L'ALCHIMIE AU MOYEN-AGE ET LES DOCTRINES CHIMIATRIQUES
L’Alchimie. — L’Alchimie vient de A l-Khêmi. Khêmi, nom de l’ancienne Egypte, où elle naquit. C’est la chimie de la nature, de la vie. Au Moyen-Age, elle était étudiée par les Kabalistes et les Occultistes qui cherchaient la transmutation de l’homme animal en l’homme divin ou, pour employer leur langage, la transmutation du quaternaire intérieur en la triade supérieure. L’alchimie comparait les quatre états de la matière (spirituel, mental, psychique et physique) aux quatre éléments (feu, air, eau, terre) se présentant chacun sous le triple aspect (fixe, changeant, volatil). L’alchimie s’associa à la théesophie, elle essaya de sq servir du principe de la vie, et considéra l’âme qui est en l’homme comme un microcosme, se trouvant dans le souffle vital. Elle régit l’esprit et l’esprit régit le corps ! La gnose chrétienne s’identifia presque avec la science théosophique, ésotérique, et l’ésotérisme chrétien se cacha sous le voile de l’alchimie qui employait un langage symbolique et occulte et recherchait en même temps la transmutation des métaux en . or et de la conscience physique de l’homme en une sorte de conscience divine. La découverte de la pierre philosophale cachait le secret du véritable développement spirituel occulte. Parmi les alchimistes célèbres brillent : le moine Roger Bacon (1214-1294)
l’alchimie AU MOYEN-AGE
qui ouvre la voie expérimentale. « L’expérience est, dit-il, la maîtresse de toutes les sciences et la fin de toute théorie », et qui étudiait la nature « ce grand livre ouvert à tous » ; Albert le Grand (1193-1280), qui recherchait les causes et avait songé à déterminer les facultés de l’âme d’après les organes extérieurs du crâne ; Bazile Valentin (1394), qui découvrit l’antimoine et admit l’Archée comme principe général de l’univers.
Raymond Lully réunit toutes les opérations de l’alchimie dans le Liber experimentoruvi ; Bratti, de Venise (1592), vante les effets de l’or potable et de remèdes chimiques dont Conr. Gerhard (1616), Thomas Reinesius (1624) et Laurenberg (1630) attestent l’efficaciLé thérapeutique. Le point culminant de l'alchimie est atteint par Paracelse et Van Helmont qui ont surtout recours aux médicaments chimiques, secouent le joug de Galien et la tyrannie de la scolastique et contribuent ainsi à l’émancipation de la médecine. Leurs œuvres sont sévèrement jugées par Daremberg, mais malgré toutes leurs imperfections elles ont rendu service à la médecine en affirmant l’importance de l’expérience personnelle et de la recherche scientifique. Cependant la véritable Renaissance ne commence qu’avec la pléiade des anatomistes et ne s’affirme qu’avec la découverte de la circulation du sang par Ilarvey.
La Doctrine chimiatrique. — La chimiatrie, qui se trouve à l’origine des doctrines de Paracelse et de Van Helmont, prépare Y émancipation de la médecine.
Paracelse (1498-1546), le fougueux réformateur de la médecine traditionnelle, fut considéré comme un fou de génie, et le philosophe Leibnitz disait de lui : « Qu’il était le plus médecin de tous les fous et le plus fou de tous les médecins ». Paracelse considère comme véritables fondements ou colonnes de la méde-
cine, la philosophie, l'astronomie, l’alchimie. Il s’inspira aussi de la théosophie et professa la médecine hermétique ou alchimiste ou chimiatrique qui prépara les voies à l’iatrochimie du xvn* siècle. Paracelse foule aux pieds la tradition, combat Galien, Avicenne, Rhazès, dont il brûle les livres en plein amphithéâtre de Bâle, et il s’écrie fort irrévérencieusement à ce propos : « In patrios cineres minxi. »
C’est entre 1537 et 1540 qu’il écrivit ses livres dans lesquels il est le porte-enseigne des alchimistes et des mystiques. Il admet le principe d’une âme corporelle présidant à l’organisation du corps et d’une âme intelligente qui lui survit.
Les esprits de Galien se transforment avec Paracelse en esprits olympiques qui président au fonctionnement des organes et se retrouvent dans les autres corps de la nature. L’archée est l’esprit de vie, le régulateur des phénomènes vitaux.
L’homme ou microcosme est uni par une chaîne ' sans fin et se trouve en relations constantes et intimes avec les’puissances du monde, de la nature, du macrocosme. Le principe immatériel, l'astre, qui se cache dans tous les corps, est en correspondance avec les astres célestes. La nature forme un tout, elle est en éternel devenir. La science doit se rendre maîtresse des forces de la nature et tirer des spécifiques de la vie universelle.
Les trois éléments primordiaux du corps humain sont, dit-il, le mercure, le sel et le soufre. C’est leur désaccord ou la prépondérance de l'un d'eux qui détermine la maladie. « Sachez, dit-il, qu il y a toujours un certain poison dans la production d’une maladie. Le poison, en effet, est le principe de chaque maladie, et toutes, sans exception, tant à 1 intérieur qu à 1 extérieur, en viennent. » Pour Paracelse, tout n était que vie et chimie générales devant lesquelles 1 individu disparaissait. Il eut l’intuition de la prôpondé-
LA DOCTRINE CHIMIATRIQUE
rance que la chimie devait prendre dans l’avenir. Tout médecin, dit-il, doit se montrer alchimiste; « c'est des minéraux que j’ai appris -à dégager le métal pur de la scorie, prévenant ainsi bien des maux autrement inévitables. » Il faut surtout obtenir V égalité entre la maladie et la dose du médicament. Il en résulte alors que la nature guérit ce qui lui est contraire.
En adoptant des doses infinitésimales et en soutenant que c’est la vertu plutôt que la quantité du médicament qui agit, Paracelse fut le précurseur de l’homéopathie. « Tout ce qui entre dans la composition de mes recettes, dit-il, contient un arcane qui sert à expulser ce qui est contraire. » Il cherchait à accaparer la force au moyen de la quintessence. « La quintessence, dit-il, c’est la vie, la nature, la force, la médecine enfermée dans toute chose et maintenant délivrée de sa prison et de son incorporation étrangère. » Dominé par l’idée d’unité de la nature, il recherchait les médicaments spécifiques, exagérait les effets de « la très noble, très précieuse et tant divine essence de la fleur d’antimoine qui guérit toutes les maladies »; il préférait les remèdes chimiques et spagyriques, tels que : précipité rouge, mercure, plomb, zinc, arsenic. Ij étudia la solubilité des métaux dans l’eau régale et rechercha la pierre philosophale.
On trouve dans ses écrits sur le tartre , les maladies, les fièvres lartaréennes, quelques données sur la conception acLuelle de l’arthritisme, sur l’hérédité de la goutte, des maladies calculeuses et lartaréennes. 11 faisait jouer un grand rôle à la mumïe, sorte de lymphe plastique, organisable, réparant les tissus. « Chaque partie, dit-il, ne se guérit et ne se conserve que par sa propre mumie. »
Paracelse prépare l’émancipation avec ses idées sur l’observation et l’expérience. 11 veut que les médecins recherchent par eux-mêmes. « Le monde, dit-il, est
la bibliothèque du médecin. » Il leur conseille de ne pas trop s’attarder à la dissection. « Disséquer, dit-il, est une méthode de paysan, car la mort ne peut dévoiler la vie. C’est l’anatomie vivante qu’il faut étudier. » Il avait ainsi une vague intuition de l'importance de la biologie.
« La médecine, dit-il, n'étant qu’une expérience longue et certaine, toutes les opérations du médecin doivent avoir l’expérience pour fondement, cette expérience qui fait trouver ce qui est bon, utile et vrai. Tout médecin qui n’a pas appelé à son aide l’expérience et ne l’a pas soumise au critérium de la vérité, ne montrera qu’hésitation et incertitude. La science est l’expérience. La science est la mère de l’expérience et, sans la science, rien de solide. »
La chimiatrie inspira la doctrine de Van Helmont qui contribua, avec Paracelse, à préparer l’émancipation de la médecine.
Van IIelmont, médecin et chimiste belge (1577- 1644) fut un illuministe aux conceptions parfois géniales. Ses œuvres sont un étonnant mélange de vérités inattendues et de rêveries fantasques.
Professeur de chirurgie à Louvain, il trouva que les théories médicales étaient si futiles, qu’il abandonna son enseignement et voyagea. Dénoncé par ses confrères et persécuté par l’inquisition, il lui fut défendu de soigner ses enfants à leur lit de mort et de les laire traiter par ses remèdes chimiques « inaccoutumés et inconnus » et, cependant, Van IIelmont n’avait étudié et pratiqué la médecine que pour faire son salut. La lecture de six cents auteurs grecs, latins, arabes ou du Moyen-Age ne lui inspira que cette remarque : « Omnes libros canentes eamdem cantilenam. » Une aLLeinte de gale ( felix culpa) fort malencontreusement traitée par les médecins en renom, modifia la direction de ses études et de ses recherches. Après une abondante saignée, « je pris,
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dit-il, pendant trois jours, l’apozème de Rondelet qui contenait environ cinquante ingrédients; le quatrième et le cinquième jour, j’y ajoutai de la rhubarbe et de l’agaric ; le sixième jour j’eus, au moins, quinze selles. Deux jours après, la gale n’ayant rien perdu de sa violence, même traitement et mêmes évacuations. Voyant que les pustules et la démangeaison ne diminuaient pas, ils prescrivirent un troisième purgatif; mais sur le soir, j’étais épuisé, mes joues étaient tombées, la voix rauque, la maigreur extrême, les genoux chancelants et j’avais gardé ma gale. » Un charlatan italien le guérit avec du soufre et du mercure.
Van Helmonl se livra dès lors à l’étude de la chimie dont il voulut faire la base d’une science nouvelle.
Il fit des recherches sur les gaz, l’acide carbonique, l’hydrogène sulfuré, l’acide sulfureux et expliqua par la combustion des gaz les effets de la poudre à canon. En définissant la flamme, un gaz qui brûle, il fut le précurseur de Lavoisier. Il se passionna pour la pyrotechnie et s’intitula « Philosophus per ignem. » Il reconnut dans l’estomac la présence d’un suc acide, le suc gastrique, ainsi que son rôle dans la digestion.
En thérapeutique, il employait volontiers le mercure, l’antimoine, le soufre doré d’antimoine, l’antimoine diaphorélique, l’opium. Il combattit la saignée. Toujours mystique, Van Helmont croyait que « les remèdes enlèvent la maladie non par la puissance de la contrariété ni en raison de la similitude, mais en vertu d'un don de la Divinité qui aide la nature, laquelle, du reste, est médicatrice par elle-même. » Van Helmont insistait sur le traitement magnétique des plaies et sur toute une classe de maladies envoyées par Satan, ses suppôts et les sorciers. Très superstitieux, il croyait aux amulettes, aux songes et c’est à la suite de l’un deux qu’il écrivit « Le tombeau
de la Peste » dans lequel il dit assez justement : « La peste n’est pas une qualité isolée, c’est un être, un virus naturel, subsistant par lui-méme en nous et qui a sa matière, sa forme et ses propriétés. »
Van Helmont pense que la digestion est produite par le ferment uni à l’acide de l’estomac. Il formule une théorie chimique des ferments. En physiologie générale, il invoque deux causes premières internes : la matière et l’efficient. Les principes initiaux des corps sont l’élément de l’eau et le ferment ou principe séminal. La cause efficiente est I’archée ou principium vitale qui sert d’intermédiaire entre la matière inerte, le corps, et l’agent immatériel, l’âme. Cet archée est le ministre de l’âme sensitive et mortelle. C’est une sorte d’agent incorporel assimilable à l’aura vitalis , au principe vital.
Cet archée général, principal, siégerait au pylore et aurait sous sa dépendance des archées locaux, d’ordre inférieur, ou rayonnements archéiques.
La révolte ou le désordre de l’archée ‘ocal, secondaire, provoque la maladie. Ces archées locaux appelés aussi blas , vulcains, sont répartis dans chaque organe dont ils dirigent le fonctionnement à.ia façon d’un ouvrier habile. A toute cette hiérarchie de principes immatériels est dévolu le rôle de médiateurs, d’agents d’exécution, mais en tête se place l’âme raisonnable, immortelle, confondue en Dieu. Cette doctrine, qui appartient au pluri- vitalisme, est le commentaire du consensus général du fonctionnement des organes, une des bases de l'IIippocratisme.
Dans son étude sur Paracelse et Van Helmont. Daremberg estime que le second est supérieur au premier comme médecin, chimiste, physiologiste, anatomiste. Cependant les idées morbides . point fondamental du système de Van Helmont. sont très voisines des semences morbides de Paracelse. Tous deux font intervenir le mysticisme et la superstition dans
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l’explication et le traitement des maladies. Us ont moins contribué à l’émancipation médicale que les anatomistes, les physiologistes et les cliniciens.
L’Émancipation. — Si on suit l’évolution des doctrines médicales, on voit que la première moitié du xvie siècle est caractérisée par la révolte contre les Arabes et le retour à la médecine grecque qui est favorisé par l’apport des textes authentiques d’Hippocrate. La critique qu’on en fait ramène indirectement la médecine à l’observation et à la méthode hippocratique. La Renaissance fut, à la fois, un mouvement progressif et réactionnaire en faveur des Grecs. Les xvi° et xvne siècles sont pour la médecine un véritable champ de bataille; le respecL aveugle pour les anciens est perdu et la tradition n’est plus acceptée que sous le contrôle de l’examen et de la critique. Riolan proclame l’union de l’expérience et de la raison et traite les alchimistes de « fumivenduli ». L’observation clinique qui se porte sur des maladies encore inconnues , les maladies dites nouvelles, telle que la coqueluche, la suelte anglaise, le scorbut, la syphilis, contribue à l'émancipation médicale. Dès 1582, Fjoravanti recommande l’expérience comme l’unique moyen de perfectionner la' médecine, et vers 1546, dans un éclair de génie, Frascator attribue la transmission des maladies à un transport de corpuscules. Cette remarquable conception de l’infection venait trop tôt, elle passa inaperçue.