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CHAPITRE II

Les véritables doctrines médicales n’apparaissent qu’avec les Écoles grecques de Crotone (qui était d’origine pythagoricienne), de Cyrène, de Cnide et de Cos.

La rivalité des Écoles de C.nide et de Cos est restée célèbre. Hippocrate personnifie l’École de Cos; il a, pour ainsi dire, fondé la médecine, lui a montré sa voie, et par ses vues générales et ses idées synthétiques, il mérite le titre de père de la Médecine.

Hippocrate naquit à Cos, vers 460 avant J.-C. Il inaugure en médecine la période d' observation et avec lui la médecine échappe au joug de la théocratie et de la métaphysique qui empêchent la recherche scientifique, Tune en invoquant des forces surnaturelles, l’autre en soutenant que les idées générales contiennent les idées particulières et leur donnent naissance.

Il appartenait à la famille des Asclépiades qui, depuis la plus haute antiquité, conservait comme un héritage, l’art de guérir. Parmi les prédécesseurs d’Hippocrate, on compte une quarantaine de médecins et, de son vivant, une douzaine jouissaient d’une certaine notoriété. Il ne créa pas la médecine de toutes pièces, car, dans le 7 ’raité de l’ Ancienne Médecine , Hippocrate lui-même dit: « Depuis longtemps, la médecine est en possession d’un principe et d’une méthode qu’elle a trouvés » et qui assurent le présent et préparent l'avenir; « avec ces guides, de nombreuses et excellentes découvertes ont été accomplies dans le

long cours des siècles et le reste se découvrira, si des hommes capables, instruits des découvertes anciennes, les prennent pour points de départ de leurs recherches. » Il blâmait la méthode cnidienne et s’élevait aussi contre les méthodes générales des philosophes physiciens.

Hippocrate préconise exclusivement la recherche du fait (xo eov ) et s’élève contre l’hypothèse. On est bien obligé, dit-il, de se servir d’hypothèses si on veut discourir sur les choses occultes, parce que toute vérification est impraticable; « mais la médecine na pas besoin d’hypothèses. Si la médecine pouvait être déduite de l’hypothèse, il n’y aurait pas de bons et de mauvais médecins; ils seraient tous également instruits et ignorants ».

Hippocrate fît école, au temps de la splendeur d’Athènes, dans le grand siècle de Périclès. Sa réputation fut consacrée par Socrate et Platon. Hippocrate voyagea en exerçant son art, comme les Périodeutes. Ce fut le premier clinicien. Sa médecine, basée sur la méthode d’observation, était surtout empirique et ne fut pas trop encombrée d’hypothèses systématiques. En anatomie, il n’a guère que quelques notions sur les os, et en physiologie, il se borne à avoir quelques vues théoriques sur la digestion et la respiration. Ses écriLs authentiques sont, d’après Littré, 1 Ancienne Médecine ; le Pronostic , les Aphorismes, les Epidémies (1er et 3° livres) : du Régime dans les Maladies aiguës ; des Airs, des Eaux et des Lieux ; des Articulations, des Fractures , des Instruments de réduction, des Plaies de tête , le Serment , la Loi. Dans son traité « De l'Air, des Eaux et des Lieux », Hippocrate est le premier qui insiste sur l’influence du «milieu» et sur son rôle étiologique dans les épidémies. 11 faut aussi, dit Daremberg, distinguer soigneusement les écrits originaux d’après les résumés ( Aphorismes , Sc section . les compilations ( Coaques ) et les notes ayant ser\i à

faire d’autres traités, comme les livres II, IV, V, VI, VII des Épidémies et le livre des Humeurs. Le traité de Y Aliment n’est pas probablement d’Hippocrate. Les livres de la collection hippocratique forment un assemblage de pièces disparates que Daremberg divise en trois groupes : 1° Ecrits d' Hippocrate et de l’ Ecole de Cos ; 2° Ouvrages de l’Ecole de Cnide ; 3° Traité sur les Maladies des Femmes et des Enfants , qui appartient vraisemblablement à cette dernière École.

Ce qui caractérise surtout le génie d’Hippocrate, c’est l’esprit philosophique sagement appuyé sur l’observation et sur les données générales philosophiques tirées des faits isolés, puis érigées en dogmes et servant à de nouvelles recherches. C’est surtout cet esprit philosophique et observateur qui a valu à Hippocrate le titre de père ou de fondateur de la Médecine. Si cette science est née de l’empirisme et ne peut s’en passer, elle a, en outre, des moyens plus étendus, une méthode plus large et une portée plus élevée.

La doctrine hippocratique est caractérisée par le Vitalisme , V Humorisme, le Naturisme , le trépied dogmatique de la Médecine.

Vitalisme. — « Il faut, est-il dit dans le Traité hippocratique de la Bienséance , transporter la médecine dans la philosophie et la philosophie dans la médecine, car le médecin philosophe est égal aux dieux. » La doctrine hippocratique s’inspira, en partie-, de la philosophie de Pytiiagore et de Platon.

« Ce que nous appelons feu , dit Hippocrate, me parait être un être immortel qui connaît, comprend, voit, entend tout et conçoit enfin tout, soit présent, soit futur. Lorsque tout le reste a été désordonné, cette puissance se retire dans les sublimes demeures que les anciens ont appelées éthérées. Il ne m’appartient pas, ajoute- t-il, de parler des choses célestes et placées dans les hautes régions, qu’autant qu’elles

contribuent à démontrer relativement à l’homme et aux autres animaux, pourquoi ils y sont liés et en proviennent, pourquoi ils sont doués dame. » Il distingue une âme rationnelle et une âme irrationnelle. L’âme de l'homme siégerait dans le ventricule gauche du cœur. Hippocrate estime que les faits vitaux échappent à l’action de l’homme et que les phénomènes morbides et physiologiques restent inaccessibles en raison de leur cause divine et immatérielle. Un principe spécial T:veuu.a, J/u ft\, anime 1 organisme. C est un souffle éphémère et périssable avec lui. Le vitalisme hippocratique était l’écho des idées spiritualistes régnantes.

Humorisme. — L'altération des humeurs joue dans la doctrine hippocratique un rôle prépondérant qui persiste plus tard avec la théorie des humeurs peccantes et s’affirme de nouveau avec l’humonsme actuel rénové et éclairé par la notion des toxines et des auto-intoxications. Cet humorisme hippocratique a dominé la médecine entière à travers les âges; et. actuellement, il est rajeuni par les doctrines pastoriennes et par les théories de la nutrition viciee.

La nature est constituée par le mélange du sang, de la pituite , de la bile jaune et noire. Ce sont les quatre humeurs cardinales qui président a la santé et a la maladie. « Il y a essentiellement santé, est-il dit dans la Nature de C Homme, quand ces principes sont dans un juste rapport de crase, de force et de quantité et queJ le mélange en est parlait; il y a maladie quand un de ces principes est, soit en défaut, soit en exces,

ou, s’isolant dans le corps, n'est pas combine avec tout

le reste. » On lit encore dans F Ancienne Medecine « si c’est le chaud, ou le froid, ou le sec, ou 1 humide qui nuit à l’ homme, il faut y remédier par le contraire. » Hippocrate accorde, suivant les saisons, une prépondérance à une des humeurs : le sang au printemps, la

bile en été. l’atrabile en automne, la pituite en hiver. L’humeur, qui vit, pour ainsi dire, dans le corps humain peut dégénérer en : amère, salée, acerbe, acide. Celte dernière transformation est la pire. Une grande place était réservée au changement morbide des humeurs dans les sécrétions et dans les excrétions. « L’homme est malade, dit-il, quand il ne peut pas normalement exercer toutes les fonctions naturelles et animales. » Les maladies consistent surtout en un flux. Il existe deux espèces de fluxions : l’une par le froid, l’autre par le chaud. Les ma-ladies de quelque partie que ce soit retentissent sur toutes les autres. C’est l'esquisse de la doctrine des synergies et des sympathies: « Concours, un; conspiration , une; consentement général. » Tel est un des dogmes les plus importants de l’Hippocratisme.

Naturisme. — « Pour connaître la nature de l’homme, il faut connaître la nature de toutes choses » a dit Hippocrate qui, avec la plupart des philosophes grecs, considérait l’organisme comme un petit monde contenu dans le grand, comme une sorte de planète vivante et éphémère (pour employer l’expression de Claude Bernard), dont les mouvements étaient régis par des lois que l’observation simple pouvait nous faire découvrir, de manière à prévoir la marche évolutive des phénomènes vitaux à l’état sain ou malade, mais sans jamais devoir modifier en rien leur cours naturel. Une force, une unité vitale, un principe simple, mais multiple dans ses effets, préside à toutes les fonctions, lutte contre les agents morbides, tâche d’en débarrasser l’organisme, en favorisant l’effort critique de la nature. « Il produit les contraires dans l’économie du corps et fait la vie du tout et des parties. » C’est la force vitale, la nature (ouîiç) qui suffit à tout et partout; son action est indispensable; elle atténue les causes nocives en favorisant les élimina-

lions et en provoquant la coction, c’est-à-dire une modification, une élaboration des humeurs viciées. Elles sont éliminées par la Crise qui est « l’évacuation de ce qui est superflu ou nuisible. Bien des signes d’une crise lente tendant vers le bien sont les mêmes que ceux de la santé. Reconnaître d’abord quelle sera la crise des maladies d’une longue période est chose • très difficile. Méditer sur ce qui se passe depuis les premiers jours et depuis chaque espace de 4 jours, c’est le moyen de découvrir comment elles finiront. » Les maladies les plus aiguës, dit Hippocrate dans le « Pronostic » se terminent en 20 jours ayant entre elles des durées différentes qui varient d’environ 4 jours. Les 7e. 14e et 21e jours sont des jours décrétoires et heureux. Les 3e, 5e, 9e, 13e, 19e sont intercalaires et n’apportent aucun mouvement critique de bon augure. Parmi les jours indicateurs , le 4e est le plus heureux, le T très favorable, le 6e, par exemple, dangereux.

Si la crise vient à manquer, elle est suppleee par un fonctionnement exagéré des organes, par la fievre, par l’élimination rénale, intestinale et cutanée des matières peccantes. Ces combustions organiques fébriles ces débâcles intestinales, ces sueurs critiques étaient, pour Hippocrate, des manifestations de la iorce vitale, de la vis medicatnx naturæ.

La. nature médicatrice est une des bases de la doc trine hippocratique. Du reste Hippocrate qui avait remarqué que certaines affections comme la pneumonie ont une marche cyclique, une durée determinee et une terminaison par crise brusque, admettait que la nature peut guérir les maladies et distinguait avec soin les phénomènes utiles à la réaction organique des symptômes tenant à l’affection elle-même. « La nature médicatrice, dit Bouchard, est le fond de toute médecine naturiste, l’idée mère de toutes les théories patho-

géniques de l’époque moderne. «Aussi a-t-on pu dire

que la maladie est l’ensemble des actes qui doivent

conduire à la guérison. Hippocrate associait l’art médical aux eiïorts de la nature : « Quo natura vergit eo dkucendum. »

Sa conduite était déduite des axiomes suivants: « Contraria contrariis curantur » ; « occasio preceps » ; « a juvantibus et lœdentibus fit indication ; « ad exiremos niorbos ex tréma remédia exquisile cptima » ; >< quid a cognoscendum sufficit ad curandum etiam sufficit. »

Le médecin doit se garder, surtout au début de la maladie, d'intervenir à tort de peur de troubler la force naturelle, la nature médicatrice. Mais si la crise salutaire ne se produit pas, il faut chasser des organes importants les humeurs nocives, peccantes, en les dirigeant sur d’autres parties ou à l’extérieur.

Thérapeutique hippocratique. — La soustraction des produits morbides est obtenue au moyen de la saignée, des vomitifs, des purgatifs. La saignée était pratiquée d’emblée dans les maladies, aiguës et fortement inflammatoires; les évacuants étaient particulièrement indiqués vers la fin des maladies, afin d’expulser le reliquat des humeurs peccantes qui peut exposer aux récidives. Ces purgatifs étaient employés, lorsque les humeurs sont en coction ou au cinquième jour, et ils consistaient surtout en ellébore, euphorbe, scammonée. La dérivation et la révulsion devaient amener progressivement et graduellement les eflets contraires en évitant de mettre en mouvement « ce qui se juge ou ce qui est complètement jugé ». Ne purgez, ne remuez rien dans le commencement des maladies. Evacuez les humeurs par la voie que la nature a choisie. Ne remuez que les humeurs cuites et non celles qui sont crues, disait Hippocrate.

Il donnait deux bains par jour dans la péripneumonie. Il conseillait l’abstinence, quand le mal est à son summum, il prescrivait des changements de régime graduels et non subits, l’absorption des ali-

ments avant les redoublements de la maladie, leur diminution au moment des crises, l’usage du lait chez les phtisiques et les malades atteints de fièvre lente et de longue durée. « Lorsque vous vous dirigez dans le traitement de la maladie d’après l’indication que vous jugez la plus convenable et que vous n’obtenez pas le succès que vous attendez, ne changez pas de méthode, si votre première indication subsiste. »

Hippocrate décrit, d’une façon incomparable, la grandeur de la médecine et le rôle du médecin. « La vie est courte, dit-il, l'art est long, 1 occasion prompte à s’échapper, l’expérience trompeuse, le raisonnement difficile ». Il étudie soigneusement les trois termes de l’art médical : la maladie, le malade, le médecin. Une série d’aphorismes témoignent de son respect et de sa sollicitude pour les malades. Il les engageait à combattre la maladie avec le médecin qui doit non seulement faire par lui-même ce qu’il convient, mais encore obtenir que le malade, les assistants et les choses extérieures y concourent. La prévoyance des maux à venir mettra le médecin en état de bien se conduire.

Quanta la chirurgie hippocratique, elle était assez perfectionnée ; elle avait recours à un riche aisenal de machines à réduction de luxations et d appareils de fractures. La trépanation des os du crâne. 1 ouverture de l’empyème et des abcès du foie étaient couramment pratiquées. L’opération delà taille était, par contre, interdite et cette défense est inscrite dans le Serment d'Hippocrate. Cette interdiction. que l'on retrouve encore chez les Arabes, en 1250, était suitout dictée par la crainte d'un échec dans une opération qu’on préférait laisser aux spécialistes.

En résumé, la doctrine hippocratique a été le berceau de la médecine ; elle a guidé ses premiers pas , elle lui a montré la bonne voie, elle a dirigé sa marche et assuré ses progrès; enfin, elle s est perpétuée à travers les âges. La médecine est restée hip-

pocratique. « Actuellement, dit Bouchard, la discipline médicale est la fille et l’héritière des Ecoles des temps passés; elle est le développement et l’épanouissement de cette Ecole hippocratique qui avait pour base l’observation et qui pour ce motit contenait en puissance toutes les découvertes des siècles ultérieurs. L’hippocratisme avec son humorisme rajeuni par les récentes découvertes, reste toujours la pierre angulaire de l’édifice médical. C’est la doctrine hippocratique qui, à travers les âges, inspira l'Ecole d’Alexandrie, de Salerne, de Montpellier et refleurit avec l'humorisme moderne. Son règne ne fut pas exclusif; elle entra en lutte avec l’Ecole de Cnide et s’éclipsa devant la doctrine de Galien qui triompha pendant tout le Moyen-Age.

Depuis la chute du galénisme, la doctrine d’Hippocrate est restée le guide de la médecine et les recherches modernes sont favorables, dans leur \ ensemble, au naturalisme , à l'humorisme et au vitalisme hippocratiques. L’étude des modes de défense naturelle de l’organisme justifie en partie l’aphorisme suivant : « La nature est le premier médecin des maladies et ce n’est qu’en favorisant ses efiorls que nous obtenons quelque succès. Dans l’intérieur est un agent inconnu qui travaille pour le tout et pour les parties. Il n’y a qu’un but, qu’un effort ; c’est une sympathie universelle. » (De l'aliment). Avec Hippocrate, ou cherche toujours à favoriser les actes médicateurs, les mouvements spontanés et les crises qui amènent la guérison des états morbides, et on évacue ce qui est superflu et nuisible. Ce naturisme cadre encore avec la conception moderne de 1 ’ humorisme et de la défense de l’organisme. Enfin le vitalisme hippocratique pourrait trouver des arguments dans les recherches récentes de Bunge, Heidenhain, Pavvlow.

Bien différentes furent les doctrines et la pratique de l’Ecole de Cnide.

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