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CHAPITRE II

LES MALADIES ÉPIDÉMIQUES

La spécificité des maladies infectieuses. — La

spécificité morbide est une idée chère à l’École française. Laënnec la proclamait à propos de la tuberculose ; Bouillaud et Louis en étaient partisans ; mais elle fut surtout affirmée par Bretonneau qui, en 1818 et en 1821, considère la dothiénentérite (fièvre typhoïde) et la diphtérite (diphtérie) comme des maladies spécifiques qui jettent des graines. Ces maladies spécifiques, en général, dépendent de l’évolution de ces germes sur un milieu favorable. Ces notions si justes furent obscurcies par l’École allemande qui admettait la dualité des lésions tuberculeuses et concluait à la nature simplement inflammatoire d’affections vraiment spécifiques. Les expériences de Villemin (du Val-de-Gràce) montrèrent l’inoculabilité et la spécificité de la tuberculose, et les découvertes bactériologiques achevèrent de démontrer le dogme de la spécificité. En dévoilant les causes morbigènes, la microbiologie a opéré dans la médecine une révolution semblable à celle que Lavoisier avait accomplie dans la chimie.

La spécificité morbide domine presque toute la pathologie. Certains auteurs, comme Kelsch, l’admettent même pour les maladies communes, telles que la bronchite.

Les maladies épidémiques sont, en général, spéci-

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fiques. Sans la spécificité, la recherche de la cause, cette notion fondamentale reste incertaine et la prophylaxie demeure stérile.

Les maladies épidémiques. — Les doctrines microbiennes ont permis de se faire une idée plus juste de Y épidémicité. La conception nouvelle a remplacé le dogme de la constitution médicale et du génie épidémique, qui était encore en faveur il y a soixante ans. Une maladie sporadique ne change ni de nature ni de causes en devenant épidémique; la seule différence tient à l’accroissement d’intensité étiologique, de virulence microbienne, et à la. plus large diffusion des germes morbigènes, ainsi qu’à une plus grande réceptivité des masses. Ce sont les mêmes lois qui continuent à régir le développement et le mode de propagation d’une maladie microbienne sporadique prenant le caractère épidémique. La généralisation résulte d’une accentuation des propriétés infectieuses et biologiques des microbes. Une autre notion importante est celle de l’auto-infection qui s’explique par la pullulation et la dissémination de microbes pathogènes tels que celui de la diphtérie, celui de la fièvre typhoïde, qui existent assez souvent comme parasites, le premier dans la gorge, le second dans l’intestin. Sous cet état de parasitisme latent , il ménage son hôte ; mais si des conditions favorables de développement surviennent, il franchit les barrières, tend à envahir l’organisme. C’est l’exaltation de l’activité des germes qui explique le développement de nombreuses épidémies qui ont eu pour point de départ un cas sporadique, une forme fruste et abortive. Telle est, avec le parasitisme latent, l’interprétation de la spontanéité des manifestations épidémiques.

Étiologie des maladies épidémiques. — Ces germes peuvent vivre en nous d’une vie silencieuse, puis

récupérer leur activité pathologique momentanément éteinte. Ce parasitisme latent est l’explication de la genèse en apparence spontanée des maladies infectieuses et des épidémies de diphtérie , de fièvre typhoïde, par exemple. Cette notion est importante au point de vue de l’étiologie et de la prophylaxie.

L organisme rend au milieu ambiant ses bactéries parasitaires et ses microbes pathogènes. Dans la maladie, les germes morbigènes sont éliminés avec les squames de la peau, les sécrétions normales ou pathologiques, les déjections et les productions morbides variées. Ils se répandent dans le milieu ambiant ou dans le corps d'individus exposés à la contagion.

C’est surtout par le contact des mains, des objets souillés, des pansements, que la contagion se lait. L’air ambiant transmet plus difficilement la maladie, car les microbes n’y séjournent guère qu’à l’état de suspension et ils ne tardent pas à se déposer et à rester dans les milieux solides ou liquides. Les principales voies d' introduction des microbes dans l’organisme sont les solutions de continuité, la surface "de la peau, des muqueuses en rapport avec l’air extérieur. L’épiderme et l’épithélium intacts offrent une résistance marquée à la pénétration microbienne. Les microbes s’introduisent encore par les surfaces pulmonaire et digestive.

L’étiologie n’est pas exclusivement microbienne. Les causes secondes sont formées par l’ensemble des circonstances cosmiques, météoriques, climatériques , telluriques et hygiéniques nécessaires à la vie et au fonctionnement pathogène des microbes. Ce sont ces facteurs secondaires de l’infection qui favorisent l’évolution des microbes et désarment l’organisme devant eux. C’est surtout contre ces complices des microbes que l’hygiène lutte utilement en rendant plus difficiles leur développement et leur pullulation. Ces causes secondes suppléent leur insuffisance res-

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pective, se prêtent un mutuel appui pour mettre l’organisme en état d’intériorité. Assez souvent même, un des facteurs étiologiques d’ordre climatérique, hygiénique ou tellurique suffit à lui seul pour vaincre la résistance organique et préparer le terrain à l’invasion microbienne.

On s’explique ainsi le rôle étiologique qu’Hippocrate accordait avee raison à l’eau, à l’air, au sol, etc., dans la genèse des maladies populaires. L’action des météores engendra le dogme des maladies saisonnières qui a régné jusqu’au xixe siècle. Les travaux un peu vieillis sur la malaria ont donné naissance à la doctrine du méphitisme du sol. Actuellement, c’est surtout l'adultération de l’eau de consommation qui est incriminée pour expliquer le développement et l'extension de plusieurs maladies épidémiques ou infectieuses.

La réceptivité morbide dans les maladies infectieuses et épidémiques. — L 'aptitude morbide ou réceptivité est en rapport avec l’âge (maladies de l’enfance, fièvre typhoïde, dans l’adolescence) et les causes étiologiques banales telles que le froid, le traumatisme , le surmenage , la misère physiologiquer qui préparent le terrain à l’infection.

Le froid crée ia réceptivité chez des animaux réfractaires ; ainsi il fait contracter le charbon à la poule, il diminue la résistance à certains microbes et favorise la pénétration dans l’organisme des microbes vivant à la surface des muqueuses. Tel est, par exemple, le mode de production habituel de la pneumonie. Les influences cosmiques et hygiéniques préparent des conditions de cultures favorables à l’évolution des germes. Le traumatisme , le surmenage , V appauvrissement de l’organisme diminuent la résistance du terrain, préparent et augmentent la réceptivité, réveillent ces germes qui sommeillent dans l’orga-

nisme à l’état de microbisme, de -parasitisme latent, et donnent ou rendent la virulence aux germes qui restaient inactifs à la surface des muqueuses ou dans les divers organes. Ainsi s’explique la spontanéité morbide des maladies infectieuses sous l’influence de causes banales.

Ces notions éclairent l’étiologie traditionnelle, montrent que les influences cosmiques, les météores, le sol ne peuvent engendrer de toute pièce les maladies épidémiques; enfin la spécificité étiologique explique pourquoi les épidémies peuvent naître dans des conditions pathogènes contradictoires.

Extinction des épidémies. — Les épidémies finissent par s’éteindre spontanément, comme le montre l’histoire. Le docteur Héricourt a étudié avec soin le mécanisme de leur arrêt dans les Frontières de la Maladie. « Personne ne peut être assuré d’échapper au mal, quelques précautions qu’on prenne. Bientôt les cas atténués se multiplient, des foyers secondaires s’allument et l’épidémie s’étend. Or c'est dans la production! de ces cas atténués qu’il faut chercher la cause de l’extinction des épidémies; car ces cas sont extrêmement nombreux; et, quand toute une population a été touchée, c’est-à-dire vaccinée, alors le mal, faute d’aliments, s’arrête. » ,

Maladies nouvelles. — Bien des maladies dites nouvelles ne sont vraisemblablement dues qu’à une reviviscence de germes morbides au travers d’organismes neufs. Le caractère épidémique qu’elles prennent à ce moment, leur donne une telle importance que leur description entre dans l'histoire. Tel est le cas de la syphilis, dont on trouve la trace sur certains squelettes humains de l’antique Egypte et de la Rome ancienne, et dans les écrits des satiriques latins. Elle prit simplement une expansion épidémique après la

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découverte de l’Amérique, mais elle ne fut pas importée du Nouveau-Monde, elle existait déjà, en Europe depuis de nombreux siècles.

Il n’y a pas de création nouvelle, les germes de toutes les maladies passées et futures se trouvent dans la nature depuis l’origine à l’état de saprophy tes ; les différentes espèces ne rencontrant que successivement et accidentellement les conditions de leur virulence, les unes s’éteignent pour toujours ou perdent provisoirement leurs fonctions virulentes au moment ou d'autres viennent seulement à les acquérir.

Les agents morbides peuvent perdre momentanément leur activité pathogène comme le démontrent les recherches bactériologiques, et recouvrer plus tard leur virulence même à un haut degré. Des germes restés jusqu’à l’heure inactifs, deviennent nocifs et peuvent provoquer des maladies mal connues ou nouvelles, soit en agissant isolément, soit en s’associant avec d’autres "microbes. Cette association microbienne a souvent pour effet d’exagérer la virulence des agents pathogènes.

Le réveil des épidémies tient donc surtout à la reviviscence de germes morbides au travers doiganismes neufs ou ayant perdu l’immunité temporaire conférée par une épidémie antérieure.

Les maladies peuvent être encore : juxtaposées , mixtes ou proportionnées.

Maladies juxtaposées. — Parmi les exemples de juxtaposition de maladies, on peut citer le vaccin et la variole, le vaccin et la syphilis, la malaria, et d'autres affections, la fièvre typhoïde et les infections secondaires, d’origine intestinale, l’accroissement de virulence que les maladies aiguës (grippe, coqueluche, diphtérie), donnent à des microbes parasites tels que le streptocoque, le staphylocoque, le pneumocoque de Friedlander.

|p.^UnS / aulres cas’ une première maladie prépare le te nam a une seconde maladie qui lui succédé / brève échéance (rougeole et tuberculose, scarlatine et ' Phténe; scorbut et typhus). Du reste, les recherche* Peuvent que certains microbes favorisent 1 évolution et augmentent la virulence d’autres acten.es (bacillus prodigiosus et charbon symptomal que ou tétanos). Le même résultat peut être obtenu n injectant, soit des cultures stérilisées, soit des substances chimiques (acide lactique, phloridzine)

et /anoTèneSSl Parf°'S SOrte de 8-vm,«ose (tétanos et gangrène gazeuse, vanele et streptocoque, ou une

Don réciproque de deux microbes différents (pneumo-

ypius) ou bien une deuxième infection se greffe

J’accomnamalaÜiie pi'iDC1Pale (rougeole ou scarlatine s accompagnant ou suivie de diphtérie). La juxtaposition des maladies tient donc surtout à la préparation

~ Pai’ JeSi microbes de la première heure, à 1 affaiblissement de la résistance de l’économie et à

humeudrsP0Sitl°n 01606 P&r 1,altération chimique des

Maladies mixtes ou proportionnées. — Les maladies mixtes ou proportionnées (Torti), consistent dans 1 enchevêtrement de deux maladies constituantes qui s influencent et se modifient réciproquement, tantôt pendant toute leur durée, tantôt pendant une des périodes. On a cité des juxtapositions de rougeole et de scarlatine, de scarlatine et de rougeole avec vanole. Mais, dans nombre de ces cas. il s’agissait d érythèmes morbili formes ou scarlatiniformes D une façon générale, les maladies évoluent isolément et l’un des deux états morbides coexistant n’est souvent qu’une complication. Les hybrides ne durent pas, disait Charcot. Aussi, lorsque deux mala-

oTi/'o renies (comme la suette miliaire et le choléra en 183„ et 1849), le typhus et le scorbut, le tvphus

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et la dysenterie, en Crimée, la fièvre typhoïde et la dysenterie, en Tunisie), viennent à se développer concomitamment, elles se modifient un peu sans changer de nature. Souvent aussi, l’aspect symptomatique d'un type morbide fait croire à une association de deux maladies spéciales, alors qu il s agit d’une modalité clinique d’une infection unique. C est ainsi qu’au Tonkin, en 1887 et 1888, nous avons vu des épidémies, des fièvres continues palustres (que l’on considérait alors comme un hybride de fièvre typhoïde et de paludisme), dépendre d’une intoxication malarienne suraiguë. Pareille méprise existait autrefois pour les pseudo-rhumatismes infectieux qui sont produits parle microbe pathogène de la maladie générale et ne dépendent pas d’une association avec le rhumatisme articulaire aigu proprement dit.

L’idée générale de spécificité morbide a réduit le nombre des maladies combinées ou juxtaposées. Les notions d’infection générale par un microbe pathogène permettent de rapporter à leur cause infectieuse unique des manifestations morbides polymorphes. Le elinicien peut vérifier la justesse de ees conceptions à propos de la streptococciè, de la staphylococcie, de la pneumococcie, de la coli-bacillose. Là où on ne voyait .jadis que des affections diverses associées, on trouve actuellement les multiples modalités cliniques d’une même infection générale. Du reste, la nature est bien moins compliquée que ne le sont nos interprétations et parfois le diagnostic d’affections multiples, au lit du malade, couvre une lacune ou cache une erreur.

De la spontanéité des maladies infectieuses et épidémiques. — Elles paraissent parfois naître spontanément, mais il s’agit, en réalité, d’un développement en apparence spontané de la maladie et de sa transmission ultérieure par contagion. Cette pseudo-

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spontanéité peut s’expliquer par V auto -infection * tantôt les maladies infectieuses affectent des formes variées, larvées, frustes, atténuées, anormales qui peuvent passer inaperçues ou ne pas être rapportées à leur vér i Labié cause. On peut en citer comme exemple • la scarlatine fruste, certaines diphtéries légères, irrégulières ou à bacilles pseudo-diphtériques, et quelques modalités cliniques de la fièvre typhoïde, du choléra, de la peste, de la fièvre jaune, etc. C’est de la précocité d’un diagnostic exact que dépend l’efficacité de la prophylaxie. Tantôt une épidémie paraissant spontanée, est due à l’exaltation de virulence de nos miciobes paiasitaires. C est ainsi que des épidémies de fièvre typhoïde dans lesquelles l’origine hvdrique ne peut être démontrée, peuvent s’expliquer par la présence habituelle dans l’intestin normal, de bacilles dEberth qui s’exaltent et vainquent la résistance momentanément affaiblie d’un organisme surmené. Le parasitisme normal du bacille de Lœffier permet de trouver ainsi le point de départ d’épidémies de diphtérie considérées comme spontanées. Tantôt les bactéries banales fout pour ainsi dire leur éducation, se spécifient vers une modalité clinique (streptocoque et érysipèle, etc.) et acquièrent une certaine aptitude à reproduire des accidents à' localisation et à évolution identiques. Leur virulence s'exalte à mesure que la résistance organique diminue. C’est alors que le terrain , ce grand facteur étiologique, entre en jeu

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