‹ Les doctrines littéraires de l'Encycloped́ie, ou, Le romantisme desChapitre 23 sur 43 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'encyclopédie et l'éloquence

. Peu d*orateur8 au zvii* et aa zvni* sièclen, beaucoup de rhéteurt. — A pari Kéneion et Rollln, les rhéteurt du xviu* siècle réduisaient Téloquence à la rhétorique. — L'Encyclopédie a réagi. — D'Alembert et de Jaueourt ont établi que Téloquenee est avant tout un don naturel. — D*Alembert a Justiflé l'usage des passions honnêtes. — Il a reconnu les services de la Traie rhétorique. — Intérêt que ces doctrines de l'Encyclopédie empruntaient au récent discours de réception de Buffon à TAcadémie française.

II. D'Alembert, Voltaire et de Jaueourt ont déclaré qu'une sage liberté était la condition indispensable à son déTeloppement.

III. Langueur des discours académiques composés suivant la tradition du zvu* siècle; inuovation de Voltaire et de DulTon. — L'Encyclopédie a soutenu et répandu cette réforme. — Plan proposé par d'Alembert pour l'éloge des académiciens défunts.

IV. Elle a le devoir d'instruire, mais aussi le droit de plaire.

L*ÈLO0UENCB Kff g6nÉRAL

Peu d'orateurs au xviii* siècle. En revanche les rhéteurs ne manquaient pas; mais comme ils n'avaient pas eu l'occasion d'entendre des hommes réellement éloquents parler dans des circonstances où l'éloquence put réellement se déployer, ils n'en avaient guère que l'idée qu'on peut s'en faire quand on est condamné, à perpétuité, aux discours académiques. La plupart d'entre eux auraient pu placer en tête de leurs Rhéto*

riques l'adage latin : Nascuntur poetœ» flunt oratores. Il ressort en effet de la lecture de leurs traités qu'ils étaient persuadés que l'éloquence s'acquiert. Aussi ontils dépouillé avec un soin minutieux les ouvrages d'Aristote, de Cicéron et de Quintilien pour en extraire tous les préceptes que ceux-ci avaient donnés aux apprentis orateurs de leur temps. Ils les ont frottés de la poussière des âges, et après leur avoir donné un air français, ils les ont proposés à leurs contemporains comme autant de recettes infaillibles pour devenir grand orateur. Il s'ensuivait qu'à leurs yeux le pathétique, ne s'apprenant pas, était négligeable et que l'éloquence se réduisait en fin de compte à une escrime savante d'arguments.

Je me demande quelle autre impression on pourrait retirer, par exemple, de la Rhétorique de Gibert, simple précis d'Aristote, d'Hermogène, de Cicéron et de Quintilien (1) et de V Essai de Rhétorique française de Gaillard, muet sur ce qui est le fond de l'éloquence, c'est-à-dire l'importance du sujet, la sincérité de l'orateur et l'usage des passions, mais qui énumère tout au long, en les illustrant de nombreux exemples, tous les vieux préceptes des Anciens (2). Ce livre roule presque entièrement sur le style et sur les figures, divisées en vingtquatre figures de pensées, y compris « l'optation » et la « sustentation » , et presque autant de figures de mots, subdivisées à leur tour en tropes et non-trope&. Le P. Lami ne suit pas une autre méthode dans son Art de parler (3). Il traite presque exclusivement des figures;

(1) Rhétorique.

(2) Ei$ai de Rhétorique française,

(3) LIv. IL

il les distingue, les classe, croit à leur efficacité propre, indépendamment de la mise en œuvre, si bien qu'il conjure Torateur, s'il a de la haine contre son adversaire, de ne pas s'en servir : « C'est une épée entre les mains d'un furieux ». Il a écrit tout un chapitre sur le parallèle entre un soldat qui combat et un orateur qui parle. « Les figures, dit-il, sont comme les armes de l'âme » ; et de même qu'il y a trois états de soldat, l'attaque, la défense et la retraite, il distingue trois états correspondants de l'orateur, à chacun desquels s'appliquera telle ou telle figure. 11 attaquera par l'apostrophe, l'interrogation..., se défendra par l'invocation, la prosopopée..., reculera avec la supplication, etc... » Cela est très ingénieux, mais ne donneà l'orateur ni une victoire assurée, ni une retraite honorable. Suivant Hardion, l'éloquence est la parole ornée; c'est donc l'art avant tout (1). Pour parler à l'homme, il ne suffit pas, selon lui, de dire la vérité, « il faut lui donner une parure convenable, la dépouiller de ce qu'elle a de triste et d'austère, et l'insinuer dans les cœurs en flattant l'oreille, dont le jugement superbe et délicat n'admet que ce qui est assaisonné de douceur et d'agrément ». Aussi Hardion consacre-t-il son Traité de V Éloquence à l'exposé des artifices propres à rendre la parole élégante et harmonieuse; éloquente, il n'y pense pas. Je clorai la liste des rhéteurs par le nom de Silvain qui, reprenant la thèse d'un avocat au Parlement de Paris, Ouéret, exprima ouvertement la pensée sous-entendue dans les traités de ses contemporains, savoir que le pathétique [doit être interdit à l'orateur, sous prétexte qu'il est honteux d'avoir

(1) Traité d9 VSloquenet, cbap. 1.

recours aux passions et d'abuser des faiblesses des hommes (1).

Je sais bien qu'à ces rhéteurs médiocres on peut opposer les Fénelon et les RoUin qui, avec une connaissance plus approfondie et un sentiment plus juste d»l'antiquité, ont assigné à la nature et à Tart, la part qui leur revient véritablement dans l'éloquence, qui ne l'ont pas fait consister dans l'emploi plus ou moins habile d'artifices oratoires, et qui ont décidé avec Cicéron contre Aristote qu'il est utile et permis à l'orateur d'émouvoir les passions. En ce qui concerne plus particulièrement les passions, je sais bien que le P. Buffier réfutait d'avance la théorie de Silvain dans ce traité où, faisant consister uniquement l'éloquence dans le talent de communiquer à autrui le sentiment que nous éprouvons, il déclarait qu'à son avis tous les traités des Anciens sur la rhétorique étaient plutôt des ouvrages propres à occuper agréablement l'esprit qu'à donner cette sensibilité qui caractérise l'homme éloquent (2). Mais quand on voit combien de thèses contraires ont été écrites après celles de ces littérateurs, on est amené à croire que leurs doctrines n'avaient pas pénétré bien profondément dans le public lettré ou qu'elles avaient produit une impression trop légère pour déconcerter d'avance toute velléité d'opposition.

Quoi qu'il en soit, c'est de Fénelon, de Rollin et du P. Bufïîer que l'Encyclopédie s'est inspirée; elle a reproduit en grande partie leur doctrine. Les trois coUabo-

(l)Guéret, avocat au Parlemeat de Parii, Entretiens sur t'Etoquenee de la chaire et du barreau (i666). — Silvain, Traité du iublime (1732). (2) Traité philosophique et pratique de t'Kloquence (\12fi).

rateurs qui ont signé les articles sur Téloquence, d'Âlembert, Voltaire ot de Jaucourt, ont été unanimes à reconnaître que Téloquence est un don naturel, qu'il est bon et légitime de faire usage des passions, enfin que la rhétorique, quoique d'une utilité incontestable, est un art secondaire.

Dès la préface de TEncyclopédio, d'Âlembert déclarait que « la nature seule peut créer un homme éloquent » • Il Vil répété plus tard, démontrant avec plus de soin cette vérité, dont les faiseurs de traités avaient obscurci révidence, qu'un orateur vivement et profondément ému par son sujet n'a pas besoin d*art pour faire impression aux autres (1). Voltaire, lui aussi, était de cet avis : « La nature, disait-il, rend les hommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions... Quiconque est vivement ému anime tout, sans qu'il y prenne garde, et fait passer dans ceux qui récoutent une partie de son enthousiasme... La nature fait donc l'éloquence et si on a dit que les poètes naissent et que les orateurs se forment, on l'a dit quand l'éloquence a été forcée d'étudier les lois, le génie des juges et la méthode du temps » (2).

D'AIembert et de Jaucourt (3) étaient si bien convaincus que l'éloquence est un don naturel, qu'ils n'admettaient pas qu'un orateur put pénétrer les autres d'une idée ou d'un sentiment, s'il ne commençait pas par en être pénétré lui-même. D'AIembert est allé au-devant des objections. Si vous lui faites observer

(f ) Art. Blocutiom, t V.

(S) Art. Eu)guuici, t. T.

(3) Art. Pas8I0?i8, t. XII.

que certains écrivains ont inspiré la vertu dans leurs livres sans l'avoir^ il vous répondra qu'à ce moment passager où ils la prêchaient, ils l'avaient. Lui replique-t-on que bien des gens parviennent à nous convaincre et à nous toucher, qui ne sont ni émus, ni convaincus eux-mêmes? Rien n'est capable de déconcerter l'assurance avec laquelle il affirmera qu'on ne donne point ce qu'on n'a pas, pas plus l'évidence que la passion. Mais d'Alembert a beau dire : l'éloquence n'est pas la vérité même ; elle s'en distingue, elle existe à côté d'elle, elle peut exister sans elle. Cela est fâcheux, mais cela est. Combien d'hommes de talent, plaidant le faux, l'ont emporté sur des hommes médiocres plaidant le vrai, surtout devant un auditoire inintelligent ou passionné? Il n'en est pas moins constant que la vérité a une force propre que n'a pas le mensonge ou l'erreur, et que, toutes choses égales, c'est-à-dire en supposant deux orateurs également bien doués et deux auditoires également intelligents, l'orateur armé de la vérité l'emportera sur le sophiste. Dans ce sens, l'opinion de d'Alembert reste juste.

Puisque d'Alembert donnait une si grande part à la nature dans l'éloquence et qu'il établissait que la règle des règles est de « sentir vivement » , nous ne nous étonnerons pas qu'il ait défini l'éloquence le don de faire passer avec rapidité et d'imprimer avec force dans l'âme des autres le sentiment profond dont on est saisi et qu'il ait considéré l'usage des passions comme la principale ressource de l'orateur. Dans la préface, il appelait l'éloquence l'art de remuer les passions : « Faites pour parler au sentiment comme la logique et la grammaire parlent à l'esprit; elle impose silence à la raison

même, et les prodiges qu'elle opère souvent entre les mains d'un seul sur toute une nation sont peut-être le témoignage le plus éclatant de la supériorité d'un homme sur un autre ». Il a repris plus tard cette définition pour la préciser davantage. Il s'est attaqué directement aux contemporains qui acceptaient aveuglément l'opinion d'Âristote, que l'éloquence est le talent de persuader, et il leur a montré qu'il y a des tirades oratoires qui ne prouvent rien, mais qui sont éloquentes, parce qu'elleis émeuvent. Enfin, à ses yeux, le pathétique était si bien de l'éloquence qu'il prétendait que l'orateur qui se bornait à convaincre «n'étaitpas proprement éloquent» . De Jaucourta appuyé cette assertion du témoignage de RoUin. « On sait, dit M. RoUin, que les passions sont comme l'âme du discours, que c'est ce qui lui donne une impétuosité et une véhémence qui emportent et entraînent tout, et que l'orateur exerce par là sur ses auditeurs un empire absolu et leur inspire tels sentiments qu'il lui plaît » (1).

D'Alembert et de Jaucourt avaient raison contre les avocats Guéret et Silvain. L'usage des passions est d'abord utile. Elles apportent un tel changement dans notre esprit, elles le transfigurent tellement, suivant la direction dans laquelle elles l'entraînent, que l'orateur a tout intérêt à exciter dans l'âme des auditeurs celles qui lui sont favorables et à calmer les contraires. Par les preuves, l'auditeur pense que la cause est bonne ; par les passions, il le souhaite, il est disposé â le croire. En second lieu, l'usage des passions est légitime, pourvu que l'orateur ne fasse passer dans les âmes que des

(I) ÀrU Passions, L XU.

passions honorables, et il n'en manque pas, Taniitié, le patriotisme, le sentiment religieux, etc. (1)... Je regrette pourtant que les Encyclopédistes, après avoir restitué aux passions la place importante qu'elles méritent dans l'œuvre oratoire, n'aient pas établi plus nettement, comme un principe incontestable, que l'éloquence doit viser avant tout à la conviction de l'esprit. Ils veulent qu'on remue la sensibilité des auditeurs; mais leur raison, qu'en faire? Les Encyclopédistes la négligent, ou même ils la sacrifient, en plaçant le triomphe de l'éloquence uniquement dans l'art de violenter les cœurs. Doctrine dangereuse, qui émousserait peu à peu chez les orateurs et chez les auditeurs le sens et le goût de la vérité. Convaincre, voilà le but de l'éloquence; toucher et plaire sont des moyens très puissants, mais qu'il importe de maintenir au rang de moyens.

Mais si l'Encyclopédie attribuait à la nature une si grande part dans l'éloquence, est-ce à dire qu'elle ait fait profession de mépriser la rhétorique? Oui, si Ton entend par là ces traités que je citais tout à l'heure et que d'Alembert a visés, quand il a parlé de ces ouvrages des « rhéteurs modernes, calqués pour ainsi dire sur les livres de rhétorique des anciens, remplis de définitions, de préceptes et de détails nécessaires peut-être pour lire les anciens avec fruit, mais absolument inutiles» (3). A l'égard de ces puérilités pédantesques qu'on avait honorées du nom de rhétorique ou plutôt qui n'avaient

(i) Avant les articles de d'Alembert et du chevalier de Jaucourt, l'abbé Mallet avait exprimé les mômes idées, rérutant, en le nommant, Tavocat Silvain. H faisait suivre sa réfutation d'une peinture détaillée des difTérentes passions eu fcénérai et de celles qui sont particulières aux nobles, aux riches et aux grands. Voy. Pr. p. la lec. des Ornt., Hv. Ilf, chap. 1.

(3) Art. Elocution, t. V. . .

servi qu*& rendre ce noai ridicule, il avait déjà écrit dans sa préface qu* « elles ne sont propres qu'à donner de l'éloquence l'idée la plus fausse et la plus barbare » ; il exprimait le vœu que, « pour l'honneur de notre discernement », cette rhétorique fût un jour bannie. Ce vœu, nous l'avons réalisé.

Mais d'Alembert s'est bien gardé de confondre avec cette fausse rhétorique la rhétorique rationnelle, vraiment utile, qu'on enseigne encore aujourd'hui. Cellelà, s'il n'en a pas vu tous les mérites, du moins il a reconnu une partie des services qu'elle rendait. lie premier était, selon lui, de permettre à l'éloquence de se présenter sous une forme parfaite. « Les règles ne rendront jamais un ouvrage ou un discours éloquent; elles servent seulement à empêcher que les endroits vraiment éloquents et dictés par la nature ne soient défigurés et déparés par d'autres, fruits de la négligence' ou du mauvais goût ». L3 second service dont d'Alembert était reconnaissant à la rhétorique, c'était qu'elle ménageait entre les morceaux éloquents d'un discours, d'autres morceaux destinés à empêcher l'auditoire de se distraire ou de se fatiguer tout en le reposant. « L'éloquence ne consiste proprement que dans des traits vifs et rapides... Elle ne peut donc rogner que par intervalles dans un discours de quelque étendue; l'éclair part et la nue se referme ». Mais si les ombres du tableau sont nécessaires, d'Alembert rappelait qu'elles ne doivent pas être « trop fortes » ; il faut à l'orateur et à l'auditeur des endroits de repos; dans ces endroits l'auditeur doit respirer, non s'endormir, et « c'est aux charmes tranquilles de l'élocution à le tenir dans cette situation douce et agréable ». Ainsi d'Alembert abou-

tissait à cette conclusion, paradoxale au premier abord, que les règles de Télocution n'ont à proprement parler leur effet et ne sont vraiment nécessaires que pour les morceaux qui ne sont pas éloquents, que Torateur compose plus à froid et dans lesquels la nature a besoin de l'art.

Mais là ne se bornent pas les secours que la rhétorique offre à l'orateur. C'est elle qui perfectionne le talent oratoire et prévient ses défaillances, qui signale aux orateurs les moyens employés déjà avec succès par leurs aînés, et leur fait gagner du temps en les faisant profiter de l'expérience d'autrui. Seulement il ne suffit pas de connaître ses règles ; il faut encore les avoir digérées si bien, qu'elles aient pénétré dans les habitudes de la pensée; il faut que, grâce à la réflexion et à l'exercice, l'assimilation soit si complète qu'on les applique d'une façon presque spontanée. D'Alembert n'a rien dit de ces services rendus à l'éloquence par la rhétorique. Néanmoins, tenons-lui compte de ceux, non moins importants, qu'il a signalés et qu'il a fait valoir. Réagissant contre les excès d'une rhétorique qui avait la prétention d'être l'éloquence, même, on pouvait craindre qu'il niât absolument la valeur et la légitimité de cette science en général.

Après avoir examiné les théories de l'Encyclopédie sur l'éloquence, on comprendra que j'aie osé placer leurs auteurs dans le groupe de Fénelon, de Rollin et du P. Buffier. N'ont-ils pas été, en effet, leurs continuateurs? Mais leurs articles empruntaient des circonstances où ils étaient publiés un intérêt particulier. Quelques mois auparavant, Buffon, dans son discours de réception à l'Académie française, avait

médit, lui aussi, de Téloquence naturelle des passions. Avoir les passions fortes, Timagination prompte, sentir vivement, communiquer aux autres son enthousiasme, tous ces mérites lui paraissaient grossiers, parce que les sens y ont leur bonne part : « C'est le corps qui parle au corps » . Pour le sévère philosophe, il n'y avait dans l'homme qu'une faculté qui comptât, la raison, et qu'une éloquence, celle qui s'adresse à la raison pure par des pensées justes et de belles expressions. Qui ne voit combien les revendications des encyclopédistes avaient d'opportunité et de prix après une pareille profession de foi? Ces écrivains restituaient à la sensibilité et à l'imagination leurs droits dans l'œuvre oratoire, ils rétablissaient l'éloquence en possession de cette riche variété de ressources que BuiTon avait voulu mutiler.

Ce n'est pas seulement dans ses doctrines sur l'éloquence en général que l'Ëucyclopédie mérite d'être étudiée. Sur l'éloquence politique et judiciaire, sur l'éloquence académique et sur l'éloquence religieuse, elle a formulé quelques principes justes et féconds.

L*éLOQUBNCS POLITIQUB ET JUDICUIRB

Quelle est la condition indispensable au développement de l'éloquence? La liberté. Je n'entends pas par ce mot la liberté de tout dire : la vérité et le mensonge, le bien et le mal. La véritable éloquence n'a pas besoin de cette licence pour prendre son essor, pas plus qu'elle n'a le droit d'en user. Mais en dehors de ce qui demeure

sacré et inviolable, en dehors de ces vérités premières et de ces grands principes naturels que Ton doit consi* dérer comme un noble patrimoine commun à toute l'humanité, il est nécessaire que Téloquence ait la liberté de s'exprimer à son aise sur toutes les matières, si Ton veut qu'elle atteigne aux hauteurs où planaient les Démosthène et les Cicéron. Fénelon avait laissé entendre cette vérité dans sa Lettre à V Académie. « Chez les Grecs tout dépendait du peuple et le peuple dépendait

de la parole La parole n'a aucun pouvoir semblable

chez nous tout se décide en secret dans le cabinet

des princes » (1). Il s'agissait de dégager la pensée

de l'illustre archevêque des voiles qui la recouvraient. Les Encyclopédistes n'y ont pas manqué.

D'Alembert a écrit dans sa Préface : « Les différentes formes de gouvernement qui influent tant sur les esprits et sur la culture des lettres, déterminent aussi les

espèces de connaissances qui doivent y fleurir Il

doit y avoir en général dans une république plus d'orar

teurs et dans une monarchie plus de poètes »

Entendons ici par le mot de* république un gouvernement libre, et par celui de monarchie un régime despotique. Sinon le jugement de d'Alembert serait faux, étant trop absolu : en effet, la Terreur a été aussi funeste à l'éloquence que la Restauration lui a été propice. En revanche, il n'y a rien à retrancher de ces mots de Voltaire, rien à y ajouter : « L'éloquence sublime appartient à la liberté; c'est qu'elle consiste à dire des vérités hardies, à étaler des raisons et des peintures fortes. Souvent un maître n'aime pas à entendre dire la vérité;

(1) Piojet de nhétorique, IV.

il craint les raisons et il aime mieux un compliment délicat que de grands traits » (1).

De Jaucourt a cherché dans l'histoire de la Grèce des preuves à Tappui des assertions de ses collègues (2). Pour expliquer que l'éloquence ait brillé d'un si vif éclat au tempsde Démosthène, il a montré que Torateur, loin d'être « un déclamateur qiii se joue librement sur des sujets de fantaisie et qui s'inquiète bien plus de la cadence d'une période que de la chute d'une république« » était alors, un homnle mêlé aux plus grandes affaires de l'Etat, maniant les intérêts publics, toujours occupé « de réveiller les léthargiques, de rassurer les timides, d'intimider les ténébreux, de ranimer les voluptueux qui ne voulaient pas servir la patrie »• Si, au contraire, l'éloquence grecque s'éteignit après la conquête d'Athènes, c'est, dit de Jaucourt, que l'orateur, à partir de cette époque, ne chercha plus à agir sur le peuple, comme faisait Périclès ; il fut « plutôt un athlète de paradç, formé pour figurer dans les jeux et les spectacles, qu'un guerrier terrible qui s'élance de sa tente pour frapper l'ennemi t .

Ainsi d'Alembert, Voltaire et de Jaucourt ont été d'accord pour reconnaître qu'il n'y a pas d'éloquence sans liberté.

(I) Art. Éloquirgi, t. V.

(S) Art Oratiors omcs, t. XU. Cet articU et( composé, de l'avea même do l'auteur, d'eitraiu d'une Uistoirt de i'Êloquenee cAei lf« Gréa, par Tabbé d*0rgifat. '

in

l'éloqurnce acadâhiqub

L'écueil des discours prononcés à l'Académie, soit par les nouveaux récipiendaires, soit par le secrétaire perpétuel, était au xviii'' siècle la froideur, la pompe, le convenu. Voltaire nous a donné une plaisante analyse des discours de réception : « Le récipiendaire ayant assuré que son prédécesseuf^ était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très grand homme, le chancelier Séguier un assez grand homme, Louis XIV un plus que grand homme, le directeur lui répond la même chose et ajoute que le récipiendaire pourrait bien être aussi une espèce de grand homme et que pour lui, directeur, il n'en quitte point sa part » (1). Des déclamations de ce genre avaient fini par devenir fastidieuses et le public s'en était complètement désintéressé. Voltaire donna le signal d'une innovation très heureuse : il glissa sur les compliments d'usage et s'échappa sur une grande question littéraire : de l'influence de la poésie sur le génie des langues (1746). Sept ans après, BulTon imitait Voltaire. Entassant tous les éloges obligés dans une page, déplorablement emphatique d'ailleurs, qu'il intitula Adresse à Messieurs de V Académie française, et qui ne fait pas du tout corps avec le discours, il traita de l'éloquence et de la perfection du style. Depuis, les nouveaux élus suivirent ce double exemple.

Nous aurions été bien étonnés si l'Encyclopédie, rencontrant l'occasion de se prononcer sur l'innovation de

(1) UUrei anglaises, XXIV (il34).

Voltaire et de Buffon, Teût blâmée : d'Âlembert Ta louée vivement et a conseillé aux futurs récipiendaires de marcher sur les traces de leurs prédécesseurs (1). Il a exprimé le vœu qu'ils traitassent « des sujets de littérature intéressants pour le public. Plusieurs académiciens, entre autres M. de Voltaire, ont déjà donné cet exemple qui paraît bien digne d'être suivi » .

Mais d'Alembert entendait qu'on le suivit c sans s'affranchir entièrement des éloges de justice et de devoir ». Il a même donné quelques conseils sur la manière de traiter cette partie du discours académique, et ces conseils s'adressent aussi bien au secrétaire perpétuel chargé de prononcer l'éloge des académiciens défunts qu'aux nouveaux récipiendaires. Selon lui, l'orateur qui a mission de parler sur un académicien doit faire connaître l'homme privé et l'auteur, mais surtout l'auteur. S'il se bornait à louer l'homme, il ferait du même coup une satire de l'auteur et de la compagnie qui l'a choisi. D'Alembert avouait que l'Académie faisait sans doute plus d'un choix malheureux « soit par faveur et malgré elle, soit autrement » et que le meilleur parti à prendre en pareil cas était de se taire sur les ouvrages du défunt (2). Mais il fallait.à tout prix prévenir ces fâcheuses occasions. Voilà pourquoi il proposait qu'on imposât au secrétaire l'obligation de louer les académiciens, non plus à son choix, mais tous indistinctement. « On serait plus intéressé, disait-il, à ne choisir que des hommes louables». Mais si le défunt offre une réelle matière à l'éloge, voici quel sera, d'après d'Alembert, l'objet du

(1) Art. ÉlOOKS ACADtJIIQUCfl, L V.

(S) Voy. là-dettui Tou? rage déjà eiU de Sf. Lucien Brunel.

discours académique : « Le caractère d'esprit de Fauteur, l'espèce et le degré de ses talents, de ses lumières et de ses connaissances, le contraste ou l'accord de ses écrits et de ses mœurs, de son cœur et de son esprit, et surtout le caractère de ses ouvrages, leur degré de mérite, ce qu'ils renferment de neuf et de singulier, le point de perfection où l'académicien avait trouvé la matière qu'il a traitée et le point de perfection où il Ta laissée; en un mot, l'analyse raisonnée de ses écrits ». Il est évident que des discours composés sur ce plan ne peuvent manquer d'intéresser le public, de servir les lettres et d'assurer à l'Académie la vogue et l'influence.

L'ÉLOQUËNCIi RKUGIEUSE

L'éloquence religieuse est, elle aussi, tributaire de la rhétorique et c'est par ce côté seulement que l'Encyclopédie Ta envisagée. L'orateur chrétien doit-il plaire? Question controversée, même parmi les hommes les plus éminents par la piété. On a objecté tantôt que le langage des écrivains sacrés n'a jamais eu d'autre parure que la simplicité, tantôt que vouloir convertir par des moyens humains en s'adressant à l'imagination et aux passions, c'est une tâche indigne de la croix de Jésus-Christ. Aux premiers on réplique avec raison que les miracles et la sainteté suffisaient aux évangélistes pour convertir; aux seconds que le cœur et l'imagination sont des dons de Dieu qui, employés selon ses vues, peuvent servir à sa gloire et à notre perfection. Tel était l'avis de saint Grégoire de Nazianze, de saint

Augustin, de saint Basile, de saint Jean Chrysostonie, de saint Ambroise et de saint Jérôme. Ne serait-il pas étrange d'ailleurs que Tavocat, Thomme politique, le comédien eussent le droit de mettre en jeu toutes les ressources de l'art pour donner de l'intérêt à la parole humaine et qu'il ne fût pas permis au prédicateur d'en faire autant pour rehausser la parole de Dieu? • L'Encyclopédie n'a qu'effleuré le débat, mais elle s'est rangée de l'avis des Pères. Parlant des sujets de Télo* quence de la chaire, un collaborateur anonyme a dit : c Le défaut d'ornements les dessèche pour ainsi dire, et cesse de les rendre aussi intéressants qu'ils le seraient, s'ils en étaient revêtus avec mesure et avec discrétion» (1).

Remarquons ces derniers mots; ils apportaient le correctif indispensable. L'auteur les expliquait ainsi : « Dans l'éloquence de la chaire, les sujets sont grands, respectables, féconds par eux-mêmes; cependant la trop grande abondance d'ornements peut les défigurer et leur faire perdre leur majesté naturelle > . Il est évidenti en effet, que traiter des grandes vérités chrétiennes, des mystères ou des sacrements avec bel esprit et une élégance affectée, c'est les trahir, c'est les dénaturer. La meilleure manière de les prêcher est de le faire suivant le conseil de La Bruyère « simplement, fortement, chrétiennement » (2). L'Encyclopédiste aurait pu ajouter avec Fénelon que l'orateur chrétien qui se montre soucieux de plaire par des ornements et des traits d'esprit, avilit la sublimité *du ministère évangélique en sa per-

(1) Art. PAHÉOTRIQUt, t. XII.

(S) Chap. de la Chaire.

sonne, puisqu'il le fait moins servir au salut des âmes qu'aux misérables intérêts de sa vanité (1).

Ce n'est pas une théorie complète de l'éloquence que j'ai voulu dégager des articles de l'Encyclopédie. Je me proposais seulement de montrer qu'à une époque où, par suite d'un long silence, la plupart des gens avaient perdu le sens de l'éloquence véritable, l'Encyclopédie l'a possédé au plus haut degré. Sans méconnaître les services de la rhétorique, elle a compris que l'éloquence est avant tout un don de la nature. Elle a justifié et recommandé l'usage des passions honnêtes. Elle a déclaré nettement que la condition indispensable au développement de l'éloquence politique et judiciaire, c'est la liberté. Au moment où l'éloquence académique était tiraillée entre ceux qui s'entêtaient à suivre les vieilles routines et les esprits hardis qui lui ouvraient une voie nouvelle, elle a pris parti résolument pour ceux-ci et les a proposés & l'imitation des futures recrues de l'Acàr demie. Enfin, elle a maintenu à l'éloquence religieuse le droit de plaire, pourvu qu'elle le fît servir à instruire.

(1) Voy. sur l'éloquence religieuse, ses droits et ses devoirs, l'ouvrage aussi élevé que savant du R. P. Longhaye : la Prédication, Grands Maîtres et Grandes Lois,

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