CHAPITRE VI
LA MÉDECINE GRÉCO-LATINE ET DE GALIEN
La première eut peu d’originalité, elle emprunta à l’École d’Alexandrie et à la médecine grecque. La haine de Galon, le farouche censeur, contre les médecins grecs qui envahissaient Rome, est bien connue. « Interdixi de Medicis », écrivait-il à son fils Marcus. Les Romains n’avaient eu jusque-là qu’une médecine domestique basée sur la superstition et sur un empirisme grossier. Plus tard, Rome livrée au luxe, à la débauche et à tous les vices « ces nourriciers de la médecine », disait P. Syrus. devint la proie de médecins grecs et d’affranchis qui montraient dans l’exercice de leur art, une probité douteuse, objet des railleries des satiriques latins, de Plaute et de Térence en particulier. Cependant César accorda le droit de cité à des médecins estimés. Asclépiade de Rithynie, le médecin et le familier de Cicéron, transporta à Rome les doctrines de l’École d’Alexandrie, préconisa le méthodisme , employa l’hydrothérapie, la saignée, la trachéotomie; il avait une telle confiance dans sa thérapeutique qu’il se vantait de ne jamais tomber malade et, de fait, il mourut d’un accident. Le médecin de Néron, Andromaque, composa la thériaque. Le nombre des médecins s’accrut vile. « La multitude des médecins m’a perdu », disait un empereur romain. La' médecine romaine fut représentée par Dioscoride, Pline qui écrivit cinq livres de matière médicale et
Celse, le Cicéron des médecins, le plus instruit des Planaires, à qui Galien reprochait d’étudier la médecine beaucoup plus dans les livres qu’auprès des malades.
« C’est Hippocrate qui a fourni, dit Daremberg, le fond du système médical de Galien, c'est Aristote qui en a donné la forme. Galien est le point culminant de la médecine grecque, il est à la fois le représentant du dogmatisme le plus exagéré et le chef de l'Ecole expérimentale la plus avancée. »
Galien naquit à Pergame 131 ans après J.-C. et mourut vers l’an 200. 11 s’instruisit auprès des disciples d'un médecin anatomiste Quintus, il commença par soigner des gladiateurs, puis il fut médecin des Empereurs romains. Une épidémie de peste lui fit quitter Rome où il revint sous Commode. Il y séjourna pendant le règne de Pertinax et de Septime Sévère.
Galien, le fondateur de la médecine scientifique, fut à la fois anatomiste consommé, expérimentateur habile, pathologiste éminent, philosophe distingué. Ce puissant esprit fonda une œuvre monumentale, le Galénisme qui régna en maître jusqu’au xvui0 siècle.
Galien ne disséqua que des animaux, surtout des porcs et des singes, et eut le tort de conclure de l’anatomie du magot à celle de l’homme. Son livre est resté ie bréviaire anatomique de tout le Moyen- Age. U pratiqua de nombreuses vivisections. Son expérience sur la section du nerl récurrent est restée célèbre. H chercha à déterminer dans les différentes régions du cerveau le siège des principales fonctions du système nerveux central; il fit connaître les fonctions des reins par la ligature des. uretères, celle des nerfs crâniens, l’origine médullaire des nerfs sensitifs. Il savait aussi que : « Si la moelle est affectée dans toute sa masse au niveau des vertèbres toutes les parties inférieures sont paralysées. » Ce Julie premier des expérimentateurs et le père de la physiologie. Son traité de 1’ « Utilité des Parties du Corps » para-
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phrase l’aphorisme d Aristote : « La nature ne fait rien en vain. » « Je compose, dit-il, un hymne à celui qui nous a fait. L’on voit briller sa sagesse en ce qu'il a trouvé le moyen d’établir cette belle disposition que nous admirons. »
En pathologie, Galien admet l’existence des quatre humeurs : le sang, la pituite, la bile, l’atrabile dont la prédominance constitue les tempéraments sanguins, pituiteux, bilieux, atrabilaires. C’est le manque d’équilibre entre les divers éléments ou les esprits qui occasionne les maladies. Le mélange des humeurs cardinales, c’est-à-dire la crase , dans des proportions convenables ou non, donne naissance au bon ou au mauvais tempérament, à la santé ou à la maladie. Galien adopte les idées hippocratiques sur la coclion, les crises et les jours critiques. Dans l’histoire des lésions anatomo-pathologiques, Galien recommande de ne pas attacher un intérêt excessif à ces altérations, mais bien de découvrir quelle est l’essence de la maladie, car là se trouve l’indication à remplir.
« Je recherche toujours, dit encore Galien, quel lieu affecté primitivement ou sympathiquement a produit la lésion de la fonction et je recherche la diathèse de la partie atteinte; puis, de ces deux notions je, tire tout le genre de traitement à adopter relativement à la découverte des remèdes convenables, à la quantité et à la qualité des remèdes, considérant en même temps l’àge et la nature des malades, la saison, le pays et toutes les particularités rapportées dans l’explication des livres hippocratiques. En même temps qu’on cherche le lieu affecté, on trouve le plus souvent la nature de l’affection qui fait partie essentielle du diagnostic. Les lésions de la fonction indiquent seulement la partie affectée, les différences de la lésion révèlent l’affection de lapartie. » La cliniquedoit être toujours éclairée par les études d’anatomie et de physiologie. Le naturisme de Galien rappelle celui
d’Hippocrate. « La nature, dit-il, règle chaque chose pour la conservation de l’animal, et c’est elle la première qui guérit, surtout quand elle se défait des humeurs nuisibles par quelque évacuation critique. Ainsi, comme la nature, le médecin et la médecine peuvent se dire également les instruments de la cure des maladies. »
La thérapeutique doit chercher à rétablir l'équilibre entre les humeurs et combattre le contraire par les contraires : « Contraria contrarïis curantur. » L’indication thérapeutique est guidée par l’observation, par l’analngisme et surtout par la connaissance des causes, de la nature commune et particulière à chaque individu. La méthode thérapeutique doit tenir grand compte du choix, de la qualité, de la quantité des médicaments, de leur manque d'action, de leur opportunité, car l’occasion est fugitive. Il répartissait la qualité des médicaments en quatre classes suivant leur mode d’énergie. Ainsi le poivre est chaud au quatrième degré, la cannelle au deuxième, le lin au premier.
Certains purgatifs s’adressaient à une humeur particulière. Galien a exposé ses idées thérapeutiques dans ses commentaires d’Hippocrate, dans sa méthode thérapeutique, dans ses lettres à Glaueon et dans 1 ait de conserver la santé. Il insistait particulièrement sur
le régime et l’hygiène. ,
V œuvre philosopltique de Galien a été bien étudiée par Daremberget Eymin. Galien reçut tour à tour les leçons ‘d’un Péripatéticien, d’un Platonicien, d un Stoïcien, d’un Épicurien et fut éclectique et philosophe. Tout en s’inspirant de la psychologie de Platon, il admet la matière et la forme, suivant la doctrine d’Aristote, ainsi que la théorie des causes linales et la finalité des phénomènes. Il reconnaît trois sortes de causes : formelle, matérielle et finale. La sensation est, dit- il, à l'origine de nos idées. Ce fut
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le premier des Pluri'vitalistes avec ses esprits vitaux , animaux et naturels. Les premiers partent du cœur et provoquent les mouvements involontaires et les passions; les seconds siègent dans le système nerveux et régissent les mouvements et l’intelligence; les troisièmes ont pour siège le foie et président aux fonctions de nutrition et du développement. Ces esprits sont les trois formes du pneuma qui, chacune, par une force spéciale, exercent les fonctions: psychiques , sphygmiques (pouls, battements du cœur, production de la chaleur) et physiques (nutrition, croissance, sécrétion, reproduction). En régénérant le sang dans les poumons, le pneuma jouait le rôle que les découvertes du Priestley et Lavoisier donnèrent à l’oxygène. Avec son sens divinatoire, Galien avait été un précurseur. Il regarda la nature comme une force, une faculté mise en nous qui gouverne le corps avec ou sans notre volonté. C’est la substance première qui forme la base de tous les corps nés ou périssables et qui est constituée par le mélange des quatre éléments, quelquefois des quatre humeurs. Après avoir hésité longtemps sur la nature de l’âme, il Unit par conclure au matérialisme. Galien avait aussi des doctrines mystiques ; il fit un petit traité sur le « Diagnostic des maladies par le . moyen des songes » dont il distingue trois espèces et dans le premier livre « Sur les forces naturelles » il blâme les Epicuriens de leur mépris pour les songes, les augures, les prodiges et l'astrologie. Telle est, en résumé, la doctrine de Galien qui était surtout basée sur une anatomie incomplète et une physiologie quelquefois conventionnelle, écho éloigné de notions philosophiques. Elle a régenté et parfois faussé les idées médicales et les destinées de la pathologie et de la thérapeutique, pendant tout le Moyen-Age. A propos de l’évolution des doctrines médicales, on peut faire remarquer, avec Claude Bernard, qu’à toutes les épo-
ques les médecins ont adopté sciemment ou insolemment les idées physiologiques régnantes pour en déduire leur pratique médicale. Aussi, toutes les fois, dit Littré, qu’on a voulu systématiser la pathologie a-t-on commencé à réformer les doctrines physiologiques. En effet, on ne peut lier les différents faits pathologiques sans' prendre là son peint de départ. On retrouve à travers les âges la « tendance innée de vouloir tout expliquer d’un seul coup et avant de laisser le temps compléter son œuvre. Au fond de tous les systèmes, on trouve des observations et des expériences, mais le raisonnement dépassant la limite des faits connus, a créé un système qui finit par s’écrouler devant d’autres expériences. C’est ainsi que nous voyons l’expérimentation et l’esprit de système se succéder alternativement depuis Galien jusqu à nos jours. » (Claude Bernard).
Malgré ces critiques, le galénisme constitue une étape importante dans la marche en avant de la médecine. 11 a jeté les bases de l’anatomie pathologique, perfectionné le diagnostic et précisé les indications thérapeutiques. C’est ainsi que Galien dit fort justement : « Il ne faut pas attacher un intérêt excessif à ces altérations, mais bien découvrir quelle est l'essence de la maladie ; car là se trouve l’indication à remplir. » [Des lieux affectés). Le médecin, dit Galien, est « 1 inventeur de l’occasion » il la saisira promptement, car elle passe vite : VjBsyatpo; 8Çùç. » Enfin. Galien suit la méthode hippocratique et dit : « Les médecins de l’Ecole de Cnide considéraient uniquement les variétés des corps que beaucoup de causes modifient et laissaient de côlé la similitude des diathèses observées par Hippocrate qui se servait pour ob?er\er ces diathèses, de la méthode qui seule peut faire trouver le nombre des maladies. »