A PIN DB LA LITTÉHATURB DU XVI1« SIÈCLE
C'est dans l'épopée, la poésie lyrique, la tragédie, la comédie proprement dite, la pastorale, l'éloquence politique, judiciaire et religieuse, en un mot, dans le domaine presque tout entier de la littérature de sentiment et d'imagination, que l'Encyclopédie a constaté, à l'unanimité des voix, une décadence évidente.
Cette décadence a eu ses Pline et ses Quintilien, TEncyclopédie l'a reconnu et d'Alembert Ta dit en propres termes. Les écrivains que l'Encyclopédie a semblé placer ainsi au-dessus des autres, à une place d'honneur, sont J.-B. Rousseau, Crébillon et Voltaire. Ne nous hâtons pas de lui reprocher ces choix en partie malheureux.
« Un poète célèbre par ses talents et par ses malheurs a etfacé Malherbe dans ses Odes et Marot dans u^ Epigrammes et dans ses Épîtres ». Tel est l'éloge que 4'AIernl>ert dans sa Préface a fait de J.-B. Rousseau,
déjà noTort à cette époque. Il est le reflet exact de Topi-
nion que le xviii* siècle en général avait de ce poète.
On le regardait comme le prince de nos poètes lyri-
ques. Nous sommes bien revenus d'un pareil engouement. Si nous accordons & J.-B. Rousseau la science de la rime, de la césure et du rythme, Tkarmonie du vers, la pureté de l'expression, en un mot les qualités extérieures de la poésie lyrique, nous lui dénions avec raison le feu divin, l'émotion communicative, la vérité. Comparé à Malherbe, il n'est pas un versificateur beaucoup plus habile, et, à coup sûr, il a moins de chaleur. Dans ses épîtres, J.-B. Rousseau a été inférieur à Marot son modèle; il a cherché l'abandon et l'amabilité, lui, l'envieux et le morose, et naturellement il ne les a pas rencontrés. Le jugement de d'Alembert n'est donc pas exact.
Est-il véritablement celui de l'Encyclopédie? Je crois qu'il serait injuste de l'affirmer. En effet, Marmontel a repris en détail à Rousseau les éloges que d'Alembert lui avait octroyés en bloc. Il lui a reproché dans ses Odes une ivresse feinte, un ton faux, une marche trop didactique, de la froideur (1). Cela ne revenait-il pas & nier qu'il fut véritablement un poète lyrique? De même pour les Épilres; Marmontel n'y trouvait ni esprit, ni raisonnement (2). Il s'inscrivait donc en faux contre l'appréciation de d'Alembert. Et voilà comment il nous est permis de soutenir que cette appréciation trop flatteuse ne doit pas être mise absolument à
(1) Art. Odb, Sappl. L IV.
(2) Art. Êrmii, t IV. Jagiment combatta par Sabatltr, Dise, nw COde,
la charge de rEncyclopédio, les deux collaborateurs s'étant corrigés mutuellement.
Il n'y a qu'une partie du jugement de d'Alembert qui soit juste, originale même, car elle lui appartient bien plus qu'à son temps; c'est celle qui concerne les Épigrammes de J.-B. Rousseau. Elles sont si bien venues, si nettes et si incisives, qu'on peut appeler leur auteur un maître du genre. Mais le titre d'excellent poète épigrammatique ne suffit pas pour que J.-B. Rousseau soit placé parmi les rares génies qui ont consolé le siècle de sa décadence littéraire.
Crébillon mérite-t-il davantage cette suprême distinction? Evidemment non. Pourtant d'Alembert la lui a accordée. Est-ce sincèrement? Je ne le pense pas. Crébillon mort, d'Alembert, en qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie française, fit son éloge. Or, nous y lisons que dans les tragédies de Crébillon l'énergie des caractères et le coloris vigoureux des tableaux produisent un grand effet au théâtre, mais qu'elles ont contre elles une certaine monotonie de couleur sombre, la répétition de coups de théâtre produits par des moyens toujours semblables et une faiblesse générale de versification. Après ces restrictions, il est difficile de croire que d'Alembert était sincère quand il décernait à Crébillon un rang aussi élevé parmi les tragiques finançais. Remarquons d'ailleurs, qu'aucun de ses collaborateurs n'a confirmé son jugement. C'est ailleurs qu'il faut chercher l'explication d'un éloge aussi excessif. En 1751, Crébillon et Voltairese disputaient la prééminence dans la tragédie. Voltaire avait pour lui les philosophes et tous ceux qui préféraient le charme de Zaïre à l'horreur de Rhadamiste; Crébillon, ceux qui aimaient la
terreur tragique , et les ennemis de Voltaire, surtout Madame de Pompadour. D'Alembert était trop soucieux du succès de TËncyclopédie et de celui de sa prochaine candidature à T Académie française pour se prononcer entre les deux rivaux. Réservant & la postérité le rôle d'arbitre, il se contenta de constater « l'extrême plaisir » que causaient les pièces de l'un et de l'autre, même € après celles de Corneille et de Racine » •
Si nous avons été étonnés d'entendre d'Alembert appeller J.-B Rousseau et Crébillon les Pline et les Quintilien de la décadence littéraire du xviii* siècle, au nom de Voltaire notre étonnement disparaît. Passons sur les vilenies de l'homme privé et sur les immoralités du philosophe pour ne nous attacher qu'au poète et au prosateur. Voltaire fut dans l'ordre purement littéraire, un esprit, non pas de premier ordre, mais d'une prodigieuse universalité. Poète tragique, il cause, comme l'a dit d'Alembert, un « extrême plaisir » même après Corneille et Racine. Cependant Zaïre est à peu près la seule de ses tragédies qui se soutienne aujourd'hui sur le théâtre (1). Voltaire fut encore l'auteur de la Henriade, et d'Alembert a parlé avec admiration de ce poème épique « le seul que la France puisse opposer à ceux des Grecs, des Romains, des Italiens, des Anglais et des Espagnols ». Ce fut, en effet, l'opinion du XVIII* siècle que Voltaire était notre Virgile, sinon notre Homère. Encore une illusion dont nous sommes bien guéris. D'ailleurs, sans sortir de l'Encyclopédie, nous trouvons le correctif nécessaire à l'enthousiasme de
(I) RéUf de la BreU>ao« (Pûpan pervtriù t77$) toyait pla« clair qoa d'Altnbarl daos les tragédltt de Vollalra : • Vollaira omI dans itt tra|édiat m apparat da rtpréMotation ca que Raeloa a mit aa peiaturt de NoUmeot ».
d'Alembert dans les restrictions dont Mannontel a tempéré l'éloge qu'il a fait c]e la Henriade, beau poème, dit-il, mais où il manque « le pathétique de Mérope et d'Alzire, l'art des intrigues et des situations » (1). En revanche, la postérité n'a jamais contesté le talent de Voltaire que d'Alembert a semblé priser le plus, le talent de poète léger. « Ses pièces fugitives, supérieures à toutes celles que nous estimons le plus, suffiraient par leur nombre et par leur mérite pour immortaliser plusieurs écrivains ». En effet, dans un siècle où il y eut tant d'excellents poètes badins, Voltaire fut le premier de tous; ses poésies fugitives sont des chefsd'œuvre de notre langue.
Brillant poète, Voltaire fut encore excellent prosateur. D'Alembert a relevé ce double titre de gloire. Ce poète, a-t-il dit, « sûr d'obtenir parmi le très petit nombre de grands poètes une place distinguée et qui n'est qu'& lui, possède en même temps au plus haut degré un talent que n'a eu presque aucun poète, même dans un degré médiocre, celui d'écrire en prose. Personne n'a mieux connu l'art si rare de rendre sans effort chaque idée par le terme qui lui est propre, d'embellir tout sans se méprendre sur le coloris propre à chaque chose; enfin, ce qui caractérise plus qu'on ne pense les grands écrivains, de n'être jamais ni au-dessus, ni au-dessous de son sujet » . Toutes les qualités essentielles du style de Voltaire sont énoncées dans ces lignes; elles se résument en celle-ci : l'exacte proportion de l'expression, de la couleur et du ton avec la pensée, et cela avec facilité et élégance.
(I) Art. ÉpopU, t V.
Enfin, comme historien, Voltaire ouvrit une nouvelle voie à l'histoire. D'Âlembert a compris Toriginalité du Siècle de Louis XIV, dont l'auteur, dit-il, n'avait « aucun modèle ni parmi les Anciens, ni parmi nous ». Personne, en effet, même parmi ces graves historiens de l'antiquité, Thucydide, Tite-Live, Tacite, qui se glorifiaient pourtant d'écrire pour l'instruction éter* nelle du genre humain, n'avait songé que son art lui imposât l'obligation de voir d'autres créatures au monde que des rois, des ministres, des généraux; d'autres faits historiques que des batailles et des traités; de tirer de l'ombre les mœurs, les lois, le gouvernement, le commerce et l'industrie, les lettres et les arts, comme autant de signes précieux de l'esprit d'une époque. D'Âlembert faisait aussi beaucoup de cas de V Histoire de Charles XII, dont il a vanté t la noblesse et la rapidité du style », véritable histoire, en effet, mais aussi vrai roman par l'intérêt qu'elle excite.
On le voit, des trois auteurs que l'Encyclopédie semblait d'abord mettre sur le même rang dominant la décadence de leur siècle. Voltaire est le seul auquel elle décernât sérieusement cet honneur. Au sujet de J.-B. Rousseau, elle a plaidé le pour et le contre; elle a fait de Crébillon un éloge de circonstance ; on faveur de Voltaire seul, elle a été unanime et ne s'est jamais démentie. Seulement, elle eût pu peut-être placer à côté de lui des écrivains plus dignes de cet honneur que J.-B. Rousseau et Crébillon, Marivaux et Massillon, par exemple.
Donc, en dehors de Voltaire, l'Encyclopédie n'a vu autour d'elle, dans la littérature pure, que décadence.
Suivons-la dans Texamen des causes qu'elle lui a attribuées.
La première cause reconnue par l'Encyclopédie est l'abus de l'esprit philosophique. Par ce mot, les encyclopédistes n'entendaient pas seulement cet air d'humanitarisme que les auteurs du temps affectaient, ni cet abus de sentences si choquant, par exemple, dans les tragédies de Voltaire (1), mais cet esprit « qui veut tout nier et ne rien supposer », suivant les expressions de d'Alembert, Tesprit d'analyse, le besoin de décomposer, de diviser, de pénétrer les éléments des choses. Cet esprit était alors trop à la mode pour qu'il ne se répandît point jusque dans les belles-lettres. Or l'avènement de cet esprit, s'il renouvelait certains genres mal compris jusque-là, ne pouvait qu'en ruiner d'autres, en s'y mêlant étroitement, je veux parler de. ceux qui relèvent du sentiment et de l'imagination. Il éteignait l'imagination et desséchait le cœur. « Notre siècle, a écrit d'Alembert, porté à la combinaison et à l'analyse, semble vouloir introduire les discussions froides et didactiques dans les choses de sentiment » .
C'était surtout au théâtre que l'abus de l'esprit philosophique choquait d'Alembert. Il y trouvait t je ne sais quelle métaphysique du cœur », qui ne lui paraissait pas propre à procurer l'espèce de plaisir qu'on va y chercher. Non pas qu'il crût nécessaire de l'en bannir entièrement; car enfin la tragédie et la comédie, que sont-elles au fond, sinon des analyses morales? Mais il eût voulu qu'on ne l'y laissât pas régner. Pourquoi? D'abord parce qu'il croyait avec
(1) Voy. là-dessus : Fontaine, Le théâtre et la philosophie du XVJII* Miéele,
raison qu'en appliquant à la logique des passions le même procédé d'analyse qu'à la logique ordinaire, on risquait de tomber le plus souvent dans Terreuri le cœur ayant ses raisons, comme l'avait déjà dit Pascal, que la raison ne connaît pas. Puis il trouvait une contradiction flagrante à charger un personnage do démêler les nuances de ses passions au moment même où il en est le plus vivement afiecté, ce moment étant celui où il peut les étudier avec le moins de liberté d'esprit. A ces deux raisons d'Âlembert aurait pu en ajouter une troisième, tirée du publici qui est la pierre de touche eu matière de théâtre, puisqu'on no travaille que pour lui; c'est qu'une pièce dramatique qui verse trop du côté de l'analyse morale, tout en étant susceptible d'intéresser le lecteur dans le silence du cabinet, est fatalement ennuyeuse à la représentation, le public venant là pour rire ou pour pleurer et non pour suivre un cours de psychologie.
D'Alembert visait dans sa critique tous les auteurs dramatiques de son temps, mais surtout Marivaux, dont il n'aimait pas plus les pièces que « le jargon ». C'est bien de lui en effet qu'il pouvait dire qu'il avait mis sur la scène « je ne sais quelle métaphysique du cœur » . Tandis que Molière avait peint à larges coups do pinceau les cara'^tères généraux de la nature humaine, Marivaux s'appliqua, lui, à étudier dans le détail le plus minutieux les nuances les plus fines de certaines passions; 2 démêler les fils les plus minces et les plus enchevêtrés des intrigues du cœur; à suivre à la loupe le manège de deux parsonnages qui s'abordent, se fuient, se rapprochent par les motifs les plus légers et sous l'impulsion des sentiments les plus insaisissables.
Il a conduit ses dialogues de telle manière que les acteurs semblent prendre plaisir à se voir passer d'un sentiment à un autre et mettre de la vanité à nous rendre les témoins de ses évolutions.
C'est de Jaucourt et Marmontel qui ont constaté la funeste influence de l'esprit philosophique dans la fable et dans l'ode, et, parmi les auteurs d'odes ou de fables, chez La Motte principalement. « Nous ne prétendons pas nier, disait de Jaucourt, qu'il ne se trouve dans les fables de M. de La Motte, de la justesse, une composition régulière, une invention ingénieuse, quantités d'excellentes tirades, d'endroits pleins d'esprit, de finesse, de délicatesse, mais il n'y a point ce beau naturel qui plaît tant dans La Fontaine. M. de La Motte n'a point attrapé les grâces simples et ingénues du fablier de Madame de Bouillon; il semble qu'il réfléchissait plus qu'il ne pensait et qu'il avait plus de talent pour décrire que pour peindre » (1). Marmontel, de son côté, lui a reproché ses personnifications de vertus et de vices, ses appellations savantes, toutes choses, a-t-il dit; qui nuisent au poète, si elles font honneur & l'homme d'esprit (2).
De même pour les odes de La Motte. Ce qui choquait de Jaucourt, c'était que La Motte moralisât non en poète, mais en philosophe : « Il est sans doute permis dans le lyrique d'étaler de belles et solides maximes, mais il faut qu'elles soient revêtues des brillantes couleurs qui conviennent & ce genre de poésie » (3). Les
(i) Art. Fabuliste, t. VF.
(2) Art. Fable, t. YI.
(3) Art. PoiMB LYRIQUE, t. Xn. Mêmes plaintes contre la philosophie dans le Discourt tur l'Ode, par Sabatier (1766).
descriptions et les peintures, quoique justes, ne lui déplaisaient pas moins; il les trouvait « trop uniformes, froides et mortes ». Marmontel, de son côté, blâmait la marche trop didactique de La Motte» ses délires calculés, ses raisonnements trop suivis, surtout sa froideur; et tous ces défauts, il les attribuait & ce que La Motte pensait trop et ne sentait pas assez (1).
En même temps que Tabus de l'esprit philosophique, un autre fléau non moins funeste ravageait la poésie et Té oquence ; c'était le bel esprit. On peut s'étonner que cet ennemi héréditaire du goût français ait survécu à la rude guerre que lui avaient faite au xvii* siècle Boileau et Molière* Il n'en est pas moins certain qu'il ressuscita dès les premières années du xviii* siècle dans le salon de Madame de Lambert, avec Fontenelle et La Motte pour parrains. C'est Fontenelle surtout qui le mit à la mode. A la grande influence qu'eut Voltaire sur le xvin* siècle, on ne peut guère comparer que celle qu'exerça Fontenelle. La différence, c'est que celui-ci l'exerça moins bruyamment que son plus jeune contemporain. Grand esprit, quoique superficiel^ Fontenelle était ouvert à toutes choses, embrassait les sciences les plus diverses, et était à même de parler avec une compétence suffisante de Malebranche et de Cassini, do Vauban et de Leibnitz, de d'Argenson et de Newton. Son originalité fut non seulement de parler clairement
(I) An. Opi, Suppl. t. IV. L*abui de l'etpril pbllosophiqut n*avait pai Mulemeal fléiri et décoloré la poésie, il glaçait encore Téloquence, surtout celle de la chaire. L'Encyclopédie n*a rien dit à ce sujet, mais les témoignages des contemporains ne nous manquent pa^. On se plaignait que le pathétique, la véhémence; l'onction eussent disparu de l'éloquence pour faire place à une analomie déliée du cinur, à des portraits délicats où personne ne se reconnaissait, bons tout au plus à faire admirer lliabileté du peintre et la finoMO de son pinceau.
de tout, mais d'en parler avec coquetterie, avec des pointes, avec un esprit subtil et maniéré, comme s'il voulait tourner la science en madrigaux. Tel que je viens de le peindre, il devint un modèle pour le xviii* siècle, qui se façonna sur lui; mais comme il arrive toujours, on outra ses défauts, sans lui prendre ses qualités.
Il avait une capacité universelle; chez le plus grand nombre, elle devint une universelle incapacité. Il fut de bon goût d'avoir son mot sur tout : politique, philosophie, sciences physiques et naturelles, littérature, sans avoir rien approfondi. Ce fut le règne des demi-savants frivoles et suffisants. Un collaborateur anonyme s'en est plaint dans l'Encyclopédie (1). Il a menacé son siècle de porter dans la postérité le nom de « siècle du demisavoir ». Selon lui, ce sont les journaux et les dictionnaires qui auraient propagé ce fléau en dispensant leurs lecteurs d'essuyer la longueur et la sécheresse des études proprement dites.
Ces faux savants raillaient l'érudition qui coûte du travail et qui n'est pas un objet de salon. « On la traite de pédanterie, s'écriait de Jaucourt, et l'on trouve par là le véritable moyen de rebuter tous les jeunes gens qui auraient du zèle et des talents pour réussir dans l'étude des humanités...., avec des airs dédaigneux, on l'a reléguée hors du beau monde, et dans la poussière
des classes L'effet de cette censure méprisante a été
d'autant plus grand, qu'elle s'est couverte du prétexte spécieux de dire qu'il faut travailler à polir l'esprit et à former le jugement, et non pas à entasser dans sa
(I) Art. AcAnéuiKH (Avaniaor n»i) marqué d*iine -|-, Siippl. t. I.
mémoire ce que les autres ont dit et pense. Plus <^tte maxime a paru véritable, plus elle a flatté les esprits paresseux et les a portés à tourner en ridicule la littérature et le savoir; tranchons le mot, le principal motif de telles gens n'est que d'avilir le bien d'autrui, afin d'augmenter le prix du leur. Incapables de travailler à s'instruire, ils ont blâmé ou méprisé les savants qu'ils ne pouvaient imiter et par ce moyen ils ont répandu dans la république des lettres un goût frivole qui ne tend qu'à la plonger dans Tignorance et dans la barbarie » (1). Les conclusions du chevalier de Jaucourt me paraissent exagérées. Le véritable savoir n'a été et ne sera jamais que le privilège d'une élite. Une littérature ne dégénère pas parce qu'il y a une infinité de demi-savants; je dirai même qu'une multitude de demisavants vaut mieux qu'une multitude d'ignorants, et (luci si Fontenelle n'avait eu d'autre action sur ses contemporains que de donner aux gens du monde cette légère teinture de science qui leur suffit, et qui suffit en même temps au besoin que la science peut avoir de la curiosité, de l'intérétidelasympathiedesgens du monde, cette action me paraîtrait bienfaisante et nullement susceptible d'être une cause de décadence.
Malheureusement ces demi-savants furent aussi des beaux esprits précieux et maniérés comme leur modèle, et c'est cette épidémie de bel esprit qui contribua À gâter la littérature du xviii* siècle, comme jadis, du temps de la marquise de Rambouillet, une épidémie semblable avait failli arrêter dans son germe la littérature du grand siècle. Sans doute Voltaire, à force de gloire et
(1) Art. LrrhtiiATuiit, t. IX.
d'esprit» refoula cette invasion comme l'avaient fait, au siècle précédent, Molière et Boileau, et il ramena finalement ses contemporains au goût. du simple et du naturel. Il n'en est pas moins vrai que le bel esprit atteignit presque tous les écrivains, pendant les cinquante premières années du xviii* siècle, même les plus grands, tels que Massillon, Marivaux, Montesquieu, et qu'après 1750 il n'est pas rare d'en trouver encore des vestiges. Ce fut une manie de réticences, de demi-jours, une recherche du fin, du délicat, dii distingué, du quintessencié, un perpétuel scintillement de traits. De Jaucourt et Marmontel ont relevé ces défauts dans les fables et dans les odes de La Motte (1), de Jaucourt dans les pastorales de Fontenelle (2). C'est par eux que Marmontel a expliqué les lenteurs et l'obscurité des dialogues de comédie (3). Enfin, d'Alembert et de Jaucourt leur ont surtout attribué la ruine de Téloquence (4). Au barreau, comme dans la chaire, ils étaient choqués d'entendre un langage « figuré, poétique, chargé d'ornements, de métaphores, d'antithèses et d'épithètes ». Les avocats rivalisaient d'ironies, d'épigrammes, de traits plaisants, de fines saillies. Mais c'étaient les orateurs sacrés qui scandalisaient principalement d'Alembert. « N'ayant pas assez de génie pour présenter d'une manière frappante et cependant naturelle les vérités communes qu'ils doivent annoncer, ils croient les orner par un style affecté et ridicule, qui fait
(t) Art. Odk, t. XU et KABI.B. t. VI.
(2) Défendues par Talibé Chaudoii (ouv. cil.) et précisément pour leur bel esprit contre TabUi Desfontaines qui tes avait appelées des « discours dé ruelle, >• t. Il,
Chap. nUCOLIQUBS.
(3) Art. CoiiÉDiK, t. V et Dialooub, t. V.
(4) Art. Élogution, t. V, Panéotriqub, PnâoiCATBUn, t, XII, XIII
ressembler leurs sermons, non à l'épanchement d'un cœur pénétré de ce qu'il doit inspirer aux autres, mais à une espèce de représentation ennuyeuse et monotone où Tacteur s'applaudit sans être écouté » (1).
L'éloquence avait encore contre elle un adversaire bien plus redoutable que le bel esprit, le gouvernement de la monarchie absolue. Je veux parler surtout de réloquence parlementaire et judiciaire (2), *car l'éloquence religieuse a toujours eu le privilègCi respecté même des rois les plus ombrageux, de se développer a l'aise et de faire entendre la vérité quand même. Alors que tout le monde poussait le roi à se croire Dieu, les prédicateurs seuls avaient le droit de lui rappeler qu'il était homme. Mais il n'en allait pas au barreau et au Parlement comme dans la chaire. C'est Marmontel qui a eu le courage de s'en plaindre à hsute voix : c Rome et Athènes avaient des tribunes : les droits des nations, leur salut, les intérêts de la patrie et de la liberté, la grande cause du bien public et quelquefois du salut commun étaient confiés a un homme, et le sort d'un état, celui des nations dépendait de son éloquence. Qu'a de commun cet emploi sublime avec celui de nos avocats? Ou était, dans l'Europe moderne, la place d'un homme éloquent? Etait-ce dans notre barreau que devaient
(1) Voy. des lémoignaget étrangers à TEiicyclopédie, maU concorilanli. Pour le barreau : Troi$ tiécUi de noire lÀUéraiure, de Sabalier de Castres, préface, et au mot CocHiN pour la chaire; Diet, de LUL, du même, au mot Éioqu»c« ot la ciiAtat. Pour la liuérature en général : Mallet, Princi^tet p. /« Uet, des poéUi, IV* partie; ÈcoU de Liltéralure de not meilleur t ^crivaimt, par Tabbé de la Porte, I. I, art. Vil; Les Adieux du Goût, comédie en on acte, par Portelance et Patu (1754); Kréron, ouv. cit., t. IX, lettre IL — Surtout Rémood de Salnt-Uard^ Lettre II«.
(S) Les illustrations du barreau étaient alors Target, tiegoufé, surtout Gerbler.
naître des Bémosthènes? Y a*t-il de Téloquence sans passions? Et ne sait-on pas que le langage des passions est presque toujours déplacé partout où la loi seule est juge? » (1). La véritable éloquence, n'ayant en vue que le grand public, et ne songeant qu'à convaincre et qu'à passionner» était née sans doute avant la fin de la publication de l'Encyclopédie. Au barreau on la trouverait, par exemple, dans les Mémoires de la Chalotais contre le duo d'Aiguillon. Au Parlement, il n'est pas vraisemblable, quoique rien n'en soit parvenu jusqu'à nous, que les orageuses délibérations qui formèrent le prolo^ gue de la crise de 1770 aient pu avoir lieu sans provoquer quelques éclats retentissants d'éloquence et de passions. Mais tout cela ne fit que des explosions passa-» gères, et les plaintes des Encyclopédistes n'en demeurent pas moins fondées en général (2).
La censure gouvernementale nuisait aussi à la comédie, en lui interdisant de railler sur la scène les ridicules de tel ou tel corps d'Etat. C'est du moins ce qu'a prétendu MarmonteL Selon lui, on permettait bien de représenter chaque état avec les vices, les travers et les ridicules qui n'étaient pas les siens, mais ceux qui lui étaient propres, on en défendait la peinture, « parce qu'ils forment l'esprit du corps, et qu'un corps est trop respectable pour être peint au naturel ». Il n'y avait que les courtisans et les procureurs qui se fussent livrés de bonne grâce, et que l'on n'eût point ménagés. Marmontel doutait même que les médecins se montrassent aussi patients de son temps qu'ils l'avaient été du temps
(I) Art. ANaB?i8, Suppl. t. I. .
(S) Précédéei de cellei de Tabbé Mallet; oiiv. cit. !'• partie, chap. Ht.
de Molière. « Si, donc, concluait-il, Ton demande pourquoi nous n'avons plus de comédie, on peut répondrofà' tous les états, c'est que vous ne youlez plus être peints. Si on nous représente les mœurs du bas peuple; qui est le seul qui se laisse peindre, le tableau 6st<tle mauvais goût; et si l'on prend ses modèles dans une classe plus élevée, cela ressemble trop, l'allusion s'en mêle, et il n'est point d'état un peu considérable qui n'ait le crédit d'empêcher qu'on se moque de lui ; chacun veut pouvoir être tranquillement ridiculç et impunément vicieux. Cela est commode pour la société, mais très incommode pour le théâtre » (1). Je ne crois pas qu'il faille prendre à la lettre les plaintes de Marmontel. La comédie a joui au xviii* siècle d'une liberté relative, assez grande pour qu'on ait pu écrire récemment l'histoire de la société française tout entière pendant les dernières années de Louis XIV et pendant le règne de Louis XV etcelui de Louis XVI sans recourir à d'autres documents qu'à ceux qui étaient fournis par l'allusion, la personnalité et la satire au théâtre (2). iPest vrai que c'était pure tolérance; en principe, Marmontel avait raison : la censure était armée de pleins pouvoirs contre la comédie.
(4) Art. PoilsiB, Suppl. i IV.
(2) 6. Detiloiraterres, La Comédie iaiirique au XVI !!• $Ucle, Sans compUr qu« la Comédie louchait en riant aux qiietlionn les plut graves et les plus périlleuses : « Là s*engage la lutte île re«prit ancien et de Tesprlt nouveau ; là se dl^ulent les questions du droit d'aînesse, de lautorlté paternel te, des rapports conjugaux, de l'inégalité des conditions : tout un ferment qu'on remue en riant, sans songer au péril qui peut en sortir. La comédie Jette au vent ces idées vagues, éparses, qui vont se loger un matin dans le cerveau d*un logicien vigoureux ou d*un rêveur enthousiaste comme J.-J. nousseau, et se traduisent alors en théories agressives et menaçantes ». Lénient, La Comédie en France au XVIIh iOclê^ chap. VU, i U, t. I.
L'ode' ne se trouvait pas bien non plus delà forme tt'op absolue du gouvernement Au lieu qu'en Grèce, elle se mêlait aux fêtes publiques, flétrissait les hommes d'Etat prévaricateurs, emflammait les combattants, en France, la politique lui était fermée. Elle n'avait le droit d'y toucher que pour entonner des hymnes en l'honneur du roi, de ses ministres et de ses généraux. De Jaucourt a noté à propos des odes de J.-B. Rousseau cette cause d'infériorité de notre poésie lyrique. Nous l'avons entendu regretter que J.-B. Rousseau ne fût pas né Anglais, et que son origine l'eût condamné & chanter les affaires de famille de M. Duché ou le procès intenté à M. de Pointis par les flibustiers, au lieu d'ouvrir à son inspiration un vaste champ comme celili de l'histoire d'Angleterre pendant les deux derniers siècles-.
Enfin l'Encyclopédie a signalé pour la tragédie et l'éloquence sacrée une quatrième cause de décadence, la plus terrible de toutes, qui eût suffi à elle seule pour dissoudre ces geni^es, à supposer que les précédentes n'eussent pas existé : l'épuisement des sujets. Dès sa préface, d'Alembert faisait cette triste constatation : « L'imitation de la belle nature semble bornée à de certaines limites qu*une génération ou deux, tout au plus, ont bientôt atteintes ». Cette phrase rappelle le début dés Caractères de La Bruyère : « Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis j?/w5 de sept mille a^is qu'il y a des hommes et qui pensent». Seulement, tandis qu'on a le droit de prendre la phrase de La Bruyère comme une simple précaution oratoire, on ne peut douter que celle de d'Alembert ne soit l'expression exacte d'une pensée sincère. C'est la même théorie que
celle de Voltaire : « Quiconque/approfondit les arts purement de génie doit, s'il a quelque génie lui-même, savoir que ces premières beautés, ces grands traits naturels qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les embellissements propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées qu'on ne
pense Si donc, il se trouve jamais quelque artiste
qui s'empare des seuls ornements convenables au temps, au sujet, à la nation et qui exécute ce qu'on a tenté, tous ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie » (l).
D'accord avec d'Alembert, Marmontel et de Jaucourt ont voulu montrer que la tragédie et l'éloquence sacrée étaient épuisées. Voici pour la tragédie : « A la faveur des lieux, des hommes et des temps, la tragédie s'éleva sur la scène française jusqu'à son apogée, et durant plus d'un siècle le génie et l'émulation l'y ont soutenue dans toute- sa splendeur. Mais par le seul tarissement des sources où elle s'est enrichie, par les limites naturelles du vaste champ qu'elle a parcouru, par l'épuisement des combinaisons, soit d'intérêts, soit de caractères, soit de passions théâtrales, il serait possible d'annoncer son déclin et sa décadence » (2). Il en est de même pour l'éloquence de la chaire. De Jaucourt a emprunté a Voltaire le jugement suivant : « Depuis cinquante ans, il ne s'est pas élevé d'orateurs & côté de
'(1) Voy. Discourt do réception à rAcadémie française. * Réponse ion Académicien (tiei). — Discours aui Welclies (1764).
(1) Art PoÉsn, Suppl. t IV. Même théorie dans Fréron, leUree sur qnelqves écrits de ce temps, ^ol. I, à propos du Dtnyt de Uarmontel. ^ Dans Vollaire : Préface dê$ Scythti, 1767.
ces grands maîtres (Bossuet, Bourdaloue, Massillon) et ceux qui viendront dans la suite trouveront cette carrière remplie. Les tableaux des misères humaines, de la vanité, de la grandeur, des ravages de la mort, ont été faits par tant de mains habiles qu'on est réduit à les copier ou à s'égarer » (1).
Heureusement ces conclusions si décourageantes des encyclopédistes ont été contredites par l'histoire de l'esprit humain et par les révolutions littéraires de notre siècle. La tragédie usée a fait place au drame. L'oraison funèbre s'est rajeunie par l'actualité et par le renouvellement de l'état social. Mais les encyclopédistes n'ont pas prévu ces transformations. Qu'est-ce donc qui les en a empêchés? Apparemment la conviction, inébranlable malgré tout, qu'il n'y a qu'une perfection, aussi bien dans le choix des sujets que dans l'expression, et que cette perfection ayant été réalisée par Racine dans la tragédie et par Bossuet dans l'oraison funèbre, il ne restait plus que l'imitation des chefs-d'œuvre de ces grands hommes, imitation dont ils sentaient euxmêmes les limites. Cette conviction causait précisément leur erreur. Ils avaient raison de déclarer épuisée la tragédie raoinienne, épuisée l'oraison funèbre de Bossuet, mais ils avaient tort de croire que l'expression do la grandeur sur la scène et des vanités humaines dans la chaire fussent épuisées pareillement et du même coup. Ils auraient dû dire de la tragédie de Racine et de l'oraison funèbre de Bossuet : il faut qu'elles changent, en même temps, qu'ils disaient: il faut qu'elles dégénèrent. Mais avouons qu'ils avaient raison
(1) Art. Oraison puNiBRi, t. XH.
quand ils disaient : il est inévitable qu'elles dégénèrent. Abus de Tesprit philosophique, bel esprit, gouvernement absolu, épuisement de la nature, telles sont les causes par lesquelles l'Encyclopédie a expliqué la déca* dence de son siècle en matière de littérature pure. Reste à savoir si elle a noté en même temps à quels signes on pouvait entrevoir dans le lointain Tavènement d'une littérature nouvelle, et quels genres paraissaient devoir profiter le plus de ce renouvellement.
LE COMMENCGMKNT D*UNB UTTÉRATURB NOUVELLE
D'Alembert a écrit dans sa préface que la caractéristique de son siècle fut la philosophie (1). C'est par elle qu'il a commencé Tesquisse du mouvement intellectuel durant la première moitié du xviii* siècle: «La philosophie, qui forme le goût dominant de notre siècle, semble, par les progrès qu'elle a faits parmi nous, vouloir réparer le temps qu'elle a perdu et se venger de l'espèce de mépris que lui avaient marqué nos pères » • La philosophie est en efiet le trait distinctif du xviii* siècle et voilà pourquoi on l'appelle souvent le siècle des philosophes. Ce n'est pas que la philosophie pure, c'est-à-dire l'étude des questions métaphysiques, ait produit en ce temps-là beaucoup d'oeuvres ; on s'occupait surtout des questions morales et sociales. Mais on donnait généralement le nom de philosophe à tout
(1) ContUté même ptr VolUire, SpUrt à M^ du ChdUUi; Dédkûti d'AUirt (1736). PrécU du régné di Uuii XV, chap. 43 (1708).
homme qui réfléchissait, qui raisonnait librement, à tel qu'on eût appelé au siècle précédent un libertin; Voilà pourquoi les philosophes furent si nombreux.
La philosophie du xviii' siècle s'éloigna de celle du siècle précédent. Mais on n'abandonna pas volontiers le cartésianisme, fondé par un génie si puissant, et consacré par l'admiration du grand siècle : « Il ne faut qu'ouvrir. nos livres pour voir avec surprise qu'il n'y a pas encore vingt ans qu'on a commencé en France à renoncer au cartésianisme». D'Alembert en a donné une raison tirée, dit-il, du caractère de la nation française : c'est que nous voulons jouir longtemps d'une découverte qui nous a coûté beaucoup d'eflbrts. Pour lui, il était choqué qu'il y eût encore en France des gens capables de soutenir une doctrine philosophique dont les découvertes de Newton et les observations de Locke avaient démontré la fausseté : « Respectons toujours Descartes, mais abandonnons sans peine des opinions qu'il eût combattues lui-même un siècle plus tard. Surtout ne confondons point sa cause avec celle de ses sectateurs. Le génie qu'il a montré en cherchant dans la nuit la plus sombre une route nouvelle, quoique trompeuse, n'était qu'à lui; ceux qui l'ont osé suivre les premiers dans les ténèbres ont au moins marqué du courage; mais il n'y a plus de gloire à marcher sur ses traces depuis que la lumière est venue. Parmi le peu de savants qui défendent encore sa doctrine, il eût désavoué lui-même ceux qui n'y tiennent que par un attachement servile à ce qu'ils ont appris dans leur enfance, ou par je ne sais quel préjugé national, la honte de la philosophie. Avec de tels motifs, on peut être le dernier de ses partisans ; mais on n'aurait pas eu le
morite d'être son premier disciple, ou plutôt on eût été son adversaire, ioraqu'il n'y avait que de Tii^justice & l'être. Pour avoir le droit d'admirer les erreurs d'un grand homme, il faut savoir les reconnaître, quand le temps les a mises au grand jour ». Tout le xviii* siècle est dans ces quelques lignes, avec sa hardiesse souvent téméraire déjugeaient, son mépris de la tradition,, sa confiance orgueilleuse dans le progrès. Mais elles contiennent quelque chose qui appartient moins au siècle, trop souvent léger et railleur, qu'à d'Alembert : un ton grave dans la critique et le respect des grands hommes qui, après tout, ont été en leur temps des novateurs.
Malgré ses racines profondes, le cartésianisme fut rapidement ébranlé. D'Alembert a constaté, avec joie, qu'au moment où il écrivait, cette philosophie était tellement proscrite qu'on n'osait plus en parler. Les premiers qui travaillèrent à la propagation de la philosophie anglaise furent de jeunes savants; Maupertuis dans son Discours sur la figure des astres, se déclara le premier ouvertement Newtonien. D'Alembert a loué son courage et son « talent d'écrire », qui fut assez estimé pour le faire entrer à l'Académie française. Mais il est allé trop loin en vantant son esprit philosophique dont son> Essai de philosophie morale et son discours de réception ne donnent pas une haute idée.
Condillac n'a pas reçu de d'Alembert un éloge aussi long qu'il l'aurait obtenu sans doute quatre ans plus tard, après son fameux Traité des soisations (1754), l'un des livres qui eurent le plus de crédit au xviii* siècle, et qui contribuèrent le plus à vulgariser la philosophie sensuaHste de Locke. Cependant d'Alembert l'a appelé « l'un de nos meilleurs philosophes », et l'a félicité
d'avoir, par son Traité des Systèmes (1749), détourné l'esprit humain des hypothèses, plus propres à flatter rimagination qu'à éclairer la raison, pour le ramener au goût de l'observation.
Montesquieu n'a guère eu qu'une mention : « Un écriyain judicieux, aussi bon citoyen que grand philosophe, nous a donné sur les principes des lois un ouvrage décrié par quelques Français et estimé de toute l'Europe ». L'éloge est grand, quoique bref; encore d'Alembert y reviendra-t-il dans l'article nécrologique qu'il a écrit sur Montesquieu au commencement du cinquième volume (1755).
Enfin le dernier écrivain auquel d'Âlembert ait accordé le titre de philosophe est J.-J. Rousseau, quoiqu'il n'en fût encore qu'à son Discours sur l'influence corruptrice des'' sciences et des arts (1751). Mais, outre que sa collaboration à l'Encyclopédie le désignait naturellement aux flatteries de d'Alembert, son discours avait eu un tel retentissement qu'il était presque impossible de n'en pas parler en tête d'un ouvrage destiné à la- glorification des arts et des sciences. Aussi d'Alembert a-t-il esquissé en quelques lignes avec les plus grands ménagements une réfutation de ce pamphlet, aussi spirituelle que concise. Selon lui, Rousseau a confondu la culture de l'esprit avec l'abus qu'on en peut faire et il a attribué aux sciences et aux arts des maux dont ils ne sont pas responsables. D'Alembert croyait qu'à supposer que les lettres ne rendissent pas la vertu plus commune, on ne pouvait pas leur en vouloir de ne pas produire un effet que la morale même ne produit pas; qu'il fallait les traiter comme les lois qu'on ne proscrit pas « parce que leur nom sert d'abri
ù quelquevS crimes dont les auteurs seraieùt punis dans une république de sauvages »; et qu'enfin, même au cas impossible où elles engendreraient des vices, il ne conviendrait pas de les détruire, parce que « les vices nous resteraient, et nous aurions l'ignorance en plus » .
Tels sont les philosophes que d'Âlembert a cités parmi ses contemporains. On s'étonnera peut-être de ne pas rencontrer dans cette liste quelques hommes célèbres dont Tinfluence fut considérable, même avant 1751, par exemple Voltaire, Diderot et La Mettrie. Voltaire avait largement contribué à la vulgarisation des doctrines de Newton et de Ijocke dans ses lettres philosophiques (1731) et dans ses Éléments de la Philosophie de Newlon (1738); en outre, ses Einlres, ses Odes, ses Discours sur l'homme avaient souvent traité de questions philosophiques. De mémo les Pensées philosophiques (1746) et la Lettre sur les Aveugles (1749) de Diderot avaient mis le feu dans le camp des croyants comme dans celui des athées. Quant à La Mettrie, son Histoire naturelle de Vâme (1746), l'Homme machine (1748) et VArt de jouir (1751), avaient activé les progrès funestes du matérialisme naissant. Il est impossible de supposer que d'Alembcrt n'ait pas été frappé par ces ouvmges; c'est plutôt à dessein qu'il a omis de citer leurs auteurs. Comment donc expliquer son silence? En ce qui touche Voltaire, il est probable que d'Alembert en faisait plus de cas, du moins à cette date, comme poète et historien, que comme philosophe. Quant à Diderot, comme il était non seulement son collaborateur, mais son co-directeur de l'Encyclopédie, d'Alembert s'est fait sans doute un scrupule de lui
donner parmi les gloires du xviii* siècle la place qu'il méritait, de peur que leur association ne fût taxée de société d'admiration mutuelle. Leur amitié était d'ailleurs assez solide pour que Diderot ne se fâchât point d'une omission facile à justifier. C'est pour une raison tout à fait opposée, il est permis de le supposer, que d'Alembert s'est tu sur La Mettrie. Il avait de' ce philosophe l'opinion sévère qu'en avaient les encyclopédistes en général et que nous voyons percer dans ce jugement de Diderot : « Auteur sans jugement..., dont les sophismes grossiers, mais dangereux par la gaieté dont il les assaisonne, décèlent un écrivain qui n'a pas les premières idées des fondements de la morale». C'eut été une recommandation compromettante pour la philosophie que de citer ce philosophe et d'ailleurs son nom ne pouvait pas paraître dans une préface où d'Alembert, sincèrement ou non, affirmait hautement sa croyance en Dieu et dans la spiritualité de l'âme.
A la littérature philosophique se rattache étroitement la littérature scientifique, née au xviii* siècle de l'application de la langue littéraire à l'exposition des sciences. D'Alembert a salué en ces termes son avènement : « Nos livres de science semblent avoir acquis jusqu'à l'espèce d'avantage qui semblait devoir être particulier aux ouvrages de belles -lettres ». A quoi faut-il rapporter l'apparition de ce genre mixte? La réponse est facile. Comme l'existence de l'âme était mise en doute par la philosophie dominante, on avait cessé de l'observer avec la même curiosité qu'on le faisait au XVII* siècle, mais en revanche, on ouvrait ses yeux au monde extérieur réhabilité et aux merveilles de la
nature (1). De là, les ouvrages de Fontenelle et de Buffon.
D'Âlembert a parlé avec la plus grande admiration de Fontenelle, malgré son cartésianisme. Cet homme, dit-il, « supérieur dans l'art de mettre en leur jour les idées les plus abstraites, a su, par beaucoup de méthode, de précision et de clarté, les abaisser à la portée des esprits qu'on aurait cru le moins faits pour les saisir. Il a même osé prêter à la philosophie les ornements qui semblaient lui être les plus étrangers et qu'elle paraissait devoir s'interdire le plus sévèrement » (2). De Jaucourt a fait de Fontenelle le même éloge ; il l'a appelé « le premier des hommes dans l'art nouveau de répan dre de la lumière et des grâces sur les sciences abstraites » (3). Ce jugement a été exactement celui de la postérité (4), mais avec cette restriction, que d'Alembert et de Jaucourt faisaient peut-être mentalement, que si Fontenelle était clair et agréable, c'est qu'il se gardait d'approfondir (5). Buffon, lui aussi, a obtenu de d'Alembert un éloge non moins juste que pompeux : « Rival de Platon et de Lucrèce, il a répandu dans son ouvrage cette noblesse et cette élévation de style qui sont si propres aux matières philosophiques, et qui, dans les écrits du sage, doivent être la peinture de son âme » . Les ouvrages de Fontenelle et de Buffon devaient être bientôt suivis dans la seconde moitié du siècle de
(I) Diderot (De Vinierpr^talion de la nature) (1751) eonilala « 1« penchant que les ei|)rit« paraissent avoir à ia morale, aui belles-leltret, à Thittoire de la nature et à la physique eipérimentale «•.
(1) D'Alembert a répété encore cet éto^e à l'art. : Éloge académique.
(3) Art. Rouin. t. XIV.
. (4) Voy. FlourcnA : Fontenelle ou de la l*hUosophie moderne relaii9emeni aux »cienee$ phytiques (1847).
(3) Voy. J. Bertrand : V Académie det iciences (1869).
ceux de J.-J. Rousseau et do Bernardin de Saint-Pierre et des poèmes descriptifs de Saint-Lambert, de Roucher, de Delille et de tant d'autres.
11 n'y a pas grand chose à recueillir dans TEncyclopédie sur les progrès de l'histoire au xviii" siècle. D'Alembert s'estcontenté de dire : « D'excellentsauteurs ont écrit l'histoire; des esprits justes et éclairés Tont approfondie ». Dans cette phrase courte, mais pleine de sens, d'Alembert semble avoir compris deux catégories d'historiens, et ces deux catégories existaient en effet : les historiens qui expliquaient une longue série d'événements, peignaient une vaste collection d'individus dans une histoire complexe, animée, ayant du drame le mouvement et l'unité; et ceux qui fouillaient le passé, cherchaient des dates et des faits, éclaircissaient des points obscurs, enfin ramassaient les matériaux que les premiers devaient mettre en œuvre : les historiens proprement dits et lesérudits. Parmi les premiers, rangeons Voltaire et Montesquieu. Parmi les seconds, il faut placer Fréret, Louis de Beaufort, le président Ilénault, le Père Daniel, l'abbé Dubos, Dom Calmet et les Bénédictins, etc. Au point de vue do la valeur historique, les ouvrages de ces savants sont d'un mérite inégal; mais tous sont les témoins éloquents de cet élan inconnu jusqu'alors qui poussa les éruditisà l'étude de l'histoire en général et surtout de celles de nos origines.
C'est au xviii" siècle, nous l'avons montré plus haut, que le roman affirma sa vitalité et s'annonça tel que nous l'avons aujourd'hui (1). De Jaucourt a constaté en ces
M) Voy. répon«e de M. Vilet au discours de M. Sandeau à rAcadémie française (26 mai 1859). ~ Discours de réception de M. Feuillet (26 mars 1863) et réponse de &1. Yitet.
termes la vogue dont ce genre d'ouvrage jouissait en ce temps-là : « On aime les romans sans s'en douter, à cause des passions qu'ils peignent et des émotions qu'ils excitent. On peut, par conséquent, tourner avec fruit cette émotion et ces passions. On réussirait d'autant mieux que les romans sontdes ou vragesplus recherchéSi plusdébités et plus avidement goûtés que tout ouvrage de morale et autres qui demandent une sérieuse application d'esprit. En un mot tout le monde est capable de lire les romans, presque tout le monde les lit, et l'on ne trouve qu'une poignée d'hommes qui s'occupent entièrement des sciences abstraites, de Platon, d'Aristote ou d'Euclide » (1). D'autre part, d'AIembert avait une haute idée de la valeur de plusieurs de ces romans : « Nous avons plusieurs romans qui nous empêchent de regretter ceux du dernier siècle » (2). C'est bien ainsi que la postérité en a jugé et, je le répète, elle a prisé ces romans en proportion de leur vérité. Elle a écarté cette multitude de libelles licencieux dont une société corrompue fit alors ses délices, pour distinguer le Gil Blas de Lesage, galerie de caractères et de portraits naturels, avec son principal héros, type lui-même de l'homme par son mélange de vertus et de faiblesses, né pour le bien, mais facilement entraîné vers le mal; le Paysan parvenu et la Marianne de Marivaux, dans lesquels la psychologie subtile de l'auteur, dangereuse peut-être sur le théâtre, est devenue un mérite et une source d'intérêt; Manon Lescaut, de Prévost, qui touche, malgré un tour romanesque, par l'accent sincère de la
(1) Art RoHAïf, l. XIV.
(S) PréfaM.
passion et la vérité saisissante des scènes mélancoliques. La Nouvelle Iléloïse, le seul roman contemporain que rEncyclopédie, cédant à Tengouement universel, ait mentionné, est celui qu'on lit le moins aujourd'hui.
Le XVIII* siècle doit encore une bonne partie de sa gloire littéraire à la comédie, tant celle-ci fut alors vivante et variée. Des prophètes de mauvais augure s'écriaient que la haute comédie était épuisée, que Molière avait moissonné tous les grands vices de Thumanité. Voltaire disait, par exemple : « Il n'y a dans la nature humaine qu'une douzaine tout au plus de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits. I/abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères, mais il Axudrait que la nature en fît.» L'Encyclopédie ' ne partageait pas ces doctrines décourageantes (1) et présageait de l'avenir de la comédie avec plus de sagacité. Ni de Jaucourt, ni Marmontel ne la croyaient finie ; ils pensaient qu'en dehors des caractères peints par Molière, il y en avait beaucoup d'autres parmi lesquels la comédie pouvait cueillir. « On prétend, écrivait Marmontel, que les grands traits ont été rendus et qu'il ne reste plus que des nuances imperceptibles: c'est avoir bien peu étudié les mœurs du siècle que de n'y voir aucun nouveau caractère à peindre. L'hypocrisie de la vertu est-elle moins facile à démasquer que l'hypocrisie de la dévotion? Le misanthrope
(1) Pour juger combien elle avait raison, lire La Comédie en France auXVlll* siécU, de M. Léiiieiit (2 vol.), où l'auleur a réuni comme en un musée, les iiombreui poètes comiques du temps qui poussèrent des pointes on ions sen^. Il n'en est pas moiuM vrai qu'eiception faite pour Marivaux et Beaumarchais, et aussi un peu pour SeUaine, ce musée ressemble assez à une nécropole.
par air esi-il moins ridicule que le misanthrope par principe? Le fat modeste, le petit seigneur, le faux magnifique, le défiant, l'ami de cour et tant d'autres viennent s'ofirir en foule à qui aura le talent et le courage de les traiter. La politesse gaze les vices; mais c'est une espèce de draperie légère, à travers laquelle les grands maîtres savent bien dessiner le nu.... On s'amuse à recopier le petit-maître sur lequel tous les traits dli ridicule sont épuisés et dont la peinture n'est plus qu'une école pour les jeunes gens qui ont quelque disposition; cependant on laisse en paix l'intrigante, le bas orgueilleux, le prôneur de lui-même et une infinité d'autres dont le monde est rempli »(1). De même de Jaucourt : « Quiconque est vraiment né pour être poète comique, a un fond inépuisable de ridicules à mettre sur la scène dans tous les caractères de gens qui composent la société » (2). 'Marmontel et de Jaucourt auraient pu aller plus loin encore et ajouter que les auteurs comiques du xviii* siècle avaient d leur disposition non seulement beaucoup de caractères inconnus à Molière, mais ces caractères mêmes que Molière avait peints. N'avaient-ils pas, en effet, le droit de les recommencer? Les types généraux ne sont jamais épuisés, parce qu'ils changent d'aspect tous les cinquante ans. Euclion, Harpagon et le Père Grandet sont trois por* traits difitSrents du même avare. Mais les trois portraitistes avaient du génie.
Il ne suffisait pas à la comédie de se renouveler avec
(I) Ar(. CoMKD», t. v.
(S). An RiDicuLi, l. XIV. — Li«ur théorie a éiA repriit par CiUhiTa, ouv. cH.,> II, chap. X et XXIV.
Marivaux; elle poussa un nouveau rejeton, la comédie sérieuse, le drame de l'avenir. D'Alembert l'a inscrite parmi les acquisitions de son siècle : « La comédie a acquis un nouveau gen?e, qu'on aurait tort de rejeter, puisqu'il en résulte un plaisir de plus, et qui n'a pas été aussi inconnu des anciens qu'on voudrait nous le persuader ». De tous les drames de Destouches, de La Chaussée, de Diderot, de Mercier, etc..., aucun n'a surnagé. Sedaino, sans émettre aucune théorie et sans imiter personne, en observant simplement la nature, se fait encore écouter avec plaisir dans le Philosophe sans le savoir.
Voilà donc tout un groupe de genres littéraires dont l'Encyclopédie a constaté le succès et pronostiqué la brillante carrière : la littérature philosophique, laUttérature scientifique, l'histoire, le roman et la comédie. J'ai dit un groupe, parce qu'ils doivent comme un air de famille, à cette force secrète qui leur a donné aux uns la naissance, aux autres un essor extraordinaire, je veux parler de l'esprit philosophique du siècle, d'où ils procédaient par leur goût de plus en plus accentué pour l'observation curieuse de la réalité.
r II j.a une autre série de genres dans lesquels l'Encyclopédie a réclamé la palme pour son siècle. Ce sont : l'épître, la satire, le vaudeville, la chanson, l'épigramme, etc. Il convient de les séparer des précédents, d'abord parce qu'ils n'eurent pas à subir de la même manière l'influence de l'esprit philosophique et scientiflque du siècle, ensuite parce que ce sont des genres secondaires, ayant ceci de commun qu'on n'a besoin pour les traiter que d'esprit, de grâce, de légèreté, de vivacité, de sentiment, qualités éminemment françaises
et 4u*il n'est certes pas question de rabaisser, mais qui n'impliquent ni don poétique, lii portée supérieure d'intelligence : In tenui làbor.
Marmontel et de Jaucourt ont fait des Épilres et des Satires de Voltaire un éloge que la postérité a ratifié.
C'est dans la poésie légère que triomphait le xviii* siècle, genre charmant, mais qui cache trop souvent une corruption profonde sous une élégance facile : « Lie caractère et le génie du Français lui sont favorables; aussi a-t-elle daigné nous sourire» (1), dit Marmontel pour expliquer les succès de ses contemporains dans ce genre, et il vante particulièrement les poésies familières de Chaulieu, de La Fare, surtout celles de Voltaire dont il admirait l'aisance et la noble gaieté. Mais que de fois ces auteurs ont fait gronder la morale!
De Jaucourt a noté aussi les succès du vaudeville au XVIII* siècle : «Je crois, dit-il, que notre nation l'emporte sur les autres dans le goût et dans le nombre des vaudevilles ; la pente des Français au plaisir, à la satire et souvent même à une gaieté hors de saison leur a fait quelquefois terminer par un vaudeville les affaires les plus sérieuses qui commençaient à les lasser, et cette niaiserie les a quelquefois consolés de leurs malheurs réels » (2). L'ironie est piquante dans ce jugement qui ne fait guère honneur à notre caractère; on le croirait écrit d'hier.
A ces productions légères, si vous ajoutez les ouvrages plus graves dont je parlais tout à l'heure, vous aurez
(I) Art. Ooi.Suppl. t. IV.
(S) Art. VAUDRVtLLt, t. XVII.
tous les genres littéraires dans lesquels l'Encyclopédie a prétendu (et avec raison) que ses contemporains s'étaient montrés supérieurs. Et si, à côté de ces genres pleins de sève et d'avenir, vous placez l'esquisse que FEncyclopédie a tracée de ceux qui, épuisés, ne donnaient plus que des œuvres sans vigueur, vous aurez un tableau complet du mouvement littéraire qui va de lû mort de Louis XIV à la veille de la Révolution.
Ce tableau frappe d'abord par sa vérité; on y relèvera sans doute des omissions regrettables, des admirations exagérées ou même injustifiées, mais il reste vrai dans ses grandes lignes. Les genres littéraires qui ont accompli des progrès sont bien ceux que l'Encyclopédie a indiqués. Elle a de même aperçu très nettement ceux dans lesquels la décadence était incontestable. Semblable perspicacité n'est pas fréquente chez des contemporains.
Une réflexion, très importante pour mon sujet, vient ensuite; c'est que l'Encyclopédie qiii, comme je l'ai montré, n'a pas laissé un seul des genres littéraires du grand siècle sans proposer de le modifler, quelquefois même de le transformer complètement, l'Encyclopédie A de même estimé que les ouvrages de ses contemporains, appartenant à ces genres, étaient de beaucoup inférieurs à leurs modèles du grand siècle et les a taxés d'ouvrages de décadence. Moule et objet d'art fondu dans ce moule, tout lui a donc paru également défectueux. De telle sorte qu'elle a laissé se <légager de ses articles cette impression finale que le xviii* siècle, intéressant toutes les fois qu'il se séparait du xvii*, était n)é(liocre toutes les fois qu'il le recommençait.
CONCLUSION
CONCLUSION
I. L'Encyclopédie. — La xviii* siècle a élé pour notre Ulléralure une période de trantilion. — L'Encyclopédie reflète exactement Tétai de l'opinion publique au XTiii* tiède en matière de littérature, avec »et diver»itét et tes demi audaeei. — Mail elle penche nettement du côté des idées nouvelles.— Elle a été, quoique inconsciemment, un agent très important dans la transformation qui eut lieu de la littérature à la fin du xvm* siècle, un avant-coureur du romantisme.-» La première Encyclopédie et la seconde ont été également novatrices, mal* celle-ci avec plus d'ensemble et d'unité. -^ Faiblesses de rEncyclopédie, ses négligence*, ses omissions. — 11 lui a manqué surtout de prévoir où se« velléités de romantisme la conduiraient. -> D'un dogmatisme éclairé, elle a borné ses ambitions novatrices à un remaniement partiel et à un enrichissement de l'Idéal classique.
H. tei cncyclopéditUt, — Par ordre d'originalité et de hardiesse dans les vues, on pourrait les ranger ainsi : Sulter, Blarmontel, d'Alembert, Voltaire, Diderot, l'abbé Mallet ; — puis, en groupe, tous les auteurs d'un seul article littéraire : Montesquieu, de Cahusac, de Saint-Lambert, de Chastellux, Ducloe, Beautée ; enfin, le compilateur de Jaucourt.
LENCTCLOFÂDIK
Après avoir si souvent conclu à la fin de chaque chapitre, est-il besoin de le faire encore? Résumons du moins dans une conclusion générale celles, partielles, qui se suivent dans cet ouvrage.
Le xviii* siècle a été en littérature une période de transition. 11 s'est épuisé à vouloir être le prolongement du siècle précédent. Il est vrai que son culte pour le XVII* siècle n'a pas été tellement incontesté et si inu-
verset que des voix dissidentes ne se soient élevées çà et là, réclamant qu'on modifiât, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, l'idéal classique. Mais ces voix ont été peu nombreuses et assez éparpillées. Pour des centaines (le Frérons on trouve deux ou trois esprits hardis tels que l'abbé Dubos et Diderot. J'ai toujours eu soin de faire honneur à ce3 derniers de leurs idées nouvelles avant de féliciter TEncyclopédie de les avoir soutenues et propagées.
L'Encyclopédie reflète l'étg^t de l'opinion publique au xviii' siècle en matière de littérature, avec toutes ses diversités et ses demi-audaces. Elle est comme un champ clos où toutes les doctrines classiques et anti-classiques se sont donné rendez-vous. De là beaucoup de disparates et de contradictions. Seulement, tandis que dans la réalité la majorité des auteurs et des lecteurs contemporains restait attachée au siècle de Louis XIV, et que les goûts nouveaux n'étaient représentés que par une petite minorité, dans l'Encyclopédie, c'est la majorité des collaborateurs qui rompt avec les traditions classiques; une petite minorité seulement les défend. Encore fait-elle un choix.
L'Encyclopédie contient un plaidoyer timide en faveur de la séparation absolue des genres, de la périphrase et de la mythologie; un réquisitoire énergique contre la comédie populaire. Pour la poésie pastorale et la poésie didactique, elle s'en est tenue à peu près aux théories du xvii* siècle. Elle n'a pas eu pleinement conscience des ressources que notre littérature de citadins allait trouver dans ce sentiment de la nature que J.-J. Rousseau venait de découvrir. Elle a nié la tragédie nationale. Voilà le bilan de ses préjugés.
Voici celui do ses doctrines nouvelles. Elle admire les Anciens sans superstition et veut qu'on les.iinite librement. Elle élargit la conception du beau idéal classique et propose deux théories du beau, destinées à ouvrir à Tart un champ illimité. Elle restitue à l'imagination et à la sensibilité la part qui leur revient dans le travail créateur du génie. Elle émancipe le goût et délivre le génie de la tyrannie des règles. Elle répand la connaissance des littératures étrangères; vulgarise les travaux des savants sur Tarchéologie et les mythes grecs; profite des mémoires sur notre littérature étrangère; défend l'érudition contre les dédains des gens du monde. Elle comprend que l'art peut et doit jouer un rôle dans l'éducation des peuples et elle détermine ce rôle.
En poésie, l'Encyclopédie contribue au rapprochement de la poésie et de la peinture, combat l'emploi de la phériphrase et de la mythologie et signale les sources nouvelles où le poète puisera désormais les images poétiques., Elle reconnaît que la seasibilité et l'imagination sont des éléments essentiels de Toeuvre poétique. Elle se fait le champion de la versification française contre ses détracteurs, dénonce les entraves qui la gênaient et indique quelques moyens heureux de Tassouplir. Elle constate la valeur et la légitimité de la séparation des genres poétiques, les suit dans leur ordre traditionnel pour en faire rexposé, mais en fin de compte active leur décomposition à force de les retoucher. Elle demande à l'épopée de se délivrer de l'imitation d'Homère, d'être nationale, populaire même, de répudier le merveilleux païen et le merveilleux allégorique, d'admettre le merveilleux chrétien et au besoin de se passer de merveilleux. Elle