LA MÉDECINE PHYSIOLOGIQUE DE BHOUSSAIS
tantôt déplétive, tantôt préventive, tantôt exploratrice. Avec Broussais, elle atteint son apogée, malgré les abus qu’on en fit sous Louis XIV. « O bonne, ô saincte, ô divine saignée, s’écrie Guy Patin, lorsque sa femme guérit après huit saignées des veines du bras et quelques saignées des veines du pied. » Il répéta trente-deux fois la saignée sur le même malade et lui-même se fit saigner sept fois pour un rhume. Louis XIV fut saigné largement trente-huit fois du pied et du bras, et, peut-être, dit un de ses médecins, m’a-t-il échappé quelque coup de lancette donnée à la dérobée. Le Roi Soleil fut également gratifié de saignées ad honorera. Monsieur fut saigné trois fois pour une attaque d’apoplexie. Les passages de Molière relatifs à la saignée sont bien connus : « Quinze fois saigné? oui; et il ne guérit point? non. C’est signe que la maladie n’est pas dans le sang, etc. » Sganarelle dit aussi : « Comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire saigner pour la maladie à venir. » La doctrine de Broussais fit pratiquer tellement de saignées qu'une réaction se produisit. « Je ne saigne plus mes malades atteints de pneumonie, disait Magendie, ils n’en guérissent pas moins. » Actuellement la saignée est réservée à certains cas de pneumonie, d'urémie, d’éclampsie, d’affeclions cardiaques, etc. Ce sont les abus de la médication phlogistique de Broussais qui contribuèrent au succès de la doctrine d’IIahnemann.
Sur ces entrefaites, apparut une nouvelle doctrine basée sur la similitude d’action entre le mal et le remède, l 'Homéopathie.
L’Homéopathie. — Elle fut fondée, en 1821, par Hahnemann ; elle prit pour devise : Les semblables sont guéris par les semblables . Similia similibus curantur. Elle se rattache au vitalisme pur. Il n’y a que la force vitale désaccordée qui produise les maladies. Les corps et les médicaments possèdent une force
dynamique immatérielle ; la force médicamenteuse produit les mêmes maladies que la force vitale, et la guérison est obtenue par la substitution des maladies occasionnées par la force médicamenteuse aux maladies engendrées par la force vitale.
D’après le principe de la dilution , les médicaments sont des forces immatérielles qui agissent, par conséquent, à des doses infinitésimales se traduisant par des millionièmes ; ils suscitent simplement des mouvements organiques curateurs. Ce sont des auxiliaires de la vis medicatrix , et ils ne doivent jamais avoir d’action perturbatrice. Les médicaments, matière divisible à l’infini, conservent, d’après cette doctrine, une réelle activité dans leurs atténuations successives.
A l’appui de cette oligodynamie, on a invoqué plus récemment la théorie des ions, les affinités des corps à l’état naissant, les propriétés du radium, l’action du mercure colloïdal à doses infimes et non renouvelées contre les fermentations intestinales ou autres, les effets empêchants de quantités infinitésimales de sels d’argent sur le développement de l’aspergillus, le traitement pastorien de la rage, l’emploi de la tuberculine, de la cantharidine dans la tuberculose, les principes de la sérothérapie, enfin les ferments métalliqu es dont l’action se rapproche de celle des zymases et des levures.
L’homéopathie es* donc basée sur la similitude d’action entre le mal et le remède, et sa méthode thérapeutique consiste à donner des remèdes capables de déterminer à l’état de santé des effets semblables aux symptômes des maladies à soigner. « Dans l’état de santé, écrit Hahnemann, la force vitale qui anime dynamiquement la partie matérielle des corps exerce un pouvoir illimité. Quand l’homme tombe malade, cette force spirituelle, active par elle-même et partout présente dans le corps, est au premier abord la seule
l’homéopathie
qui ressente l’influence dynamique de 1 agent hostile à la vie. L’expérience, dit-il, nous apprend que tous les médicaments guérissent les malades dont les symptômes se rapprochent le plus possible des leurs et que parmi ces derniers il n’en est aucun qui ne leur cède. »
Hahnemann ne s’attachait guère qu’au seul symptôme et il estimait que le médicament prescrit à des doses aussi faibles que possible n’avait pas d action directe sur la maladie, mais suscitait simplement des mouvements organiques curateurs. C’est l’organisme vivant qui se guérit lui-même au moyen de la natuve médicatrice dont les réactions sont favorisées, réveillées ou accrues par les forces immatérielles contenues dans ces doses infimes de médicaments. Le violent réquisitoire de Trousseau contre cette doctrine est resté classique, et les découvertes récentes sont en opposition avec les idées d’Hahnemann.
L’homéopathie reste toujours en lutte avec la médecine traditionnelle, Y allopathie, qui soutient que les contraires sont guéris par les contraires.
Les Doctrines médicales de 1 École de Paris. —
I. La lutte contre le système de Broussais est continuée par Andral, au nom de l’anatomie pathologique. Il s’attaque à l’inflammation, « cette vieille monnaie sans empreinte qui doit être mise hors de cours. » L’irritation, dit-il, diffère beaucoup plus par ses degrés que par ses modes. Dans toute fièvre, il y a intoxication. Ses recherches sur le sang ramenèrent à l’humorisme la science médicale. Pour mieux combattre la dictature de Broussais, Andral formait un faisceau de toutes les vérités médicales traditionnelles. On est, dit-il, éclectique par nécessité, comme l’est tout médecin au lit du malade. Il adoptait en cela les vues de Leibnitz, qui disait : « J’ai trouvé que la plupart des sectes ont raison dans une partie de
ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient. Je me flatte d’avoir pénétré l’harmonie des différents règnes et d’avoir vu que les deux partis ont raison, pourvu qu'ils ne se choquent point. » II poursuivait, le but de Victor Cousin (1792-1867). qui disait en 1816 : « Ce serait un spectacle intéressant et instructif de montrer les vices des Ecoles modernes et de réunir leurs divers mérites dans le centre d’un vaste éclectisme qui les contiendrait et les compléterait toutes. »
II. Dans la première moitié du xixe siècle, l’anaiomie pathologique , inaugurée par Bichat, complétée par Laënnec, etc., régna en maîtresse, et les médecins ne virent dans la maladie que les lésions produites par les causes les plus variées. C’est en se basant sur les altérations des organes que VEcole Organicienne , éminemment solidiste, établissait une distinction, une classification entre les maladies. Etant donnée une maladie, il s’agissait de déterminer, pendant la vie, ses caractères anatomiques.
V organicisme adoptait les doctrines de Cabanis (1757-1808), disciple de Condillac et de Locke, qui soutenait le sensualisme et admettait que le moral n’est que le physique considéré sous un point de vue différent. Le cerveau, d’après Cabanis, digère donc en quelque sorte les impressions et fait organiquement la sécrétion de la pensée. « Le but de l’organicisme, dit Rost an, est de prouver qu’il n’existe pas, qu’il ne saurait exister de principe vital, de forces vitales, de propriétés vitales indépendantes de la matière organisée, séparables de cette matière, et pouvant exister sans elle, hors d’elle, surajoutées à elle et chargées d’accomplir les actes phénoménaux de la vie. »
Cependant Cruveilhier (1791-1874) qui, pendant quarante ans, fit d’importantes études anatomo-pathologiques, ne croit pas que les altérations des organes
doctrines médicales de l’école de paris
constituent la maladie; ce ne sont que les effets du travail morbide, une sorte de symptôme interne. La science du cadavre, dit-il, n’est pas la science de la vie. Vouloir expliquer tons les phénomènes morbides par des lésions naturelles des organes, me parait une prétention aussi exagérée que de trouver dans des conditions matérielles des mêmes organes, lorsqu ils sont sains, des raisons suffisantes de leur action.
L’Animisme de Récamier. — Animiste comme Stahl, Récamier (1771-1852) considère Lame comme cause unique et raison des faits intellectuels et des phénomènes de la vie organique.
Partisan de l’axiome hippocratique : Consensus unus, conspiratio una , consentia omnia. Récamier basait sa doctrine sur le consensus organique et sa pratique sur l’appréciation exacte de ces phénomènes de synergie ou de dissociation vitale et sur la connaissance des moyens qui peuvent les mettre en jeu. Il divise les fonctions vitales en communes et spéciales. Leur harmonie et leur consensus sont assurés par le tact général.
L'Animisme de Chauffard. — C’est un vitalisme scientifique et moderne, sans superposition d’entité métaphysique surnaturelle. L’âme, principe de l’être animé, se confond organiquement avec lui. C’est la vie, et la vie c’est l’organisme évoluant.
Chauffard (1828-1879) a uni ce que les anciens philosophes, y compris Stahl, séparaient, c’est-à-dire l’activité de la malièrq et l’activité de l’âme. « La pensée, l’action et la fonction, dit-il, s’enlacent dans une invincible union. » -C’est la formule de Bossuet. « L'âme et le corps forment un tout naturel. » Chauffard accorde à l’âme deux modes d’action : l’un qui s’exerce sur les phénomènes physiologiques qu’elle régit « par des impressions sans conscience, par des
déterminations instinctives, suivant des lois primordiales. » « 11 n’y a pas, dit Chauffard (1), dans l’organisme, de phénomènes mécaniques de la vie, il y a des phénomènes mécaniques de la matière que la vie anime d’activités nouvelles inconnues au monde physique. » D’après Triaire, le vitalisme rajeuni au contrôle physiologique, éclaire et féconde les uns par les autres les vrais principes de la tradition médicale et les relient aux études modernes.
Üne mention spéciale doit être réservée à Bretonneau, de Tours (1778-1862), le maître du grand clinicien Trousseau. Ses remarquables études sur la Dothiénentérite (1818) et la Diphtérite (1821) le conduisent à la notion de la spécificité des maladies. C'est un précurseur de la doctrine pastorienne.
En résumé, la première moitié du xix' siècle fut féconde; elle a non seulement fondé Y anatomie pathologique, inauguré la clinique , restauré la thérapeutique, mais elle a encore créé la physiologie expérimentale avec Magendie, la pathologie expérimentale avec Esquirol et la toxicologie avec Orfila.
Puis le microscope entre en jeu et la découverte de la cellule substitue à la doctrine des propriétés vitales la physiologie cellulaire (Muller), Y histogénèse, la pathologie cellulaire (Virchow). Mais, à cette époque, le microscope ne justifia pas les espérances qu’il avait laissé concevoir; il fit considérer comme spécifiques et pathognomoniques les cellules cancéreuses et tuberculeuses, réunit des affections distinctes (tuberculose, leucémie, fièvre typhoïde) et sépara des processus semblables.
Physiologie cellulaire. — Nous voici au règne de la cellule.
En 1839, Scheilden et Schwann découvrent la cellule, Brown en fait connaître le noyau, Schutze assi-