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critique l'insigniflance des sujets ordinaires des odes, leur défaut d'émotion et de sincérité. Interprète mieux éclairée de Pindare que ses contemporains, elle donne Texplication rationnelle de la nature de l'enthousiasme, des écarts et du désordre lyriques. Elle revendique pour le poète le droit de varier à son gré les strophes d'une ode. Plus de pièces de théâtre emprisonnées dans un nombre limité d'actes, de scènes et de vers. Justifiant là règle des unités, elle l'élargit. Elle proteste contre l'abus des confidents et réclame une action plus mouvementée. Elle provoque une réforme radicale dans la mise en scène, dans les costumes des acteurs et dans leur déclamation. Elle veut qu'on étende le domaine des affections tragiques, qu'on ait plus de souci de la vérité historique dans la tragédie et qu'on donne droit de cité à la tragédie bourgeoise. Elle accueille volontiers la comédie sérieuse avec des sujets pris dans la vie ordinaire et un dialogue en prose. Même en ce qui concerne la poésie pastorale et la poésie didactique, genres dans lesquels elle s'est montrée classique à l'excès, elle réagit en partie, puisque dans la première, elle exige un sujet toujours champêtre et des bergers toujours simples et naïfs, et que, dans la seconde, elle souhaite qu'on intéresse davantage la sensibilité et l'imagination. En prose, l'Encyclopédie raffermit les bases mêmes de notre langue en recommandant aux écrivains la propriété des termes, la convenance de la forme et du fond, une correction éclairée. Elle adopte le style coupé. Elle combat les vices du langage contemporain, la fausse noblesse, la fluidité molle, la finesse et le bel esprit, le néologisme inutile. Elle établit que l'éloquence est avant tout un don naturel, qu'elle a le droit
d'exciter les passions honnêtes. Elle la distingue de la rhétorique, dont elle ne méconnaît pourtant pas les services. Elle pose en principe que, sans la libertéi réloquence politique et judiciaire ne peut pas fleurir. Elle soutient la réforme apportée par Voltaire et par BufTon dans les discours de réception à TAcadémie française et trace un programme excellent pour les éloges académiques. Elle condamne dans l'histoire l'usage des discours imaginaires ou remaniés et l'abus des portraits. Elle aide à la transformation du roman romanesque en roman d'observation.
Enfin, s'érigeant en juge de la littérature contemporaine, l'Encyclopédie constate que le xviii* siècle est en décadence dans tous les genres où il a recommencé le xvii% et qu'il est intéressant toutes les fois qu'il s'en est séparé.
Tout compte fait, la somme des idées nouvelles et des projets de réforme jetés dans la circulation par l'Encyclopédie est beaucoup plus considérable que celle des préjugés d'école dont elle s'est constituée la gardienne. De sorte que l'Encyclopédie n'offre pas seulement l'intérêt d'un monument historique, portant l'empreinte d'un temps et d'une société, elle a le mérite d'avoir été un agent très important dans la transformation qui eut lieu de la littérature au xviii* siècle. Elle groupa en faisceau tout3S ces voix dissidentes qui s'élevaient isolément avant sa publication, elle leur donna de la consistance et un formidable écho. Elle servit de véhicule aux doctrines qu'elles émettaient, éveillant partout à la cour et à la ville, dans les salons et les cercles littéraires, des doutes sur la perfection immuable et sur l'éternité de l'école classique, hâtant
la dissolution des anciens genres littéraires, préparant les voies aux génies qui viendront plus tard fonder une école nouvelle.
Qu'on ne doute pas qu'il faille envelopper dans le même éloge la première édition de l'Encyclopédie et le Supplément. Le Supplément ne fut pas plus réformateur que ne l'avait été le dictionnaire de Diderot et de d'Alembert; il ne contenait pas plus de germes d'idées nouvelles, plus d'aperçus lumineux, plus d'ébauches confuses de l'avenir. A l'Encyclopédie proprement dite reviennent les théories sur le génie et le goût, sur la poésie et la peinture, sur la versification, sur l'épopée, sur la poésie lyrique, sur la poésie dramatique en général, sur la prose, sur l'éloquence, l'histoire et le roman, enfin le tableau de la littérature contemporaine; au Supplément, tout le reste. La part est k peu près égale. Pourtant on peut constater moins d'hésitations et de contradictions dans le Supplément. Il fut plus uniformément et plus constamment réformateur, si bien qu'il n'a aucune part dans le bilan des préjugés que j'ai dressé tout à l'heure. On devait s'y attendre, puisqu'il a paru dix ans après le dernier volume de l'Encyclopédie et qu'il a été composé uniquement pour remanier les parties faibles de son aînée.
Est-ce. à dire que l'Encyclopédie et le Supplément réunis iront laissé aucun regret à exprimer, aucune lacune à combler? Non assurément. J'ai signalé beaucoup d'articles d'une faiblesse déplorable, beaucoup d'autres qu'on chercherait en vain. Mais il a manqué surtout à l'Encyclopédie de savoir au juste, ou du moins de pressentir où ses velléités réformatrices la conduiraient.
Sans doute, elle a proclamé la décadence de son temps en matière de littérature, de sentiment et d'imagination, mais elle n'a pas paru comprendre que cette décadence devait aboutir à un renouvellement total, à une transformation complète. Nulle part dans ses arti* clés, exception faite pour un ou deux de Sulzer, oif ne sent qu'elle ait eu conscience qu'elle assistait à une période de transition entre une école qui disparaissait et une autre qui se levait, nulle part, qu'elle ait espéré que du travail de décomposition qu'elle apercevait partout et qu'elle activait pour sa part se dégageraient les germes d'une rénovation prochaine. Elle a cru que l'idéal littéraire du siècle de Louis XIV devait être celui de tous les siècles k venir, pourvu qu'on y fit certaines retouches; par exemple qu'on refondît les genres et qu'on apportât çà et là quelques réformes de détail. Elle voyait aussi de bon œil qu'on lui annexât des genres tout à fait nouveaux. Mais ses ambitions novatrices n'allaient pas au delà d'un remaniement partiel et d'un enrichissement de l'idéal classique. En un mot, elle était, elle aussi, dogmatique, dogmatique éclairée sans doute, mais toujours dogmatique. Elle ne se doutait pas que les écoles littéraires n'ont qu'un temps, et que les littératures ne se développent qu'en se transformant.
11 serait pourtant injuste d'insister sur un reproche vraiment trop facile à faire pour nous, hommes du XIX* siècle. Bien des années se sont écoulées après la publication de l'Encyclopédie avant qu'on ait commencé à comprendre que la littérature d'une nation se renouvelle par la succession des écoles. Voyages, connaissances et comparaison des chefs-d'œuvre des divers
pays, attention donnée aux poésies populaires, étude des arts, mouvement général des idées, philosophie, il a fallu tout cela pour nous initier à cette conception du progrès des littératures. L'Encyclopédie n'est donc pas si coupable qu'on pourrait Timaginer de ne s'être pas élevée jusqu'à elle/^Dans tous les cas, par ses
/.demi-audaces, par ses velléités romantiques, quoiqu'elle n'ait pas eu conscience du prochain avènement du romantisme, elle a contribué à la dissolution de l'ancien
- régime littéraire et à la préparation du nouveau.) Sans doute elle a fait surtout œuvre de destruction; mais détruire en pareil cas n'est pas peu de chose, puisque, pour qu'une école surgisse, il est nécessaire que la précédente soit tombée en ruines. Remarquez aussi que l'Encyclopédie a été un ouvrier de la première heure. Que de critiques venus après elle ont encore entretenu et prolongé l'imitation exclusive du grand siècle! Pour apprécier les hardiesses de l'Encyclopédie, rien ne vaut la lecture de La Harpe, l'écho le plus fidèle et le plus juste représentant de la critique au xviii^ siècle. L'Encyclopédie marquait le premier effort fait en commun pour sortir de l'ornière; le Lycée est un effort pour y rentrer. A lire l'Encyclopédie après le Lycée, on la prendrait pour l'œuvre d'émeutiers intempérants. C'est pour toutes ces raisons que l'historien, qui cherche les premiers symptômes de la révolution littéraire de notre siècle, né peut pas plus négliger l'Encyclopédie qu'il ne négligerait Diderot, par exemple, ou Sébastien Mercier, ou tout autre précurseur.
LES BNGTGLOPÉDISTIS
Mais TEncyclopédie n'est pas un ouvrage anonyme. Plusieurs ouvriers ont travaillé & Tœuvre qui porte ce nom. Il reste maintenant à partager équitablement entre eux les éloges et les critiques, surtout les éloges que je viens d'adresser en bloc à l'association. Au commencement de cette étude, je les ai classés d'après le nombre d'articles que chacun d'eux a écrits;. nous sommes & présent suffisamment renseignés pour pouvoir les classer non plus suivant la quantité, mais suivant la qualité de ces articles.
Celui qui (indirectement) a fourni le plus d'articles de valeur et qui soient de son cru est évidemment Suizer. 11 a fixé le véritable sens de l'imitation des Anciens. 11 a donné du beau une des définitions les plus capables de rajeunir et d'enrichir la littérature. 11 a fait la guerre à la périphrase et & la mythologie au profit des images poétiques empruntées à la nature. 11 a réintégré la sensibilité dans la poésie. Il a nié la légitimité de la séparation . absolue des genres. Il a pressenti la distinction entre l'épopée naturelle et l'épopée artificielle. Il a blâmé dans l'ode le retour monotone des mêmes strophes. Il a montré le danger de la substitution des conditions aux caractères dans la comédie sérieuse. Il a donc été, de tous les collaborateurs de l'Encyclopédie, le plus hardi et le plus plein d'intuitions. 11 ne faudrait pas que la nationalité de Suizer nous rendît cet aveu pénible. C'est précisément parce qu'il
n'était pas né Français que ses yeux se dessillèrent si vite sur les préjugés littéraires des Français et qu'il en lit si délibérément justice.
Après lui, je placerais Marmontel qui a écrit plus d'articles réformateurs qu'aucun de ses compatriotes. L'Encyclopédie lui doit des articles contre la superstition des Anciens, contre les règles, contre le merveilleux païen et le merveilleux allégorique dans l'épopée, contre l'étroitesse des unités dramatiques; d'autres encore en faveur de la tragédie bourgeoise, de la comédie sérieuse et de la versification. Hâtons-nous d'ajouter que ces articles ne sont pas originaux au même titre que ceux de Sulzer; Marmontel s'y fait l'écho de l'abbé Dubos, de Voltaire et de Diderot. Mais il en est d'autres dont il n'a trouvé l'inspiration qu'en lui-même; tels sont ceux sur le beau, sur le génie, sûr le costume des acteurs et leur déclamation, sur l'abus des tableaux dans le drame, sur l'inutilité du merveilleux dans l'épopée, sur les moyens d'assouplir le vers français. Ceux-là sont une compensation aux fâcheux articles dirigés contre la comédie populaire et contre la tragédie nationale. En somme, Marmontel a fait preuve d'un goût entreprenant. 11 a osé corriger beaucoup de vieilles définitions, et de théories consacrées. Au prix de quelques idées fausses, il a trouvé quelques idées neuves.
Viendrait ensuite d'Alembert à cause de ses articles touchant l'érudition et le rôle de la philosophie dans les matières de goût, surtout à cause de son Discours préliminaire, préface magistrale dont j'ai tiré presque tous les matériaux dont je me suis servi pour montrer comment l'Encyclopédie a jugé la littérature de son temps.
D'Alembert serait suivi de Voltaire^ auteur de l'article Histoire; Voltaire de Diderot qui a composé l'article Beau, et Diderot de Tabbé Malletqui a envoyé l'article Action dramatique.
Je grouperais ensuite pêle-mêle tous les collaborateurs auxquels l'Encyclopédie n'est redevable que d'un article remarquable; Montesquieu (sur le Goût); de Cahusac (sur l'Enthousiasme); de Saint-Lambert (sur le Génie); de Chastellux (sur le Beau idéal); Duclos (sur la Déclamation); Beauzée (sur la Prose).
Enfin le chevalier de Jaucoupt fermerait la liste avec une mention spéciale. Si, par son travail, il méritait le premier rang, par son originalité, ou plutôt par son manque d'originalité|il mérite le dernier. Presqueaucun des articles littéraires qu'il a signés n'est de lui : ils sont tous empruntés soit & Voltaire, soit à l'abbé Dubos, soit & l'abbé Mallet, soit à l'abbé Batteux; il ne s'est pas contenté de s'en inspirer, il les a transcrits le plus souvent mot à mot. Il lui est arrivé même de rassembler dans un seul article des extraits d'auteurs différents *
sans prendre garde à éviter de légères contradictions ou à ménager les transitions (1). Il a versé pêle-mêle les hardiesses et les préjugés, au hasard de sas lectures et suivant le guide du moment. Tantôt l'abbé Mallet lui a prêté ses vues d'une sagacité très philosophique, tantôt l'abbé Batteux ses superstitions classiques. De Jaucourt a donc été un compilateur d'un goût douteux et d'une méthode peu sûre. Le plus réel service qu'il ait rendu par ses emprunts à la partie littéraire de l'Encyclopédie, c'est d'abord de lui avoir annexé un collaborateur
(1) Voy. ptr 61., art. TraoAdik, t. XIV.
àtiksi ârkinguè qub Yklolbé Dobdà; 'et /ènsuitè d'àVbir prolongé la cblliàbbrtatiàn dô Tabbô M&llet au Ûelà àeé liihiijés dé àà Vie et celle de Voltaire au delà ^es limitée de sa bonne volonté.