L OEUVRE DE CLAUDE BERNARD
la maladie par la physiologie aidée de l’anatomie pathologique et de toutes les sciences auxiliaires dont se sert l’investigation des sciences biologiques. C’est l'alliance de la clinique et de la physiologie qui assureront les progrès de la médecine positive. La clinique doit nécessairement, constituer la base de la médecine, elle indique le problème, et la physiologie explique les phénomènes observés, en revenant se retremper sans cesse dans l’observation clinique pour ne pas s’égarer. La médecine expérimentale ne s’écarte donc qu’en apparence du malade et pour y revenir avec des armes plus efficaces. »
La médecine scientifique , pour Claude Bernard, résulte donc de l’union intime delà physiologie et de la clinique et doit employer la méthode d’investigation commune aux sciences expérimentales ; c’est une médecine dans laquelle la pratique se déduira avec certitude de la théorie.
« On a pu dire, ajoute Claude Bernard, que le médecin savant était toujours le plus embarrassé au lit du malade, car l’esprit scientifique expérimental répugne absolument à produire des effets et à étudier des phénomènes sans chercher à les comprendre. »
Pour Claude Bernard, le médecin expérimentateur est le médecin de l'avenir. Il cherchera à traverser l’empirisme pour en sortir et arriver au second degré de la médecine expérimentale, c’est-à-dire à l’expérience précise et consciente que donne la connaissance expérimentale de la loi des phénomènes. Il possédera une bonne observation, un diagnostic sûr et un pronostic exact ; il ne se conduira d’après aucun système, il se distinguera des médecins hippocratistes et des médecins empiristes, en ce qu’au lieu d’avoir pour but Y observation des maladies et la constatation de l’action des remèdes, il voudra aller plus loin, pénétrer à l’aide de Y expérimentation dans l’explica-
lion des phénomènes vitaux, et, comprendra le mécanisme physiologique de la production de la maladie et le mécanisme de l’action curative du médicament.
La thérapeutique doit s’appuyer sur l'étude du mécanisme des maladies et sur la connaissance des propriétés des médicaments dont les effets généraux s’expliquent par leur action sur les éléments histologiques.
L’action des médicaments en général doit être considérée comme une action physiologique élective et spéciale sur les éléments organiques.
La force médicatrice est une force physiologique. L’action thérapeutique n’est comprise que par l’action toxique. Il s’agit de déterminer sur quel élément anatomique chaque médicament porte son action et de connaître les modifications des propriétés vitales que subit l’élément anatomique atteint par le médicament. Il n’y a souvent qu’une difiérence de dose entre le médicament et le poison. L’action des médicaments n’est pas la même dans l’état de santé et de maladie; elle s’exerce dans le milieu intra-organique.
Le sang en est le véhiculé. Les médicaments ont une affinité élective pour les organes malades.
Claude Bernard étudie encore les médicaments au point de vue de leur action générale, de leurs oppositions, de leurs effets généreux, de la généralisation de leurs effets, de leur absorption, de leurs conditions d’action; il examine les théories physiques, chimiques et vitales des effets médicamenteux et insiste sur les médications actives et rationnelles.
Ses idées philosophiques. — « Il faut briser les entraves des systèmes philosophiques comme on briserait les chaînes d’un esclavage intellectuel.
« Cette étude expérimentale, dit Claude Bernard, doit bannir à jamais de la médecine la recherche chimérique de la cause première de la vie qui est
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insaisissable par l’expérience, corùme la cause première de tout autre genre de phénomène. Par suite, disparaîtront nécessairement tous les systèmes de médecine dans lesquels on personnifie cette cause première, ainsi que cela se rencontre toujours dans l’enfance de toutes les sciences. Les systèmes ne sont pas dans la nature, mais seulement dans l’esprit des hommes. Tous les systèmes a priori ou métaphysiques que les sciences ont créé dans leur période embryonnaire doivent, plus tard, quand la science tend à se constituer, être oubliés et disparaître comme des moyens transitoires devenus inutiles. »
Le progrès n’est donc pas de restaurer ou de réveiller les anciens systèmes. Le vrai progrès consiste à les remplacer par la connaissance de la loi des phénomènes. Les systèmes médicaux ont fait leur temps, la médecine scientifique ou expérimentale est la seule médecine de l’avenir.
Claude Bernard a édifié la philosophie biologique en renversant les doctrines anciennes sur la spontanéité des êtres vivants et sur les forces vitales et en ramenant les phénomènes de la vie à des actes physico-chimiques.
L’œuvre de Claude Bernard fait époque dans l’évolution des doctrines physico-chimiques. « Le déterminisme, dit Paul Bert, c’est la base même de toute la vie scientifique de Claude Bernard ; c’est de là qu’émane toute sa philosophie. C’est sur ce roc solide qu’il édifie toute sa doctrine, c’est là qu’il s’est établi pour braver le scepticisme décourageant et les caprices du principe vital ; c’est là qu’il se réfugiera quand il voudra fuir ceux qui voudraient l’entraîner avec eux dans la roue d’écureuil de la métaphysique. »
En rejetant la recherche des causes premières , Claude Bernard repousse par cela même l’hypothèse matérialiste et l’hypothèse spiritualiste du champ de
la physiologie. « Les doctrines matérialistes, dit-il, constituent une erreur, car il y a comme un dessein préétabli de chaque être, de chaque organe; il existe un plan organique, mais l’observation ne nous montre pas une intervention active d’un principe vital. 11 faut séparer le monde métaphysique du monde physique qui lui sert de base, mais qui n’a rien à lui emprunter. La loi d’ordre ou de succession que donnent les sens ou la relation des phénomènes, ne procède pas de la matière. Le penser serait tomber dans l’erreur des matérialistes. »
« Nous nous séparons également des matérialistes, car, bien que les modifications vitales restent placées directement sous l’influence des conditions physicochimiques, ces conditions ne sauraient se grouper, harmoniser leurs phénomènes dans l’ordre et la succession qu’ils affectent spécialement chez les êtres vivants. En physiologie, dit Claude Bernard, le matérialisme ne conduit à rien et n’explique rien. La matière est, en effet, inerte par elle-même, elle n'a pas de spontanéité et n’engendre pas les phénomènes qu’elle manifeste. Nous ne pouvons qu’étudier ses propriétés et les conditions de ses manifestations phénoménales. » Rien ne se perd, rien ne.se crée. Les manifestations de la vie ne sont pas l’œuvre de la matière.
La physiologie, dit Claude Bernard, doit se dégager des idées philosophiques et théologiques qui, pendant longtemps, s’y sont trouvées mêlées. Les doctrines matérialistes et spiritualistes peuvent être agitées en philosophie, mais elles n’ont pas de place en pathologie expérimentale, elles n’ont aucun rôle utile à y remplir.
Nous nous séparons, ajoute-t-il, des vitalistes parte que la force vitale ne peut agir qu’en empruntant le ministère des forces générales de la nature et qu elle est incapable de se manifester en dehors d elle?.
Les doctrines vitalistes sont iugécs ainsi par L.laude
l’oeuvre DE CLAUDE BERNARD
Bernard : « C’est une erreur consistant à considérer comme une force une personnification trompeuse de l’arrangement des choses, à donner une existence réelle et une activité matérielle efficace à quelque chose d’immatériel qui n’est en réalité qu'une notion de l’esprit, une direction nécessairement inactive.
« C'est par une fausse interprétation qu’on a pour ainsi dire personnifié le principe vital et qu’on en a fait comme l’ouvrier de tout le travail organique..., et les recherches physiologiques apprennent que la force ou les forces vitales ne peuvent rien sans le concours des conditions physico-chimiques. »
« La seule force vitale que nous pourrions admettre, dit Claude Bernard, ne serait qu'une sorte de force législative, mais nullement exécutive. La force vitale dirige des phénomènes qu’elle ne produit pas; les agents physiques produisent des phénomènes qu’ils ne dirigent pas. Un phénomène vital a un déterminisme rigoureux, physico-chimique. » Paraphrasant le mot de Leibnitz, Claude Bernard conclut : « Chaque chose s’exécute dans le corps vivant, comme s’il n’y avait pas de force vitale. »
« Le physique, dit-il, agit sur le métaphysique, mais jamais le métaphysique n’agit sur le physique. » C’est cette spécialité des agents physico-chimiques dans l’organisme qui est le principe du vitalisme physico-chimique. Les phénomènes de la vie rentrent donc, d’après Claude Bernard, dans l’ordre des phénomènes physico-chimiques.
« Entre les deux Ecoles, ajoute-t-il, qui font des phénomènes vitaux quelque chose de tout à fait identique à eux, il y a place pour une troisième doctrine, le vitalisme physique , qui tient compte de ce qu’il y a de spécial dans les manifestations de la vie et de ce qu’il y a de conforme à l’action des forces générales; l’élément ultime du phénomène est physique, l’arrangement est vital. »
Les phénomènes vitaux divisés en fonctionnels et nutritifs ont, d’après Claude Bernard, une modalité spéciale et dépendent d’agents chimiques propres à l’organisme vivant. Telle est la doctrine du vitalisme physique, admettant une sorte de chimie vitale spéciale aux êtres vivants et différente de la chimie des laboratoires.
« La vie, dit-il, c’est la création; ce qui est absolument du domaine de la vie, c’est l’idée directrice de ^ette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par l’organisation. Pendant toute sa durée, l’être -vivant reste sous l’influence de cette même force vitale créatrice et la mort arrive, lorsqu’elle ne peut plus se réaliser. La matière n’engendre pas les phénomènes qu’elle manifeste, elle n’en est que le substratum. La vie précède le développement des propriétés organiques, lesquelles ne s’expliquent que par elle. » Claude Bernard acceptait la condition métaphysique de la cause qu’il différenciait nettement des conditions d’existence. Il s’est placé en dehors et au delà du vitalisme en ne considérant pas Vidée de direction , les forces de direction , la spécificité vitale , comme un principe réel; c’est un concept métaphysique qui ne réagit point sur les phénomènes, qui ont donné à l’esprit l’occasion de le créer.
Néo-vitalisme scientifique. — Tandis que l’ancien vitalisme admettait comme cause des phénomènes vitaux, une v. force hyper-mécanique », le néo-vitalisme mécanique entend par « force vitale » le mécanisme spécial des forces physico-chimiques qui se trouvent à la base des phénomènes vitaux.
Dans le néo-vitalisme scientifique , le fait vital est spécifique, mais cetle spécificité n’est plus essentielle , elle est seulement formelle.
La différence du fait vital d’avec le fait physique