CHAPITRE I
L'évolution des doctrines médicales à travers les siècles montre leurs relations successives avec les religions primitives et la philosophie grecque préhippocratique, avec le dogme d’Hippocrate et avec l’anatomie et la physiologie de l’École d’Alexandrie et de Galien. Partagée entre Y hippocratisme eL le galénisme , (ces deux doctrines rivales), la médecine traverse le Moyen-Age ; puis, elle se livre à des tentatives d’émancipation avec Paracelse, le fougueux alchimiste et Van Helmont. Enfin, survient la Renaissance en médecine, qui s’ouvre avec la grande découverte delà circulation du sang par Harvey, en 1628, se base sur les méthodes des philosophes Bacon et Descartes et s’appuie sur les rapides et nombreux progrès que font l’anatomie et la physiologie.
Une systématisation hâtive de notions physicochimiques imparfaites donna naissance à 1 ’ialro-chimie , à 1 ’ialro-niécanisme , à 1 ’iatro-physiqve et môme à Yialro-malhémalique.
Des conceptions physiologiques insuffisantes et généralisées engendrèrent les doctrines de Yirrita -
bilité (Glisson et Haller), de Yincitabililé (Brown), du spasme et de l 'atonie (Cullen), du stimulus et du controstimulus (Rasori).
La médecine parvient ainsi au seuil du xtx' siècle où apparaissent les doctrines des propriétés vitales de Bichat, le Physiologisme de Broussais, Y Homéopathie d’Hahnemann.
L'Anatomie pathologique fondée par Morgagni est continuée par YEcole organicienne de Paris. Le microscope conduit aux notions doctrinales de Physiologie générale (Muller), A Histogénèse (Schwanu, etc.; et de Pathologie cellulaire (Virchow).
Au nom illustre de Bichat, la France ajoute ceux de Claude Bernard et de Pasteur. Claude Bernard, le célèbre physiologiste, indique la méthode expérimentale, en fixe la loi, le déterminisme , et donne la physiologie comme base à la médecine, à la pathologie, à la thérapeutique.
Avec Pasteur, la médecine recherche les causes morbides et les fait servir à la guérison; elle se transforme et elle devient étiologique , pathogénique , prophylactique.
Elle rapporte aux microbes les maladies infectieuses et montre le rôle des toxines dans 1 inleclion. Elle simplifie la pathologie en groupant dans une maladie monomicrobienne (pneumococcie, streptococcie, staphylococcie, etc.), une série d’états morbides d’aspect clinique parfois différent, mais dépendant du meme microorganisme. Elle prouve l'importance étiologique et pathogénique des associations microbiennes. Elle fait connaître les causes, les sources les modes de production des épidémies, ainsi que les moyens de les combattre et de les arrêter. Enfin, 1 epopee pastorienne a enrichi la médecine de véritables conquêtes thérapeutiques (vaccinations préventives, sérothérapie, etc.), et a fait faire à l’hygiène et ada prophylaxie un immense progrès.
Médecine sacerdotale. — La médecine primitive prit naissance, se développa et prospéra dans le mystère des temples. Le problème du bien et du mal symbolisé par Ilorus et Typhon des anciens Égyptiens, la fleur épanoui, e et flétrie, la légende de Balkur et Loki des Germains, le combat d’Ahriman avec Ormuzd des Perses, l’opposition de Dieu et du Diable, l’antagonisme de l’élément créateur et de l’élément destructeur, de la vie et de la mort, se trouvent à l’origine de la plupart des religions et des idées médicales primitives. Aussi les prêtres imploraient-ils le bon génie et essayaient-ils de chasser le mauvais esprit, cause du mal, au moyen de pratiques religieuses telles que les conjurations, les incantations que l’on retrouve dans les Hymnes védiques, les livres des Lamas, les rites thérapeutiques de laChaldée et de l’Assyrie. L’Inde fut le berceau de la médecine, c’est à cette source que puisèrent les prêtres égyptiens qui initièrent Moïse et Pythagore. Les Hymnes du Rig-Véda indiquent les moyens de traiter la lèpre, la phtisie pulmonaire et de guérir les morsures des serpents si nombreux et si redoutés dans l’Inde. Cette crainte fut l’origine d'un culte particulier au serpent. La présence de ce symbole dans les attributs d’Esculape, le fondateur de la médecine grecque préhistorique, est la preuve de l’importance du rôle des traditions antiques de, l’Inde dans le développement de l'art médical grec. i
Médecine sacerdotale égyptienne. — La religion de l’ancienne Egypte était à la fois ésotérique et exotérique et les dieux cachaient sous une forme grossière, adorée par le peuple, une métaphysique élevée à laquelle les prêtres seuls étaient initiés. Isis était la déesse de la médecine. D’après leurs doctrines, le corps est formé par la combinaison des quatre éléments; l’homme est entretenu en bonne sanlé par un
souffle mystérieux qui est transporté dans tout 1 organisme par des canaux d’irrigation qui, malheureusement. charrient les principes vitaux et les éléments morbides. De cette vieille médecine exposée dans les Six Livres Hermétiques qui traitaient : de la constitution du corps humain, des maladies, des organes, des médicaments, des maladies des yeux, des maladies des femmes et qui furent brûlés dans l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie, il ne reste plus que les papyrus Ebers, de Berlin, de Leyde, de Kahoun, de Zoega. Le papyrus Ebers , le plus ancien remonte à la xvnP dynastie, vers l’an. 1500 av. J-C. A côté de vaines formules d’incantations, d’invocations à Ilorus, principe de conservation, à Set, principe de destruction, de recettes pour les affections des yeux et les maladies des femmes apparaît un soupçon de la circulation du sang : « Si le médecin presse avec ses doigts la tête, les mains, les bras ou les jambes,
1 il doit trouver le cœur, car ses vaisseaux circulent dans les membres et il est nommé pour cela le centre des vaisseaux du corps ». Le papyrus de Berlin appartient à la grande période des Pharaons. Son contenu était connu de Galien. Ce papyrus fut trouve en IS-b par Pasalaca, près des pyramides de Sakkara. Il est consacré à l’étude des maladies, aux moyens de diagnostic et surtout à la thérapeutique; il contient cent soixante-dix prescriptions médicamenteuses suivies de formules mystiques qu’on prononçait en préparant et en administrant le remède. Le papyrus de Leyde renferme, en outre, des invocations au démon Lh-tu, cause de l’inflammation, ainsi qu au démon des tumeurs. Le papyrus de Kahoun, consacré aux maladies de matrice, remonte à la xu' et a la mm d> nastie et le papyrus de Zoega traite des maladies de la peau. Les prêtres pharaoniques connaissaient sept cents remèdes révélés par le dieu Thol eL employaient le sang humain comme contre-poison. Ils recevaient
l’instruction dans les écoles de Memphis, Thèbes, Sais, Chennu. En résumé la médecine de l’ancienne Égypte fut religieuse, empirique et polypharmaque.
Médecine des Hébreux. — Elle présente peu d’originalité. D'après la tradition, Abraham, initié à la doctrine des Brahmanes de l’Inde, alla en Egypte dix-neuf siècles avant J.-C. et s’enrichit des dons des Pharaons et de la sagesse égyptienne. Elevé à la cour des Pharaons, Moïse reçut l’initiation des prêtres égyptiens auxquels il emprunta la circoncision et la plupart de ses mesures hygiéniques., La coutume des Juifs de ne manger que de la viande exsangue tient à l’idée que la vie qui est liée au sang, se répand avec lui par l’intermédiaire des veines dans tout l’organisme et s’écoule des blessures avec le liquide sanguin. De plus, la défense religieuse de manger la viande d’un animal atteint d’une ïnaladie organique obligea les Lévites à rechercher ces lésions et à acquérir des notions d’anatomie pathologique. Les extraits des vingt et un traités du Thalmud de Babylone renferment quelques docufnents sur les points précédents, sur la dissection et sur l’observation des maladies. La médecine était exercée par les Lévites.
Médecine grecque de l’époque mythologique. — Elle fut surtout magique. Les poèmes orphiques mentionnent les conjurations et les incantations. Deux siècles avant le siège de Troie, Mélampe donna àlphiclus de la rouille. de fer et le guérit de son impuissance. Chiron rendit la vue à Phénix. Son disciple Asclépios ou Esculape fut le représentant divin de la médecine et eut comme attributs le serpent, le coq, le bâton et la coupe. Ce furent dans les Lemples d’Asclépios que les prêtres médecins, disciples d’Esculape, exercèrent pendant longtemps l’art médical. Hygie, la fille d’Esculape, symbolisa la santé et présida à l’hy-
giène. La peste qui décima les Grecs sous les murs de Troie, était attribuée aux flèches d’Apollon en courroux que Ton essayait de calmer avec des hécatombes et, au besoin, au moyen de sacrifices humains. Après le siège de Troie, Podalyre saigna, dit-on aux deux bras la fille de Damète, roi de Cane. Plus tard, les prêtres asclépiades descendants de Machaon et Podalyre les deux fils d’Esculape soignèrent les nombreux malades qui affluaient dans les temples sacrés, dans les Asclépeia de Cos, d’Epidaure, de Titane, d Egee,d Athènes. Us formèrent des sortes de confréries religieuses qui initièrent les Périodeutes qui, comme Hippocrate, allaient, de ville en ville, exercer la médecine.
Philosophie médicale pré-hippocratique. — Le»
philosophes de la Grèce antique (1) s'occupaient à la fois de l’esprit et du corps, du monde et de l’homme: ils cherchaient des idées d ensemble , 1 étaient' philosophes et physiciens, adonnes a etude de la nature; et parfois même, comme les pythagon ciens, ils étaient philosophes et médecins, ^flânaient dans l’analyse psychologique de 1 homme le principe actif intelligent présidant à la formation de Punivers et au fonctionnement du monde. Ils matérialisaient l’esprit et spiritualisaient la matière. L espnt, l’âme naturelle des philosophes physiciens de 1 an cienne Grèce, reste et se retrouve sous les noms d’âmes sensitives , d 'esprits naturels vitaux ou animaux Le docteur Eymin, qui a soigneusement étudie e* rapports de la médecine et de la philosophie dam, es temps anciens et modernes (2), fait justemen remarquer que « la philosophie physique a nourri la me
1. Voir Soury : Système nerveux central. — Histoire critique des Théories et des Doctrines. Paris, 1S99.
9 Eymin « Médecins et Philosophes ». Notes historique. s sur les
du Science, nMicdle, duc la PMM,
J J. -C. jusqu'aux premières années du XIXe siècle. A. Storck, laoa
cine de sa sève durant son enfance, qu’elle a continué, malgré le passage d’Hippocrate, à lui donner son ossature scientilique (bonne ou mauvaise), qu’elle a guidé ses premiers pas pendant plus de deux mille ans, avec une fortune variée et des modifications de surface plutôt que de fond. »
Ces conceptions philosophiques de l’antiquité généralisaient avec peu de faits et beaucoup d’idées et n’avaient pour base qu’une expérimentation insuffisante et parfois rudimentaire. Les deux grands courants : le premier matérialiste (philosophes ioniens), le second spiritualiste (Pythagore, Socrate, Platon), apparaissaient déjà à cette époque reculée.
Philosophes ioniens (Matérialisme). — Les plus anciens philosophes grecs, les physiologues ioniens (Thalès, Heraclite, Anaxagore, Démocrite, etc.), les Eléates, les Atomistes méditaient sur la matière vivante et édifiaient une cosmologie générale qui faisait le monde à l’image de l’homme par une sorte d’anthropomorphisme dissimulé. Aussi les relations entre la science de l’homme et les systèmes métaphysiques étaient-elles fort étroites. Leur conception dé l’univers tirait son origine des cosmogénies religieuses des peuples habitant les vallées du Tigre et de l’Euphrate. Au vie siècle avant J.-C., cette croyance était vraisemblablement devenue une sorte de philo— sophème sur lequel dissertaient les philosophes de l’Ionie, qui fut presque une dépendance assyrienne.
La matière seule avec ses lois générales suffit à expliquer les phénomènes matériels et vitaux. Telle est la doctrine des philosophes ioniens. L’homme, d’après xVnaximandre (620 avant J.-C.) provient de formes animales ancestrales qui, à l’origine, vivaient dans l’eau. C’est la doctrine babylonienne de la génération spontanée dans la matière humide et féconde. La notion de la lutte pour la vie (epiç) fut émise par
jg les doctrines médicales
Heraclite (d’Ephèse) (500 avant J .-G-), qui accordait au feu un rôle prépondérant dans sa physique uni-
V6rS6ll6.
La théorie de la descendance et de la sélection naturelle fut formulée par Empédocle (504 avant J--G.) qui fut le Lamarck et le Darwin du v< siècle 11 admettait en ellet, la formation successive des plantes, des animaux inférieurs, puis des animaux supérieurs et de l’homme. Les êtres mal formés succombent dans le combat de la vie, tandis que les forts se sélectionnent et se multiplient. Il croyait que le leu et air l’eau et la terre s’opposent deux a deux par qualités • le froid et le chaud, le sec et 1 humide. Des éléments de physiologie, quelques nouons surje svstème veineux, sont dus a Diogene dApollome (460 av. J.-C.), qui admettait l’air comme principe unique et plaçait dans le ventricule gauche le siégé de l’âme qui se répandait ensuite dans jmssea^.
Pour Démoorite d’Abdère (4o9 a 360 a . ■ >•)•
et les atomes expliquent tout; le mouve“e"^! atomes dans le vide n’a jamais commence , la pe.an teu^est Punique force motrice de l’univers; la chute verticale des «tomes et les tourbillons de la mat, et a cosmique sont l'origine des mondes 11 admetleeara i Arp subiectit idéal de nos sensations et lejette ta cause immatérielle. Il fut le précurseur des théories modernes sur la nature des sensations et des idées, de la théorie cinétique que la doctrine de enei-ie en à remplacer.
Philosophes grecs spiritualistes. Les idées wpiri^ tualistes sont représentées par Pythagobe t e am s (580 à 510 av. J.-C.) qui, huit siècles «pros Mo -c, initié par les prêtres égyptiens auxquels J la doctrine de la Gnose, de 1 Initiation et de - •
tores un langage symbolique, les principes d Sagesse Hermétique, les pratiques magiques de 1 ln
cantalion et de la Conjuration, le dogme de la Métempsycose, les croyances sur les propriétés des nombres qu’il considérait comme le principe de toute détermination et de toute direction. D’après lui, le feu engendre la vie ; les âmes individuelles sont une émanation de l’àme universelle. L’édifice animal esL un microcosme, image et partie du macrocosme ou monde général. L’âme pensante,' véritable, vovç principe intelligent et immortel, est distincte du principe vital ou psyché. Les idées pythagoriciennes inspirèrent l’École grecque de Crotone, qu’illustra Alcméon (ve siècle av. J.-C), qui plaçait dans le cerveau la pensée, la perception des sensations, l’âme raisonnable et immortelle, et qui considérait la santé comme une harmonie et la maladie comme une rupture d’équilibre. C’est à lui que l’on rapporte la notion de la crase humorale , un des grands principes hippocratiques. ,
A l’idée spiritualiste se rattache encore le système des Homœoméries d’ANAXAGORE qui mourut 428 ans avant J.-C. Ce sont des éléments èn nombre indéfini possédant les caractères des corps qu’ils doivent produire et dépendant d’une intelligence supérieure qui apporte dans la nature l’ordre et l’harmonie. Platon fit de nombreux emprunts à Alcméon et à Socrate. Il pense que le principe de la vie réside dans une âme corporelle dont la partie virile, courageuse, est placée entre le diaphragme et le cou et la partie demandant l’alimentation entre le diaphragme et le nombril. Le foie est le siège des passions. Les phénomènes sensibles ne sont, dit-il, que des apparences et comme des ombres projetées par la clarté d’un. grand feu sur les parois d’une caverne. Dans le Timée, Phédon, Le Banquet, Protagoras, Phèdre, Sophiste, etc., les conceptions anatomiques et pathologiques de Platon sont le reflet des doctrines hippocratiques. La philosophie spiritualiste n’a eu que peu d’influence sur
Hippocrate qui, pour trouver les méthodes et pour créer les théories, n’est guère sorti du cercle de la médecine.
Cependant la Psyché de Platon qui donne au corps le souffle, l’animation eL qui est une âme de seconde majesté, active passagère et mortelle, correspond à la nature epuatç à laquelle Hippocate fait jouer un si grand rôle dans le développement, la marche et la terminaison des maladies. « Les doctrines platoniciennes, dit Claude Bernard, ont repoussé la science et exercé une influence défavorable sur son développement. » En effet, pour Platon, l’insuffisance des causes efficientes entraîne l’indignité de leur poursuite. « Le puissant génie de Platon, dit Claude Bernard, embrassa dans une puissante conception a 'priori le cercle des connaissances divines et humaines, chercha à pénétrer les suprêmes mystérieux, l’essence et le principe dernier des choses. Moins préoccupés des causes directrices des phénomènes vitaux, Hippocrate et ses successeurs s’attachent surtout à l’étude des manifestations de la vie. *