CHAPITRE III
LE TERRAIN
« Pendant que le semeur jetait son grain, une partie tomba sur la route et fut dévorée par les oiseaux du ciel ; une autre tomba sur la pierre, germa, mais mourut aussitôt, parce que l’humidité manquait; une troisième tomba au milieu des épines qui l’étouffèrent; une quatrième, enfin, tomba sur un bon terrain, poussa et fructifia au centuple. »
Cette parabole résume les rapports du germe pathologique et de l’individu tels que nous les concevons actuellement. Ces notions sont de date récente, car l’ignorance de la cause intime de la maladie, du germe, ne pouvait qu’entraîner une fausse conception du sol destiné à le recevoir et des conditions qui favorisent son développement.
« Celui qui veut approfondir la médecine, dit Hippocrate, doit connaître les eaux dont les habitants font usage, examiner leur genre de vie, leurs habitudes, leur régime.» Et ailleurs: «Certaines maladies et certains âges sont bien ou mal disposés pour telle ou telle saison, tel ou tel lieu, tel ou tel genre de vie ». Sydenham entrevoit l’insuffisance de la doctrine, Broussais néglige les causes adjuvantes de la maladie, et la plupart des médecins, au début du xixe siècle, subordonnent presque toute la clinique aux Constitutions médicales dont ils admettent trois types : la C. gastrique ou biliaire , la C. inflammatoire ou angioténique, la C. muqueuse ou catarrhale.
La maladie est considérée actuellement comme la résultante des efforts de deux facteurs antagonistes: le germe (microbe) et le terrain (organisme). Le germe de la maladie est comme le grain du semeur : vient-il à tomber sur le chemin, c’est-à-dire loin des organes délicats ou le long des conduits naturels habitués à sa présence, il ne tarde pas à être balayé, emporté, rejeté. Le terrain est-il mauvais ou l’apport nutritif insuffisant, le germe ne fructifiera pas, il mourra. L’organisme lutte contre l’envahisseur, résiste et ne laisse envahir que s’il tombe en état d’infériorité. Gette déchéance, cette moindre résistance créent d’excellentes conditions de terrain favorable à la pullulation des germes.
, Modifications imprimées au terrain par : 1° Le
milieu social 5 2° le surmenage ; 3° l’alimentation ; 4° les intoxications; 5° les infections.
1° Milieu social. — Le terrain organique primitivement résistant peut être modifié par le mode d'existence de l’individu, par le milieu social , par les conditions défectueuses de l’existence dans les villes où l’air, la lumière, l’eau sont réduits et parcimonieusement distribués et où se dégagent des émanations de toutes sortes. Sous l’influence de l’agglomération et de toutes ces causes d’affaiblissement, la résistance est déprimée, le terrain est prêt et le microbe germe, fructifie, envahit, terrasse l’organisme et se propage avec d’autant plus de facilité que la contagion est favorisée par des contacts multipliés et atteint des sujets peu résistants, anémiés et surexcités, chétifs et exaltés, chez qui l’agitation remplace la vigueur.
2° Surmenage. — Le surmenage prépare le terrain. Il faut arriver vite et tôt, pour cela commencer jeune.
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Au li6u de développer ses membres, de fortifier ses muscles et de dilater ses poumons en courant dans la campagne, le jeune enfant va à l’école et passe sa iournée dans des locaux étroits où cinquante camarades réunis multiplient les chances de contagion par le nombre et la facilité de « réceptivité » des jeunes organismes. A treize ans, il en remontrera à son curé; à 14 ans, il fait des mathématiques spéciales; à 16 ans. il concourt pour être soldat, ingénieur ou marin et quand il quittera le dernier des innombrables bancs où il aura passé quinze ans de sa vie, quel beau cerveau il aura, mais aussi quel bon terrain il offrira à la maladie. Surmené, névropathe, prédisposé à la tuberculose, ce jeune homme aura perdu sa résistance organique et l’éducation qu il vient de subir, aura modifié son terrain et l’aura rendu apte à l’invasion de germes morbides. Et le surmenage Cérébral continuera. Après l’école, la vie publique, la course au clocher des honneurs et de la richesse, l’opiniâtreté de la lutte, les déboires et les désillusions avec leurs amertumes et leurs tristesses. Pendant que le cerveau s’épuise, s’absorbe dans l’idée fixe de la suprématie,, perdant petit à petit son pouvoir îégulateur sur le corps dont il accepte et exige les services, les autres organes subissent un sort analogue. Quelle source de maladies que le surmenage intellectuel et moral ! Quelles modifications profondes ces causes de détérioration impriment à l’individu et à sa descendance! Il existe cependant une sorte d’accoutumance chez les rejetons de surmenés qui résistent mieux que le jeune homme qui, ayant mené jusque-là une existence calme, se trouve brusquement soumis à un surmenage intensif.
3 “Alimentation. — Le terrain est encore modifié par l’ alimentation qui dans nos villes est défectueuse, car elle doit répondre à ce besoin d’excitation qui carac-
térise les généralions actuelles. Trop de viande et trop d’alcool, voilà les deux reproches qu’elle mérite.
L’cibus de la viande favorise l’appendicite qui d apres Lucas-Championnière, est presque inconnue dans les classes végétariennes; entraîne des troubles digestifs, la dyspepsie, la goutte, l’obésité, les aulointoxications, ces maux si divers qui constituent l'arthritisme. Cette alimentation carnée détermine en partie ce catarrhe gastro-intestinal qui, avec l’alcool, est une cause de maladies du foie et produit l’infection intestinale et l’auto-intoxication par absorption de ces poisons provenant des excès de viande.
D’après Gautier, le régime carné exagéré acidifie le sang, diminue les oxydations, charge les humeurs de l’économie d'une surabondance de déchets azotés d’acide urique en particulier ; il augmente les alcaloïdes urinaires, congestionne le foie, entretient une constipation opiniâtre, amène des troubles digestifs, des éruptions cutanées et développe des tendances rhumatismales, arthritiques, goutteuses et nerveuses. Il produit l’hypertension artérielle, la fatigue du cœur et devient une des causes prédisposantes les plus actives de la neurasthénie et de l’artério-selérose. Un tel régime agit sur le métabolisme organique dans un sens que de nombreuses expériences ont précisé. Il se comporte comme une intoxication acide. On voit, en effet, augmenter notablement l’ammoniaque deVurine ; ce fait tient à ce que les acides s’emparent de l’ammoniaque, qui ne pouvant plus se transformer en urée, se sont alors éliminés sous forme de sels ammoniacaux. La viande fournit abondamment de l’acide sulfurique et de l’acide phosphorique. La production de l'ammoniaque (chez les carnivores) se fait aussi par un mécanisme de défense des tissus, et aux dépens de la réaction alcaline des cellules, qui est la condition de leur bon fonctionnement.
D autre part, la viande a une toxicité qui lui est
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propre et n’appartient pas à tous les albuminoïdes : les sels contenus dans 22 grammes de viande de bœuf introduits par injection intra-veineuse suffisent pour déterminer des convulsions chez un lapin de 1 kilogramme et pour le mettre en état de mort apparente, tandis que les cendres de 47 grammes de blanc d’œuf produisent simplement de la diurèse chez un lapin de même poids. (Bouveret et Dévie.) Il taut ajouter que les organes d’élimination, le rein, le foie sont alors surchargés. Sans doute le coefficient azoturique s’accroît, néanmoins la quantité d’azote incomplètement transformée, incapable d’arriver à l'état d’urée, augmente, encore davantage, et les substances qui la contiennent, corps puriques, acides amidés, ammoniaque sont tous beaucoup plus toxiques que l’urée. Il paraît probable que la viande en excès favorise le développement de l’artério-sclérose, en altérant le milieu sanguin et en augmentant la pression sanguine.
La production de l’athérome par l’usage de l’adrénaline (Josué), type des médicaments vaso-constricteurs, est un exemple concluant de l’influence de l'augmentation de la pression du sang sur les altération des artères.
Si la quantité de viande ingérée n’est pas très considérable, le sujet continue à perdre de l’azote, et maigrit rapidement. Voit a pu maintenir en santé un chien de 35 kilogrammes, pendant deux mois, mais il fallait lui donner 1.500 grammes de viande par 24 heures. Des animaux exclusivement nourris avec de la viande maigre présentent fréquemment dans leurs urines des pigments biliaires, de l’indican en excès, de l’albuminurie et assez souvent des troubles trophiques. (Dufourt.)
C’est précisémentcet encombrement de l’organisme, cette surcharge des tissus en produits de déchets qui n’arrivent qu’à une élaboration insuffisante, que l’on
rencontre chez la catégorie d’individus désignés depuis longtemps sous le nom d’arthritiques et sur lesquels M. Bouchard a basé la doctrine de la nutrition retardante.
Dans la vieillesse, l’origine première de la défaite des éléments nobles dans la lutte devrait être cherchée, d’après Metchnikoff, dans la résorption des toxines sécrétées par les milliards de microbes pullulant dans l’intestin. On conçoit donc que la diminution de la toxicité du contenu intestinal puisse être un moyen de retarder la destruction de la cellule et d’augmenter la longévité humaine. Or il n’est pas douteux que les putréfactions intestinales ne soient bien moindres avec la régime végétarien qu’avec le régime carné.
« Divers états diathésiques (arthritisme, goutte), des états migraineux, la dyspepsie, l’entérite, le rachitisme, l’artério-sclérose, certaines maladies de la peau, des dégénérescences physique et intellectuelle d’origine alcoolique, beaucoup d’affections du cœur, du foie, des reins, enfin quelques formes du diabète lui-même se rattachent, dit Gautier, médiatement ou immédiatement à des habitudes d’alimentation exagérées ou irrationnelles et peuvent se modifier et disparaître avec elles. »
Les anciens avaient bien résumé l’ensemble des troubles morbides d’origine alimentaire dans l’adage suivant : « Vena porta , porta malorum. »
Mais de tous les produits ingérés journellement, c’esL certainement l’alcool qui est le plus nocif.
4° Intoxications. — « Une passion, dit Duclaux, qui peuple nos maisons de fous, qui nous donne 60 pour cent de nos épileptiques, qui attaque surtout le système nerveux et qui, en affaiblissant tous les départements de l’organisme, les prépare à tous les échecs, cette passion devient bien une sorte de maladie de l’individu et de la nation qui s’y abandonne. »
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En tête se place l’alcool, dont jamais on ne dira assez de mal ! Grands et nombreux sont les dangers de l’alcool absorbé seul ou, ce qui est pire, accompagné d’essences excitantes (absinthe, anis). Le cerveau est l’organe privilégié : l’alcool frappe tout ce qui est noble : furie de l’alcoolique, paralysie générale du vieil ivrogne, delirium tremens du buveur, hébétude et démence d’innombrables incorrigibles, amenés dans les asiles par leur passion, heureux encore d’arriver là, quand ils n’ont pas été conduits au bagne par des crimes abominables, tels en sont les mélaits!
Le tube digestif en a sa part : dyspepsies et dilatations d’estomac, entérites, cirrhose du foie et péritonites sont les maladies banales des alcooliques de nos hôpitaux! Le cœur et les vaisseaux en souffrent, l’artério-sclérose et l’aortite, la sclérose du cœur sont les conséquences les moins bruyantes, peut-être les plus dangereuses de l’alcoolisme chronique et, pourrait-on ajouter, modéré.
Tout l’être, en somme, subit les effets du poison, et l’on ne peut s’empêcher d’être frappé de pitié quand on voit les ravages exercés par lui sur cet homme aux traits creusés, aux yeux hagards, aux mains tremblantes, à la démarche titubante qui se privera de manger pour boire de son « tord-boyaux » et qui, sur le point de mourir, réclame un dernier verre de son breuvage préféré.
Quelle séduction pour l’homme malheureux que l’alcool qui lui fait oublier ses maux? Et quand l’habitude est prise, quelle étrange fascination, quelle modification dans la mentalité de l’individu qui n’arrive plus à se satisfaire qu’en augmentant, chaque jour, la dose de son poison.
L’alcoolisme prépare le terrain à la plupart des infections , il fait le lit à la tuberculose. L’alcool est le fourrier de la tuberculose; il donne un coup de fouet à la marche des maladies infectieuses, en précipite
l'évolution et leur fait, pour ainsi dire, brûler les étapes.
Voilà les méfaits de l’alcool pris en excès. Cependant, à doses modérées, et dans les conditions sociales actuelles, l’alcool présente quelques avantages que la lutte intensive contre l’alcoolisme ne doit pas faire méconnaître.
De la valeur nutritive de l’alcool. — L’alcool est comburé da\ s nos tissus pour la majeure partie.
Cependant M. Chauveau a vu que la substitution partielle de l’alcool au sucre, en proportion isodyname dans h- ration alimentaire du sujet qui travaille, entraîne : 1° la diminution absolue du travail musculaire; 2° la stagnation ou la diminution du poids de l’animal. Dans les expériences d’Atwater et Benedickt, les quantités de chaleur produites étaient presque identiques, soit que l’on substituât l’alcool isodynamiquement dans le régime, soit que le sujet n’e'n consommât pas; mais dans le cas de l’alcool, il y avait augmentation de l’excrétion azotée : la machine s’use donc plus vite avec l’alcool qu’avec le sucre. Les constatations faites par Roseman, sont dans le même sens, l’alcool s’oppose bien moins à la désassimilation de l’organisme que les sucres et les graisses. De plus, la substitution de l’alcool au sucre n’est possible que si l’on ne dépasse pas la proportion de 1 gramme par jour et par kilogramme de poids corporel, ce qui représente la valeur quotidienne de un litre de vin environ. L’alcool peut donc fournir de l’énergie, et être considéré comme un apport alimentaire. A dose modérée, l’alcool, dit Gautier, est un aliment apte à nous procurer de la chaleur et de la force, à protéger la matière azotée de nos tissus. C’est un aliment à e’ITet immédiat.
L’alcool est à la fois un combustible et un puissant excitateur. Le bon sens vulgaire peut, ajoute-t-il, avoir quelquefois raison contre les théories trop exclu-
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sives d’une science qui, surtout préoccupée de la plaie terrible de l'alcoolisme, est restée plus longtemps utilitariste que précise et réelle ; mais au point de vue social, l’alcool doit être jugé plus sévèrement. Voici un aliment qui, dès que l’on dépasse la quantité de 80 grammes par jour, devient inutile, puis toxique ; les désastres produits par l’alcool chez 1 individu et dans la race ne sont que trop évidents pour qu’il y ait lieu d’insister. Oet aliment est le plus onéreux de tous, comme un simple calcul permet de s en rendre compte : un litre de vin contenant 8 °/0 d alcool revient au plus bas à 0,30 centimes ; les 80 grammes d’alcool fournissent 560 calories (dans l’hypothèse la plus favorable, celle d’une combustion totale), c’est-à-dire une valeur énergétique égale à celle que donneraient 132 grammes de sucre. Le sucre valant actuellement 0,65 centimes le kilogr., les 132 grammes valent 0,08 centimes. De sorte que l’individu, pour obtenir un même matériel calorifique, dépense 0,30 centimes s’il prend du vin, 0,08 centimes s’il prend un hydrate de carbone. L’alcool ne sert donc d’aliment qu’à titre exceptionnel, chez les individus insuffisamment nourris. Il n’en est que plus dangereux, surtout s’il est additionné d’essences dont le degré de toxicité est fort élevé.
La passion alcoolique ne va pas seule ; le tabac marche de pair avec l’alcool, la pipe accompagne le petit verre.
Les nausées des premières cigarettes ont vite fait place à un désir et une habitude insatiables augmentant avec leur satisfaction. Les voies respiratoires subissent les premiers effets nocifs de l’intoxication tabagique. Pharyngite, laryngite, inflammation de la muqueuse linguale suivie de leucoplasie, parfois même d’épithélioma, cancer des fumeurs, spasme des artères, fausse angine de poitrine à laquelle peut succéder l’angine vraie par rétrécissement des coro-
naires sous l’influence de l’arlério-sclérose et de l’alhérome liées à l'abus du tabac; tel est le lot du fumeur.
La résistance du terrain organique est affaiblie non seulement par l’alcool et le tabac mais aussi par une série d’intoxications lentes et continues dues à l’oxyde de carbone qui vicie l’atmosphère et altère le sang et les globules rouges, le phosphore, l'arsenic que l’on trouve dans la bière, le plomb si répandu dans les usages domestiques et les applications pratiques. A celte action nocive s’ajoutent les intoxications professionnelles par le plomb , le mercure, l 'arsenic, le phosphore que complètent les deux poisons dits nationaux l’alcool et le tabac.
Si nous voyons rarement, en France, le gâtisme des fumeurs d’opium, nous sommes souvent témoins des désordres que cause un alcaloïde du pavot, lamorphine.
Le morphinisme est une maladie peut-êlre plus élégante, moins répugnante que le vice chinois; elle n’en est que plus dangereuse.
Les services que rend la morphine comme médicament, contribuent à en répandre l’usage et l’abus. Les morphino mânes arrivent petit à petit à absorber jusqu’à plusieurs grammes de morphine par jour ; mais il n’en faut pas tant pour constater les effets du poison : amaigrissement, teinte terreuse de la peau, perte de l’appétit, constipation opiniâtre, accidents qui amènent assez vite une cachexie profonde terminée souvent par des syncopes mortelles.
Tels sont les principaux toxiques dont l'homme use passionnément et avec lesquels il ruine volontairement sa santé. Mais ce ne sont pas les seuls : la cocaïne, l’éther , ont pris une place importante à côté d’eux et, dans notre siècle de dégénérés, nous verrons bientôt l’intoxication chronique passer à l’état de nécessité.
Dégénérés ! voilà le sort en effet, qui attend tous ces intoxiqués. Dégénérés de corps et d'esprit,
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n’ayant plus qu’un organisme débile et sans résistance. voué à toutes les maladies et à tous les accidents, une intelligence amoindrie et viciée, une mémoire affaiblie, une sensibilité émoussée.
Rares sont les hommes qui échappent à toutes les influences qui viennent d’être passées en revue , rares sont ceux qui ont gardé la lorce et la vigueui originelles et dont le terrain a conservé toute sa résistance et toutes ses défenses naturelles.
Au contraire, nombreux sont ceux chez qui les effets nocifs du milieu social , du surmenage, de Y alimentation défectueuse , des intoxications s’accumulent pour modifier défavorablement l’organisme et préparer les voies à ses redoutables agresseurs.
Ces modifications ont ceci de particulier et de dangereux que loin d’être temporaires et locales, elles sont continues et générales.
L’homme depuis son enfance, est élevé, nourri dans des conditions anormales et la constitution intime de sa substance, le jeu de ses organes, les échanges chimiques de ses tissus, en un mot, sa vie organique en est troublée.
Ce trouble est-il lent, progressif, l’organisme parait, s’y accoutumer tant bien que mal et réagit peu. La maehine n’est pas violemment détraquée, mais les rouages sont faussés, les ressorts épuisés et ce n’est qu’à force de réparations qu’elle arrive au terme abrégé de sa course... Celle-ci est d’ailleurs entrecoupée par des arrêts plus ou moins longs, plus ou moins graves, conséquences fatales des défectuosités du fonctionnement, indépendants encore des accidents fortuits qui peuvent tout détruire.
Au milieu social et au surmenage, reviennent surtout la débilitation et le nervosisme : jeunes gens étiques et chétifs, neurasthéniques cérébraux (intellectuels, avocats, médecins, banquiers) ou médullaires (après excès génériques, masturbation, etc.); hysté-
ri’ques masculins et féminins, tuberculeux, syphilitiques, voilà les fruits de l’agitation, des exigences, de la contagion de notre vie civilisée.
Les intoxications président à la déchéance générale de l’organisme, aux altérations des organes les plus importants, telles que transformation en graisse ou en tissu fibreux des éléments utiles du foie, dégénérescence graisseuse du cœur, artério-sclérose des grosses ou des petites artères apportant jusque dans l’intimité des tissus les perturbations les plus graves, puisque le sang n’arrive plus qu’en quantité insuffisante et chargé de produits nuisibles. Alors surviennent troubles cérébraux graves avec phénomènes méningi tiques, encéphalopathies, paralysies générales ; sans compter que tous ces troubles s’enchaînent, se complètent et s’entr’aident, car si l’organisme, merveilleusement agencé, marche pour ainsi dire tout seul quand tout est en bon état, il suffit d’une défectuosité dans un appareil, pour que presque tous les autres se troublent aussi. Tous les jours, on en voit des exemples frappants. Ainsi cet homme qui expire sur un lit d’hôpital où il est couché depuis deux mois, est fils de robustes et vigoureux paysans. De leur côté, aucune tare ; pour lui, dans son enfance, quelques affections habituelles à son âge, qu’il a passées à la rue, suivant l’expression populaire.
A douze ans, après l’école, il travaillait aux champs et jusqu’à vingt et un ans, il a mené une existence des plus rudes, mais pourtant des plus saines. Aussi, quand il arrive dans notre grande ville pour son service militaire, c’est un solide gaillard que la besogne n’effraie point. La première année se passe bien.
Pendant la deuxième, plus d’une heure s'écoule à la cantine ou dans les bars de la ville ; les apéritifs s’ajoutent aux petits verres et le nombre des uns et des autres s’accroît de jour en jour, puis est arrivée
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la redoutable syphilis qui a nécessité, pendant près de deux ans, un traitement sévère.
Trop souvent, notre homme sort du régiment, de la grande ville, déjà alcoolique, syphilitique, perverti. Les champs ne lui disent plus rien et, pour gagner six francs par jour, il travaille sur les quais. Labeur moins acharné, plus dangereux que celui de la cam pagne, car pour stimuler les forces et satisfaire la soif, de tous côtés, des bars étalent la tentation. Quatre, six ou huit absinthes par jour, deux ou trois verres de cognac, deux ou trois litres de vin constituent la ration toxique de l’ouvrier. Comme les ressources diminuent, on rogne sur l’alimentation, vite réduite à la portion congrue.
Bientôt les forces déclinent, l’essoufflement apparaît, quelques crachements de sang avec une faiblesse inaccoutumée ont déjà forcé le malheureux à'.faire quelques séjours à l’hôpital où il vient enfin terminer sa malheureuse existence. C’est que les maux dont souffre cet homme sont complexes et incurables. Non seulement les organes sont atteints de grosses lésions, mais les tissus sont dégénérés.
Le médecin a constaté que le cœur était dilaté et fibreux et battait irrégulièrement. L’aorte est dure et ses clapets ne retiennent plus le sang que le cœur envoie; les artères sont rigides comme des « tuyaux de pipe » et prêtes à se rompre. Celles que le doigt ne peut explorer révèlent leur mauvais état par l’insuffisance fonctionnelle des organes qu’elles irriguent (myocardite, artério-sclérose). Le foie est gras et douloureux et les conjonctives sont teintes en jaune par les pigments de la bile mal élaborée ( insuffisance hépatique).
Les urines sont rares, rouges et contiennent de l’albumine ( insuffisance rénale ). Aussi les jambes sontelles facilement enflées après la moindre fatigue.
Le poumon est congestionné, emphysémateux, mais * 17
l’auscultation révèle au sommet des signes bien nets de la tuberculose qui l'a envahi et qui emporterait sûrement le malade, si la déchéance totale de son organisme ne devait la devancer.
Quelles sont les causes de tous ces maux ? la syphilis, l’alcool, le plomb, le surmenage, la tuberculose, etc.
Voilà comment cet homme, victime de ses fautes et de ses propres erreurs, a transformé un terrain originellement bon et vigoureux, sans que les maladies infectieuses inévitables aient encore concouru à sa déchéance.
5° Infections. — Les maladies infectieuses , en effet, laissent des tares organiques éloignées dépendant de l’action des toxines microbiennes et de l’auto-intoxication. Tantôt la restituo ad integrum ne se produit pas dans les cellules des divers organes d’élimination qui ont été altérées pendant la période aiguë de l’infection, et des hépatites, des néphrites parenchymateuses chroniques peuvent survenir ainsi favorisant l’auto-intoxication par insuffisance éliminatoire. Tantôt l’infection est suivie d’artério-sclérose, d’athérome, de sclérose des principaux viscères.
Qqe de lésions locales persistent après la guérison apparente de l’infection. « Combien de maladies de cœur, des gros vaisseaux, des centres nerveux, des reins, qui reconnaissent pour cause, dit Bouchard, une pneumonie, une scarlatine, une variole, une diphtérie, une fièvre typhoïde qui semblent sommeiller pendant longtemps, mais qui marchent graduellement et aboutissent au bout de vingt ou trente ans aux accidents les plus graves. » La clinique montre chaque jour qu’une atteinte infectieuse antérieure diminue notablement la résistance organique.
Le terrain peut encore être préparé par les autointoxicalions et par les maladies de la nutntion si bien étudiées par M. le professeur Bouchard.