‹ Les doctrines littéraires de l'Encycloped́ie, ou, Le romantisme desChapitre 14 sur 43 · IS · texte numérisé non relu

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k bure rie Tode une imitation plus fidèle de la nature, oe genre ne demeure enseveli dans une espèce de médiocrité » (1). Ce qui le choquait encore, c'était le contraste eulre la froideur des odes et leur allure désordonnée : 4r Ia marche impétueuse de l'ode n'est pas celle de IV^npnt tranquille : il faut donc qu'elle soit justifiée par un enthouHiasme véritable. Lorsqu'un auteur se jette de sang-ft*oid dans ces écarts qui n'appartiennent qu'aux grandes passions, il court risque de marcher seul, car le lecteur se lasse de ces transitions forcées et de ces fréquentes hardiesses que l'art s'efibrce d'imiter du sentiment et qu'il imite toujours sans succès » (2).

Mais pour un critique qui cherchait à dessiller les yeux do ses contemporains, il y en avait cent qui s'aveuglaient avec eux. Ni l'abbé Mallet, ni Gaillard, ni l'abbé Joannot, ni Fréron, ni Sabatier de Castres, ni l'abbé Chaudon, ne laissaient soupçonner que le sujet de l'ode devait avoir de l'importance, et l'enthousiasme du poète do la sincérité. En revanche, ils recommandaient gênéralotiiont l'usage do la mythologie et des figures les plus magnifiques. « Le poète, disait Gaillard, pour donnor du la vio aux sujets qu'il traite, doit les animer par la fiction et les soutenir par les peintures et par la oadonoo nombreuse ; tous les trésors de la fable, de la poéNio, do rimagination et de toute la nature lui sont ouverts » (3), Kt il citait comme modèle l'ode de Rous- Noau pour la naissance du duo de Bretagne! L'abbé Joannot no connaissait pas de meilleurs moyens pour

(I) n^fhMif»n$ mr i^Htt^uêt po^tts, IV.

(9) M^/V^ritifit tnr f M#/yMri portes, VIK (3) i>UY, cUm t* H, lu. U, ch«p. V.

relever les pensées dans une ode que les comparaisons, les images et les hyperboles, et pour donner de l'impétuosité au style que les apostrophes, les exclamations et les interrogations. Lui aussi, il ne jurait que par Rousseau, dont il admirait le « délire heureux » et r « enthousiasme soutenu » (1). A voir Fréron se pâmer d'aise à la lecture de cette simple strophe d'une ode de Palissot pour la convalescence du duc de Fronsac, on présume quelles étaient les idées de ce critique en matière de poésie lyrique :

La barbare Alropos cède au dieu d'Épidaiire : Le speclre désarme se replonge aux Enfers; Tu vis, jeune Fronsac, nous le verrons encore Embellir l'Univers (2).

Mais voici enfin un autre critique qui, frappé de riusignifiance des odes ordinaires, demandait au poète de chanter des « sujets politiques et philosophiques» (3), Ne le félicitons pas trop vite; car par sujets philosophiques, il entendait des maximes développées, et par sujets politiques « l'établissement d'une manufacture qui ferait couler chez nous l'or étranger... l'utilité d'un projet qui, en augmentant les finances de TÉtat, répandrait plus d'aisance sur la partie de l'humanité la plus souffrante et la plus utile ». Joignant l'exemple au précepte, Sabatier faisait suivre son Discours sur l'ode, d'odes dont le titre seul est une révélation : la Population, la Guerre, le Luœe, la Vengeance, le Botilieur des

(I) Ottv. cit, t. ni. Oot.

(%) Ouv. cit., t. XIII, Leurs VI, 1754.

(3) Odti nouvttUt, précM^tt d'un DUcoart sur TOds par Sabatisr, ilM.

Peuples, etc.. . Telles étaient au xviii* siècle les doctrines courantes de la critique sur la poésie lyrique : auteurs et juges s'aidaient mutuellement à se fausser le goût.

Les théories de l'Encyclopédie étaient bien différentes. Ce n'est ni à, Gaillard, ni à Fréron que les Encyclopédistes se rattachent, mais directement à Vauvenargues. Les articles du chevalier de Jaucourt, de Marmontel et de Sulzer sur la poésie lyrique peuvent être incomplets, mais tels qu'ils sont, ils témoignent d'un goût éclairé et d'une raison solide.

C'est dans notre siècle que la poésie lyrique a eu son plus grand éclat. De même qu'elle admet tous les rythmes et toutes les formes de strophes, elle se prête à rendre tous les sentiments du cœur humain. C'est la poésie libre par excellence. Les poètes du xix* siècle ont allumé leur enthousiasme û tous les foyers. Tout est devenu leur domaine : Dieu, la patrie^ la famille» la nature, l'humanité, la vie. Ils ont chanté la nature depuis le cèdre jusqu'à l'hysopè et l'ont presque divinisée. Us ont chanté l'homme avec tous les problèmes que soulèvent son origine et sa destinée, les travaux de sa pensée et les mystères de son cœur. Ils ont exprimé les angoisses du doute religieux ou philosophique, l'orgueil des gloires nationales ou les colères vengeresses de la liberté vaincue.

Mais avons-nous le droit d'exiger de l'Encyclopédie qu'elle ait signalé à ses contemporains toutes ces sources d'inspiration? Évidemment non. Notre siècle n'est pas le sien, il ne faut pas l'oublier. Cet admirable thème, si connu de nos jours, du contraste entre l'implacable sérénité des choses et l'agitation des hommes, entre la

jeuDesse éternelle de la nature et notre vie éphémère, lui manquait absolument. Au xviii* siècle, on ne connaissait de Tamour que la galanterie* Le doute religieux ou philosophique ne torturait pas encore assez violemment les âmes, et d'autre part la philo- Sophie, par un septicisme haiqeux ou moqueur et par ses préférences pour les doctrines matérialistes, comprimait trop rélan religieux pour qu'on vît parsutre des poésies sacrées véritablement dignes de ce nom. Un

règne inégalement tracassier et ombrageux, terni d'ail-

leurs par des défaites au dehors et au dedans par des désordres, n'était pas fait non plus pour inspirer des accents sincères de fierté patriotique. Enfin l'heure n'avait pas encore sonné où une révolution eflroyable devait ébranler les âmes, surexciter les imaginations, éveiller autant de cris de fureur que d'exclamations de joie et déposer dans le cœur de tous un germe de tristesse et de mélancolie. Donc, n'espérons point que l'Encyclopédie devance les événements, tout ce que nous avons le droit de lui demander, c'est qu'elle se soit rendu compte de l'irrémédiable insuflisance des sujets choisis par les poètes contemporains, c'est qu'elle ait eu le sentiment que les vrais sujets n'étaient pas ceux-là et qu'ils manquaient à son temps. Or, de nombreux témoignages prouvent que cette claire conscience des choses n'a pas fait défaut à l'Encyclopédie.

C'est d'abord de Jaucourt qui, parlant des Odes de J.-B. Rousseau, estime que leur plus grand défaut consiste dans le peu d'importance des sujets et dans le contraste choquant qui existe entre la futilité de ces sujets et la forme pompeuse dont le poète les a revêtus. Il ne peut s'empêcher d'admirer quel vaste champ

l'histoire de l'Angleierre pendant les deox deroien siècles eût ouvert à Rousseau, s'il eût été Anglais. Le règne d'Elisabeth, la mort de Marie Stuart, deox révolutions, suivies l'une de rexécution capitale d'an roi, l'autre du couronnement d'un prioce étranger, enfin tant d'années de misère terminées par le règne heureux de la reine Anne : de Jaucourt reste ébloui devant une si riche matière. « En faudrait-il davantage, s'écrie-til, pour livrer toutes les Muses à l'enthousiasme? Rousseau aurait-il été réduit, s'il eîit vécu en Angleterre, à adresser une ode à M. Duché sur les affaires de sa famille et une autre à M. de Pointis sur un procès que lui firent les Flibustiers? » (1).

Cette insignifiance des sujets, qui a offensé de Jaucourt dans les Odes de Rousseau, choquait Marmontel dans presque toutes les poésies lyriques françaises (3). Il leur reconnaît a de la pompe, du coloris, de l'harmonie » , mais pas de passion ; « c'est que jamais nos poètes lyriques n'ont été animés d'un véritable enthousiasme». Ainsi il accorde it. Malherbe, À Racan et à Rousseau d'être « élégants, nombreux, fleuris » ; mais il tyoute •.'1 « Ils n'ont presque jamais parlé à. l'âme. Leurs odes sont froidement belles, et on les lit comme ils les ont faites, c'est-à-dire sans être ému » . Plus loin encore il écrira : « L'ode française n'est plus qu'un poème de fantaisie, sans autre intention que de traiter en vers plus élevés, pl'is animés, plus vifs en couleurs, un sujet qu'on choi«it soi-même ou qui quelquefois est donné. On sent cocibi^n doit être rare un véritable enthousiasme dans

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