DOY
Diderot publia les derniers volumes de l'Encyclopédie, les flt-il précéder deremerciinentschaleureuxàradresse de son fidèle collaborateur : « Si nous avons poussé le cri de joie du matelot, lorsqu'il aperçoit la terre, après une nuit obscure qui l'a tenu égaré entre le ciel et les eaux, c'est à M. de Jau court que nous le devons. Que n'a-t-il pas fait pour nous, surtout dans ces derniers temps?.. . Jamais le sacrifice du repos, de la santé et de l'intérêt ne s'est fait plus entier et plus absolu. Les recherches les plus pénibles et les plus ingrates ne l'ont point rebuté. Il s en est occupé sans relâche, satisfait de lui-même, s'il pouvait épargner aux autres le dégoût. Mais c'est à chaque feuille de cet ouvrage u suppléer & ce qui manque à notre éloge, il n'en est aucune qui n'atteste et la variété de ses connaissances et l'étendue de ses secours » (1).
Je m'en tiendrai à ses articles de littérature pure; k eux seuls ils formeraient un gros volume. Citons au hasard : Fabliaux, Harmonie du style, Litlérature, Mythologie j Orateurs Grecs, Oraison funèbre. Passions, Période, Périp/irase, Poènie didactique, Poème épique. Roman, Satire, Style, Style poétique. Sublime, Tragédie, Tragique bourgeois. Vers français, etc.
Voltaire était un littérateur trop célèbre et trop écouté pour que Diderot et d'Alembert négligeassent de le recruter. 11 accepta leurs ofires avec empressement et devint, suivant ses propres expressions, « l'un des garçons de cette grande boutique ». Au début, avec une modestie surprenante chez lui, il se montra satisfait de composer les articles qu'on lui commandait,
(1) AferiisMineiit oa idU do VIU* vol.
laissant même a d'Alembert pleins pouvoirs pour y faire telles modifications que celui-ci jugerait à propos : « Je ne vous présente ces essais que comme des matériaux que vous arrangerez à votre gré dans l'édifice immortel que vous élevez. Ajoutez, retranchez, je vous donne mes cailloux, pour fourrer dans quelque coin de mur » (1). Ces cailloux étaient entre autres les articles Éloquence et Esprit. On ne se tint pas de joie aux bureaux de l'Encyclopédie, à la réception du paquet; on inséra en tête de l'article Éloquence cette note triomphante : « L'article suivant nous a été envoyé par M. de Voltaire, qui, en contribuant par son travail a la perfection de TEncyclopédie, veut bien donner à tous les gens de lettres citoyens l'exemple du véritable intérêt qu'ils doivent prendre à cet ouvrage. Dans la lettre qu'il nous a fait l'honneur de nous écrire à ce sujet, il a la modestie de ne donner cet article que comme une simple esquisse; mais ce qui n'est regardé que comme une esquisse par un grand maître est un tableau précieux pour les autres. Nous exposons donc au public cet excellent morceau tel que nous l'avons reçu de cet illustre auteur : y pourrions- nous toucher sans lui faire tort? »
L'entente dura peu. Lorsque Voltaire eut pris pied dans l'Encyclopédie, sa personnalité envahissante se dessina, son tempérament autoritaire reprit le dessus, et il semble qu'il eût voulu diriger de loin cet ouvrage dans la composition duquel il paraissait naguère content déjouer le rôle d'utilité. Le fait est qu'il ne cessa pas de harceler d'Alembert sur la faiblesse de ses collabo-
(I) Lettre à d'Alembert, septembre 1753.
rateurs et sur la nécessité de leur imposer dans leurs articles un plan qu'il indiquait. D'Alembert avait beau lui répondre qu'il était impossible de rien changer & rétat des choses, il revenait sans cesse à la charge : t Je ne voudrais que définitions et exemples (l)... J'ai vu par hasard quelques articles {Enthousiasme, par exem« pie) ce sont pour la plupart des dissertations sans méthode (2). On se plaint généralement de la longueur des dissertations; on veut de la méthode, |des vérités, des définitions, des exemples (3)... On vous seconde mal ; il y a de mauvais soldats (Desmahis, de Cahusac, par exemple) dans Tarmée d'un grand général » (4). Ces observations, souvent justes, n'étant pas écoutées. Voltaire se refroidit insensiblement. D'autre part, l'insistance de d'Alembertà lui donner trop souvent & faire des articles insignifiants {Facile, Fécond, Figure, Faible, Force, Franchise, Froid, Grâce, Gracieux, Grave, Gra-^ vite, etc.) et, quand il les avait faits, à ne pas les insérer tous, froissait son amour-propre toujours si chatouil* leux (5) . Enfin la perspective des dangers auxquels exposait le titre de collaborateur de l'Encyclopédie finit par le dégoûter, et il épia l'occasion de se retirer. La démission de d'Alembert la lui fournit. 11 lui écrivit : « Je ne veux plus dorénavant fournir une ligne à l'Encyclopédie » (6), et il tint parole. En vain Diderot le suppliat-il, lui disant qu'au besoin il ferait le voyage de Genève
(I) Lettre à d'Alembert, 28 décembre 1755.
(S) 13 nov. 1156.
(3) M noY. 1156.
(4) 22 décembre 1156.
(5) Voyes ta fàcheuie opinion que Diderot, ton ami, avait de ton caraclère : Utirtt à Jtfvito Votand do 10 nov. 1166; 12 août 1762 ; à Malgeon, 1777.
(6) 13 féYHer 1759.
pour aller lui demander des articles a genoux (1); Voltaire envoya l'article Histoire qu'il avait achevé depuis longtemps (2), et ce fut tout (1758).
A partir de cette époque, chaque fois qu'il eut à parler en public ou à Diderot de l'Encyclopédie, Voltaire le fit avec éloge. Mais dans ses lettres ou dans ses écrits anon^^mes, il n'hésitait pas à la traiter de « gros fatras », dans lequel le mauvais était en aussi grande quantité que le bon. Il composa même en 1770 les Questions sur V Encyclopédie, série d'articles destinés à réparer les omissions et à corriger les erreurs du Dictionnaire de Diderot.
Marmontel fut, lui aussi, un ouvrier de la première heure. Diderot et d'Alembert l'avaient rencontré dans les salons littéraires de l'époque. Ils s'attachèrent à ce jeune écrivain, empressé et (latteur, qui paraissait accueillir avec une docilité reconnaissante tous les conseils qu'on lui donnait (3). Ils ne savaient pas que son unique ambition était, comme il l'avouera lui-même plus tard ingénument, de se bien faire venir dans tous les camps, chez les philosophes comme ailleurs (4). Marmontel cultiva surtout Voltaire dont il édita la Henriade en l'accompagnant d'une préface pompeuse. Par lui, il comptait avoir tout le parti des philosophes à sa dévotion, et il ne se trompait pas, comme le prouva son élection à l'Académie française. En dehors de ces
(OLeUre du i 4 Juin 1738.
(2) Depuis 1755, il l'envoya et le réclama à deux reprises différentes pour le corriger avant de l'envoyer définitivement fin Juin 1758. Voy. Lettre à d'Alembert, 29 décembre 1737; à d'Argental, 15 Juin 1758.
(3) L'abbé Raynal, Nouvelles LiUéraires, édit. Tourneux, t. I, XV.
(4) Mémoires, liv. VI.
raisons de sentiment, ce qui pouvait recommander Marmontel au choix des Directeurs de rEncyclopédie» c'étaient plusieurs prix de poésie remportés à TAcadé* mie, des critiques littéraires rédigées dans le journal VObsetwcUeur, des Ré/lewions sur la Tragédie, imprimées à la suite d* Aristomène ; et surtout ses tragédies : Denys le Tyran, Aristonxène, Cléopâtre, etc. Certes, personne ne se faisait illusion sur le mérite de ces pièces. liOrequ'on lui présenta Denys le Tyran^ Voltaire s'écria : « Il ne fera jamais rien, il n*a pas le secret» c'est-à-dire le génie dramatique (1). Diderot pensait de même, et de plus il déniait à Marmontel le don de la poésie. Mais c'était leur opinion de derrière la tête. En public ou devant Marmontel, Voltaire et Diderot ne tarissaient pas d'éloges sur leur protégé; ils n'auraient pas voulu causer du chagrin à ce fidèle ami, ni diminuer le prestige d'un philosophe. Aussi un peu par considé*ration pour son mince talent de poète et de critique, beaucoup par esprit de coterie, on accepta ses ofires.
Or il arriva que Marmontel composa non-seulement autant d'articles littéraires que de Jaucourt, mais des articles infiniment plus importants, si importants même, que ce sont précisément ceux dont j'aurai le plus à m'occuper. Mentionnons les articles Comédie, Décora^ tion. Déclamation, Critique, Épopée, Épitre, Élégie, Farce, Fiction, Fable, etc. Mais au VI* volume, son beau feu s'éteignit subitement. L'Encyclopédie amassait contre elle tant d'orages que Marmontel prévit qu'il se compromettrait aux yeux du parti hostile aux philosopiics s*il continuait d'y collaborer. La prudencj
(1) lUpporlé |iAr DiJeroC, Salon île nC7.
remportant sur ses convictions, d'ailleurs assez fragiles, il n'envoya plus rien.
L'abbé Mallet (1) fut surtout le théologien de l'Encyclopédie; mais il rédigea aussi plusieurs articles de littérature. A l'époque où il surveillait l'éducation des enfants de M. de Lalive, fermier général, il avait conçu le projet d'écrire une Rhétorique et une Poétique pour l'instruction de la jeunesse. Il publia les Principes pour la lecture des Poètes en 1745, pendant qu'il était encore curé dans les environs de Melun. UEssai sur les bienséances oratoires et les Principes pour la lecture des Orateurs suivirent bientôt après en 1753. Le succès de ces livres lui ouvrit la porte de l'Encyclopédie. 11 envoya des articles sur les mots Dialogue, Dithyrambe, Élégie, Harangua, Style épistolaire, etc. Mais la mort interrompit sa collaboration dès 1755. D'Alembert écrivit son éloge en tête du tome VI* du Dictionnaire.
L'abbé Mallet clôt la liste des collaborateurs littéraires proprement dits de l'Encyclopédie. Il convient, en effet, de réserver plus particulièrement ce titre d'abord à ceux qui, comme Voltaire et Marmontel, s'enrôlèrent expressément pour fournir des articles de littérature, puis à ceux qui, sans se renfermer dans cette spécialité, envoyèrent un assez grand nombre d'articles de ce genre : tel l'abbé Mallet. Les autres
(1) L*abbé Mallet (1713-1735), docteur en théologie, fut nommé en 1751 professeur de théologie au collège de Navarre. Outre les ouvrages de littérature cités ci-dessus, il a laissé de nombreux matériaux pour deux ouvrages considérables dont il avait formé le projet; une Histoire générale des Guerres de la France depuis Vélatlissement de la Monarchie Jusqu'à Louis XIV, et une Histoire du Concile de Trente, C'est & lui que l'on doit aunsi la publication des Négociations de M, le comte d'Aoaux en Hollande, C'était donc un esprit curieux et avide de connaismnces.
écrivains, dont j'aurai à citer plus loin les articles, Duclos, Montesquieu, Saint-Lambert, de Cahusao et Beauzée, ne peuvent guère être considérés que comme des amateurs. Ils ne contribuèrent qu'accidentellement à la partie littéraire de TËncyclopédie, et encore pour un article ou deux seulement. Duclos en envoya un sur la Déclamation, Montesquieu sur le Goût, Saint- Lambert sur le Génie, de Cahusac sur VEnthowiasme, Beauzée sur la Phrase et sur la Prosodie (1). 11 faut se garder de les mettre sur le même plan que les collaborateurs attitrés dont je parlais tout à Theuré. Ceuxci formaient, pour ainsi dire, l'armée régulière de l'Encyclopédie; ceux-là n'en étaient guère que les tirailleurs.
(1) Doelot et âlontesqoieu loal at^n eonnus pour que Je n*aie pat besoin île les présenter au lecteur. Beauiée (nil-1789i, fameux grammairien françiis. fut professeur à TÉcole Royale Militaire et membre de TAcadémle française. 11 a écrit aYce Dumarsais les articles relatifs à la grammaire dans rEucycIopédie. Il est désigné par Tabréviation BERM.
De Cabusac (1700-1759) auteur dramatique. Seé tragédies et ses eomédiftt eurent peu de succàs, eicepté sa lénéide, comédie en un acte et en vers (1741) qui renta asseï longtemps au répertoire. Il fut plus,beureux à l'Opéra avec ses poèmes mis en musique par Rameau. Il était membre de TAcadémie des sciences et belles-lettres de Berlin. Il a écrit pour TEncyclopédie des articles sur le« tbéàtres et rOpéra.
Saint-Lambert ( nie- 1803) était asses obscur au moment où 11 commença à collaborer à TEiicyclopédie. Ce ne fut qu*en 1769 qu*lt publia le poème des Saisons, auquel II dut une réputation imméritée.