‹ Les doctrines littéraires de l'Encycloped́ie, ou, Le romantisme desChapitre 24 sur 43 · CHAPITRE ÏIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏIl

l'enctclopédib et l'histoire

L'histoire ««t un art et une science; il ne s'agit ici que de l'art — L*usage des discours imaftiiiaires ou remaniés; Voltaire Ta condamné. — L'abus des portraits ; Voltaire Ta condamné.» Il a même poussé si loin le souci de la vérité qu'il a refusé à l'historien le droit de composer d'autres portraits que ceux

des hommes avec lesquels il a vécu.

L'histoire est à la fois une science et un art. Elle est une science en tant que Thistorien recueille des faits, les choisit et les prouve. Elle est un art puisqu'il doit présenter ces faits dans une composition vivante et bien ordonnée, ressusciter le passé devant l'imagination et toucher le cœur, transformer enfin sa matière en dis-

cours, portraits, narrations et descriptions.

Si j'avais à considérer l'histoire comme une science, je montrerais aisément que rEncycloi)édie s'était mise au courant des idées nouvelles et fécondes apportées successivement par Bossuet, Fénelon, Montesquieu et Voltaire; qu'elle demandait à l'historien plus d'exactitude que par le passé, une plus grande curiosité de la couleur locale, un souci plus grand des mœurs d'une nation, de ses lois, de son gouvernement, du commerce et de l'industrie, des lettres et des arts (1). Mais ce

(t) Art. SauDiTioN, t. IV; Art Horoni, t VIU.

n'est pas mon sujet; il ne s'agit ici que de l'Histoire considérée comme un art.

Au XVII* siècle ef jusqu'au milieu du xviir, tous les historiens se croyaient autorisés par l'usage des Anciens à faire parler les rois, les capikines, les ambassadeurs, soit en remaniant leurs discours authentiques, soit en y suppléant, quand ils manquaient. C'est ainsi que Mézeray et Vertot prêtèrent des harangues l'un à Jeanne d'Arc sur son bûcher, l'autre à Gustave Wasa dans les mines de Dalécarlie. C'était un abus. Le P. Rapin le signala de bonne heure; il recommanda la plus grande réserve dans l'emploi des discours et déconseilla les harangues militaires (1). Mais ce fut Voltaire qui fit disparaître entièrement cette pratique.

Le moyen le plus efficace qu'il ait employé pour y parvenir a été évidemment de ne mettre aucun discours de ce genre dans ses œuvres historiques. Mais l'Encyclopédie était un trop précieux auxiliaire pour qu'il négligeât de la faire servir à propçtger sa réforme. Déjà, en 1755, il y glissait ces quelques mots : « Une harangue directe qu'on met dans la bouche d'un héros qui ne la prononça jamais n'est guère qu'un beau défaut » (2). Il devait, plus tard, les développer dans un autre article (3).

L'usage de mêler des discours aux récits historiques venait des Anciens. Mais chez les Anciens cet usage, loin d'être un artifice, était l'image de la réalité (4). La politique s'y faisait en plein air. C'était la foule

(1) Instruclien sur rHisioire (1677).

(2) Art. Eloquinci, t. V.

(3) Art. Histoire, t. VUI.

(4) Voy. là-dessus : J. Girard, Essai sur Thucydide, chap. H.

assemblée qui décidait des questions les plus importantes, de la paix ou de la guerre, du choix des alliances et de la rupture des traités. Naturellement elle en décidait sous l'influence des orateurs dont les discours devenaient ainsi l'élément principal de la vie politique. Dans ces conditions l'histoire pouvait-elle supprimer ces discours? Non assurément, ii moins de se condamner à ne donner qu'une idée inexacte des mœurs publiques. La vérité voulait donc que les historiens insérassent dans leurs ouvrages des scènes oratoires. L'abbé Mallet avait déjà compris cette nécessité et l'avait expliquée comme il convient dans un article antérieur à celui de Voltaire (1). Mais Voltaire est celui qui a tiré le plus au clair cette question. Il entrait trop bien dans la vie de l'antiquité pour critiquer les anciens

historiens d'avoir rapporté des discours réellement prononcés, et la preuve, c'est qu'il conseillait aux nouveaux venus d'imiter leurs aînés sur ce point : t Si, dit-il, dans une occasion importante, un général d'armée, un homme d'Etat a parlé d'une manière singulière et forte qui caractérise son génie et celui de son siècle, il faut rapporter leurs discours mot pour mot; de telles harangue|3 sont peut-être la partie de l'histoire la plus utile » . Mais il exigeait qu'on les rapportât € mot pour mot » ; toute la réforme était là. Quant & Tusage de prêter des harangues à des personnages qui n'ont rien dit ou d'en faire parler d'autres autrement qu'ils n'ont parlé en réalité. Voltaire l'a condamné impitoyablement, même chez les Anciens : « Pourquoi faire dire à un homme ce qu'il n'a pas dit? 11 vaudrait presque autant

(1) Art. Uakamoui, t. VllI.

lui attribuer ce qu'il n'a pas fait; o'est une fiction imitée d'Homère. Mais ce qui est fiction dans un poème devient à la rigueur mensonge dans un historien. Plusieuis anciens ont eu cette méthode; cela ne prouve autre chose, sinon que plusieurs anciens ont voulu faire parade de leur éloquence aux dépens de la vérité ». Sans doute Voltaire aurait pu expliquer cette habitude des Anciens par des raisons plus acceptables. Si Thucydide, Tite-Live, Tacite et les autres historiens anciens ont imaginé des discours qui n'ont jamais été prononcés, c'est qu'à leurs yeux ces discours devaient être des moyens de marquer et d'analyser les situations importantes, de faire connaître les peuples et les individus, de préparer et de compléter les récits, de montrer les causes et l'enchaînement intime des événements. S'ils en ont refait d'autres entièrement, c'est que l'art antique, qui visait toujours au beau, n'eut jamais admis les disparates que des différences de style auraient inévitablement introduites dans une composition. 11 n'en est pas moins certain qu'il y a quelque chose de mieux, de plus impérieux que le beau, c'est le vrai, et Voltaire a eu raison de proscrire désormais, au nom de la vérité, l'usage d'introduire dans l'histoire des discours imaginaires ou remaniés.

Un autre abus s'était glissé dans la manière d'écrire l'histoire, l'abus du portrait. Ici encore, l'exemple avait été donné par les historiens anciens. On l'avait suivi avec d'autant plus d'ardeur que les Français ont toujours montré pour ce genre de composition une prédilection marquée. On sait combien notre littérature classique est riche en portraits signés par les noms des plus grands écrivains. Mais il fallait se préserver de la

tentation d'en mettre partout et à profusion. Les historiens, moitié par imitation de Tantiquité, moitié par goûty en firent une dépense immodérée, Voltaire a indiqué en deux mots le défaut commun de ces portraits: « Ils montrent bien souvent plus d'envie de briller que d'instruire ». Or, ils ne devraient viser qu'à instruire. Si riiistorien analyse le caractère des particuliers et des peuples, c'est uniquement en tant que ce caractère est une cause importante de leurs actions. Voltaire a donc eu raison de critiquer les historiens qui ne dessi-* naient des portraits dans leurs ouvrages que par vanité et pour faire montre de bel esprit.

Mais il a poussé trop loin la sévérité quand il a refusé aux historiens le droit de composer d'autres portraits que ceux des hommes avec lesquels ils ont vécu. « Des contemporains, dit-il, sont en droit de faire le portrait des hommes d*État avec lesquels ils ont vécu, négocié, des généraux sous qui i(s ont fait la guerre...!. Mais vouloir peindre les ancieds, s'efforcer de développer leurs amies, regarder les événements comme des caractères avec lesquels on peut lire sûrement dans le fond des cœurs, c'est une entreprise bien délicate, c'est dans plusieurs une puérilité ». Voltaire aurait raison si Tauteur d'un portrait le citait comme le seul ressemblant et s'il se flattait d'avoir pénétré son sujet jusqu'au tréfonds. Une affirmation de ce genre est toujours une témérité. Mais pourquoi un historien qui a étudié consciencieusement ce qu'on a écrit sur un personnage, ce que ce personnage a écrit lui-même, s'il a écrit, et ce qu'il a fait, ne serait-^il pas fondé à croire qu'il a donné une idée juste du caractère de son héros dans le portrait qu'il en a tracé ? Pourquoi ne nous serait-il

pas pennis, à nous» de lui accorder notre confiance? D'ailleurs quel est Thistorien sincère et expérimenté qui se flatte d'avoir donné le portrait vrai, unique, d'un personnage? Il n'y vise pas, sachant qu'il ne peut y atteindre. Ce qu'il veut, c'est reproduire l'image qu'il s'est formée du personnage, suivant le côté d'où il l'a pris et l'angle sous lequel il l'a vu; c'est surtout donner la sensation du vivant. Ainsi s'explique qu'on puisse dire qu'il y a vingt portraits de Fénelon qui lui ressemblent sans se ressembler entre eux et qu'on pourrait en faire vingt autres ressemblants qui ne se ressembleraient pas davantage. Voltaire aurait tort de conclure de là que l'entreprise est puérile. Ou bien il faudrait rejeter le Jugurtha de Salluste, le Cromtcell de Bossuet. Mais y a-t-il quelqu'un qui l'oserait?

Les rigueurs de Voltaire contre le portrait historique mises à part, on n'a rien à reprendre aux théories de l'Encyclopédie sur l'histoire. Elles sont justes et une partie est même jusqu'à un tertain point neuve. En les exposant, l'Encyclopédie a contribué à précipiter la révolution que de hardis esprits avaient tenté d'accomplir dans ce genre, et qui consistait à dégager la vérité historique de tous les ornements qui lui étaient étrangers. Les scrupules exagérés de Voltaire sur les portraits ne sont-ils pas eux-mêmes le témoignage de ce souci d'exactitude qui travaillait ses contemporains?

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