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CHAPITRE II

LE SUPPLÉMENT DE l'eNCYCLOPJÊDIE

l'ZTe-lT'TT

Dans quel but le tupplément fut composé. — Sa triple utilité. — Qu*il était daun la pensée des éditeurs et dans Topinion du public le complément naturel de TEncyelopédie. — Les collaborateurs du supplément : Marmontel, Suixer, de Chastellux.

Quand Timpression de l'Encyclopédie fut suspendu^ en 1758, que d'Alembert, Voltaire et Marmontel, sans parler des autres collaborateurs insignifiants se relire* renty et que le reste fut paralysé par Tappréhension des plus graves dangers, tout le monde pressentit que l'Encyclopédie allait dégénérer etque, si jamais elle venait à reprendre sa publication, elle ne serait plus qu'une besogne mal faite par des ouvriers subalternes (1). C'est ce qui arriva. De là, les Questions sur V Encyclopédie de Voltaire. Le mécontentement gagna Diderot lui-même qui, honteux des derniers volumes publiés en 1765, conçut, enl774, le projet de refaire l'Encyclopédie pour le compte et sous les auspices de Catherine de Russie. Dès que son projet eut transpiré, on lui fit des proposi-

(!) Vby. lettre de d'Alembert à Voltaire, du 8 août 1758.

^allions en France. Mais il n'y prêta point Toreille. c Ou vous Taurez telle que je la conçois, écrivait-il au général Betzki, ministre des Arts en Russie, ou elle leur restera telle qu'elle est, telle qu'ils l'ont voulue. Elle n'est encore que trop bien pour cette canaille-là. 11 ne leur faut que des hommes et des ouvrages médiocres» (1). Au reste, Diderot ne mit pas son projet à exécution.

C'est en France qu'il devait être réalisé, quoiqu'en dehors de lui. En 1776 parurent à Amsterdam les deux premiers volumes du Supplément à V Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences ^ des arts et des métiers par une Société de gens de lettres. Un peu plus tard, on publia les deux suivants et derniers. L'éditeur, dans sa Préface, expliquait aux lecteurs que le Supplément devait remplir un triple but. Il était destiné à vulgariser « les nouvelles découvertes faites dans les Sciences et les Arts » depuis 1765, & réparer les omissions des collaborateurs de Diderot et de d'Alembert, enfin àolTrir sur certaines parties, notamment en littérature, des articles sérieux à la place des articles trop faibles de la première Encyclopédie.

Ainsi, dans la pensée des éditeurs, le Supplément était la continuation de V Encyclopédie de Diderot, son appendice naturel, son complément. D'ailleurs même format, même disposition typographique, et en partie mêmes collaborateurs. A chaque instant des renvois à TEncyclopédie. On jugeait inutile de refaire dans le supplément les articles qui avaient paru bien faits dans la première publication, par exemple aux mots Goût, Histoire^ etc. En revanche, si le Supplément revenait sur certains

(1) 15 Juin im

sujets déjà traités, par exemple sur les articles Beau, Comédie, Epopée, Ode, etc., c'était pour contredire les premiers Encyclopédistes ou pour donner des aperçus nouveaux.

Ces deux publications que les éditeurs s'appliquaient à rattacher si étroitement l'une à lautre, les contemporains ne les séparèrent pas. Ils ne firent pas de différence essentielle entre l'œuvre de Diderot et celle de ses héritiers; les deux furent l'Encyclopédie. Quand Mouchon dressa la Table raisonnée et analytique de VEncyclopédie (1), il releva également les articles du dictionnaire de Diderot et ceux du Supplément.

Pour toutes ces raisons, je me suis cru autorisé, moi aussi, à faire des deux dictionnaires réunis l'objet d'une étude unique, sauf à rechercher dans le cours de ce travail si le même esprit a présidé identiquement à la composition des articles littéraires du premier et de ceux du second, ou si les doctrines exposées dans le Dictionnaire de Diderot n'auraient pas accompli dans le Supplément une certaine évolution.

Les éditeurs du Supplément n'ont pas recruté pour la partie littéraire autant de collaborateurs que Diderot et d'Alembert. Nous n'en trouvons plus que trois : Marmontel, Sulzer et le chevalier de Chastellux. Encore pourrait-on, à la rigueur, n'en reconnaître qu'un : Marmontel, puisque Sulzer le devint à son insu et que le chevalier de Chastellux ne figure que pour un article.

La situation de Marmontel avait change depuis 1751. A son laurier de poète tragique, il avait ajouté celui de romancier avec les Contes moraux et 'de législateur de

(i) Parte, 4180, 2 vol. In-folio.

la poésie avec sa Poétique française. Il était devenu une autorité dans le monde littéraire, consacré encore par son élection à rAcadémie française et par le titre d'historiographe de France. On juge de Tempressement que mirent les libraires à l'enrôler parmi leurs coopérateurs. Marmontel a raconté lui-même leurs démarches dans ses Mémoires (1). Il faut savoir d'abord qu'il n'es* timait pas cher les articles littéraires que de Jaucourt avait composés dans la première Encyclopédie : c Un laborieux compilateur, le chevalier de Jaucourt, s'était chargé de la partie littéraire et l'avait travaillée à sa manière, qui n'était pas la mienne ». Lors donc que le projet du Supplément fut formé, l'un des intéressés, Robinet, vint voir Marmontel et lui proposa de reprendre la besogne où il l'avait laissée. « Vous n'avez, lui dit^il, commencé qu'au troisième volume, vous avez cessé au septième; tout le reste est d'une autre main : Pendent opéra interrupta. Nous venons vous prier d'achever votre ouvrage >. Marmontel, alors occupé à V Histoire de France, répondit qu'il lui était impossible de s'engager dans un autre travail. «Au moins, répliqua Robinet, laissez-nous annoncer que dans ce Supplément vous donnerez quelques articles » . Marmontel, qui n'en était plus à se jeter aux genoux des libraires, répondit d'un air détaché qu'il collaborerait s'il en avait le loisir. Quelque temps après. Robinet revint à la charge et avec lui le libraire Panckoucke. Ils dirent à Marmontel que pour mettre en règle les comptes de leur entreprise il leur fallait^ savoir quelle serait, pour les gens de lettres, la rétribution du travail et qu'ils venaient savoir

(I) UTre IX.

ce qu'il voulait pour le sien. « Que puis-je demander, leur dis-je, moi qui ne promets rien, qui ne m'engage à rien? — Vous ferez pour nous ce qu'il vous plaira, me dit Panckoucke; promettez seulement de nous donner quelques articles et qu'il nous soit permis d'insérer cette promesse dans notre prospectus; nous vous donnerons pour cela quatre mille livres et un exemplaire du Supplément?». A ces conditions, Marmontel accepta. On lut quelques jours après dans la préface du premier volume du Supplément cette annonce glorieuse : « La littérature est de M. Marmontel de l'Académie française et historiographe de France. Cette partie, si faible dans l'Encyclopédie (quelques articles exceptés, du nombre desquels sont tous ceux que le même auteur a donnés depuis la lettre C jusqu'à la lettre G), reparaît ici sous la forme la plus intéressante. Un goût sûr, une critique sobre et judicieuse, des observations neuves, des traits piquants, des vues fines ou profondes, une diction pure et élégante, voilà ce que le public attend- Le nom de M. Marmontel annonce tout cela et davantage. L'attente du public ne sera point trompée » . Marmontel se piqua d'honneur et ne voulut point faire mentir de si belles promesses ; il les réalisa si bien que, s'il faut l'en croire, les libraires lui avouèrent qu'il avait passé leurs espérances. En eflPet, il rédigea un nombre considérable d'articles importants tels que : Anciens, Beau, Génie, Imagina-lion. Règles, Vers, Rime, Hiatus, Ode.

Sulzer ne fut pas réellement collaborateur de l'Encyclopédie, si l'on veut appeler de ce nom ceux-là seulement qui, à l'exemple de Marmontel, traitèrent de gré à gré avec les éditeurs et leur envoyèrent directement

(les articles payés. Mais comme les éditeurs ont découpé dans ses ouvrages une foule d'articles de la plus haute importance qu'ils ont fait d'ailleurs suivre de son nom, on me permettra de le considérer comme tel.

Sulzer (1) était un philosophe célèbre de rAUemagne, membre de T Académie des Sciences de Berlin. Quoiqu'il écrivît en allemand, il était assez connu en France par la traduction qu'il avait faite en français de plusieurs de ses Mémoires, publiés dans le Recueil de V Académie de Berlin. En matière de littérature, on avait pu lire de lui, par exemple : V Analyse du Génie (1757); le» Réflexions philosophiq^xes sur VtUilité de la poésie dra^ matique (17G0) ; V Essai sur V énergie dans les ouvrages des Beat^X'Arls (1765), etc... Sulzer, de son côté, suivait avec curiosité le mouvement littéraire de la France et s'intéressait particulièrement aux nouvelles théories dramatiques de Diderot. C'est en 1772 qu'il publia son grand ouvrage : la Théorie universelle des Beauœ-Arts, celui qui restera le principal monument de sa gloire. Plus d'une fois, on y sent l'influence de Diderot dont les idées obtenaient en Allemagne une vogue beaucoup plus grande qu'en France. Sulzer a écrit sa Théorie l)our ramener les Beaux-Arts . à ce qu'il regardait comme le but de leur première institution, c'est-àrdire au bien de la société.

En 1776, la Théorie universelle des Beauœ^Arts n'était pas connue des Français. Un des confrères de Sulzer à l'Académie de Berlin, apprenant que des libraires s'occupaient de continuer l'Encyclopédie, pensa qu'une traduction des principaux passages de

(I) Jeaii*G«orfM SulMr, né à WintMlhur ta I1S0, nort à Berlin tn IIM.

\ù, Théorie serait à sa place dans la nouvelle publication et ne pourrait que lui faire honneur. Il en détacha donc de nombreux extraits qu'il traduisit et qu'il envoya à Paris où ils furent reçus avec satisfaction. Voici comment les éditeurs du Supplément les annoncèrent dans leur Préface: « M. Sulzer, de l'Académie des Sciences de Berlin, a publié en allemand les deux premiers volumes d'une Théorie générale des Beaux- Arts. Un de ses confrères en a extrait et traduit d'excellents morceaux qu'il nous a envoyés. Sa modestie nous .fait une loi de ne pas le nommer, mais elle ne nous dispense pas de dire que cet essai de traduction donne une idée très avantageuse de l'original ». Les principaux extraits sont les articles intitulés : Beaux-Arts, Acte y Action, Allégorie, Anciens, Amplification, Caractères, Comédie, Convenable, Epithète, Intéressant, Epopée, Ode, Plaisanterie, etc

Le chevalier, plus tard marquis de Chastellux (1), n'était pas, à proprement parler, un littérateur; c'était plutôt un philosophe et un moraliste. Son Essai sur l'union de la poésie et de la musique montrait un esprit ami des hautes spéculations sur l'art. Il n'appartient à la partie littéraire de l'Encyclopédie que par son article sur V Idéal.

Ici finit la liste des collaborateurs littéraires de l'Encyclopédie, tant de ceux qui s'occupèrent de la première édition que de ceux qui écrivirent dans le Supplément. Le moment est venu de leur laisser la parole.

(i) De Cba^teiluz (1734-1788) ami des Encyclopédistes, dut à leur influence d'être reçu à TAcadéniie française en 1755. Son ouvrage intitulé : De la félicité publique ou comidérations sur le tort des hommes dans les différentes époques de l'histoire (4772), flt beaucoup de bruit.

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