.

est vrai que de Jaucourt a demandé comme tout le monde que l'ode fût composée de strophes égales et de même disposition rythmique. Mais Sulzer a rejeté hardiment cette tradition. Il a soutenu qu'il lui semblait que cette loi était « chose tout à fait contingente » et qu'une ode qui aurait tous les caractères du lyrisme, sans celui-là, serait une ode parfaite (1).

Cette juste revendication clôt dignement la série de leçons excellentes que je viens de relever dans l'Encyclopédie à propos de la poésie lyrique. Assurément, il ne suffirait pas à un poète de les méditer pour être capable de composer des odes admirables. Mais, s'il a le don divin de l'inspiration, croit-on qu*il lui nuirait de les consulter? Elles lui apprendraient, d'une part, à faire bon marché des règles immuables et absolues, et & considérer l'ode de Pindarre comme un des types les plus dignes d'admiration, dans l'étude duquel, en dehors de tout attachement servile à des procédés inimitables, on peut puiser, avec quelques images brillantes t le goût d'un certain idéal de grandeur flére et sereine, de hauteur et d'éclat » (2) mais non plus comme la seule forme de beauté que l'art puisse réaliser; d'autre part, qu'il faut choisir un sujet qui en vaille la peine, que la première condition pour le bien traiter est qu'on soit imu; qu*on doit se prêter à la passion et non s'y livrer; marcher d'un pas libre, mais non errer sans but. Boi-

(1) La poésie lyrique n*ett pat bornée à Tode. Une foule de poèmei de propor* Uoni plut ou moint modettet, qui eipriment à leur feçon un lenliroent, une émoUon personnelle, tont rattachés à ce genre : Télégle, le chant patriotique, l*hymne religieui. répilhalame, le eonnet. le rondeau, la ballade, etc. Bn général, l'Encyclopédie s*ett contentée de les déflnlr sommalreineot. U n*insUteral doae pat plut qu'elle n'a cru devoir le faire.

(S) Croitet, ouv. cit., Conclusion.

leau n'avait pas « reçu du ciel l'influence secrète » , je Tavoue; mais si, l'ayant reçue, il eût suivi des conseils aussi éclairés, tels que nos romantiques n'en ont pas donné de meilleurs, VOde à Louis XIV, à propos de la prise de Namur ne pèserait pas sur sa mémoire.

Page 1