LA POLITIQUE
Il est regrettable que nous ne possédions pas le traité spécial qu'Aristote avait consacré à l'éducation des enfants. Nous y eussions trouvé peut-être la rigueur d'exposition, la profondeur d'analyse, qui caractérisent ses autres traités, et les anciens nous eussent au moins légué en cette matière une œuvre complète. On a vu qu'il ne faut rien demander de semblable à Platon; et quoique le septième livre des Lois soit consacré presque en entier à l'éducation, il est trop court et trop incomplet à beaucoup d'égards, pour qu'on puisse le regarder comme une étude approfondie, facile à isoler du reste. Nous ne trouverons non plus chez Aristote, sur le sujet qui nous occupe, que des idées éparses dans V Ethique, àNicomaque, et dans la Politique, sauf à la fin du septième livre et dans tout le huitième de ce dernier ouvrage. Malheureusement ce huitième livre ne nous est parvenu que mutilé, et il s'interrompt brusquement au milieu d'un examen très-détaillé fait par le
(1) Voir les Duméros de janyier et mars 1879.
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philosophe des rapports de la musicpie avec réducatiou. Cependant la Morale et la Politique nous fournissent assez de documents pour que nous puissions établir avec quelque certitude les principes de la doctrine péripatéticienne en matière de pédagogie.
Avant d'avoir lu ces deux traités, la seule biographie d'Aristote nous ferait préjuger en faveur d'une compétence supérieure à celle de Platon. L'éducation qu'il reçut jusqu'à dix-sept ans de son père Nicomaque, médecin du roi de Macédoine Amyntas II, dut présenter, à cause de la profession même du père, certains caractères spéciaux qui n'échappèrent pas à la sagacité de l'entiBuit. Des mains de Nicomaque, il passe dans celles de Proxène d'Atamée, qui continua certainem^it à l'élever avec sollicitude, puisque Aristote conserva pour lui une grande reconnaissance (1). U épouse plus tard la fille de son bienfaiteur, le tyran Hermias; il vit avec elle dans une union parfaite (2), il en a plusieurs enfants, et, ce qui montre un goût assez vif pour l'enfance, il adopte encore le fils de son tuteur Proxène. La mort de sa première femme laisse dans ses affections un trop grand vide : il le comble en épousant une de ses esclaves, Herpyllis, dont son testament fait encore mention dans des termes attendris; elle lui donne un nouveau fils, Nicomaque, à qui la Morale est adressée. Si Platon connut la jeunesse pour avoir vécu avec elle, lorsqu'il était disciple de Socrate, et lorsqu'il eut fondé lui-même une école de philosophie, il n'eut pas cette connaissance intime qu'on ne peut acquérir qu'autour du foyer domestique, et qui, pour être complète, doit être
(1) Voir le testament d'Aristote, rapporté par Diogène Laërce.
(2) Ibid
accompagnée d'une sympathie profonde, celle du père pour sa famille.
Aussi le législateur de la République B,-tAl décrété la communauté des femmes et des enfants ; dans les Lois, où cette monstrueuse utopie a disparu, on ne trouverait pas sur la famille une ligne émue. Ne faut-il pas attribuer aux sentiments de Tépoux et du père, autant qu'à la raison du philosophe, cette réfutation du système de Platon que Ton peut lire dans la Politique. « Un sentiment général d'affection est pour les cités le plus grand des biens, puisque c'est ce qu'il y a de plus propre à les garantir de la discorde... Or, la communauté doit rendre l'afTection faible à force d'être délayée; il est impossible qu'un père y dise : mon fils, — ou un fils : mon père. De même qu en mêlant un peu de miel dans une grande quantité d'eau, l'on obtient un mélange où la saveur douce est insensible, de même ce qu'il y a d'individuel dans les rapports que désignent ces noms se dissipe et s'évanouit, parce que le résultat inévitable d'une pareille communauté est d'intéresser extrêmement peu un père à ses fils, des fils à leurs pères, et des frères les uns aux autres. Car il y a deux choses qui contribuent essentiellement à faire naître l'intérêt et l'attachement dans le cœiu* des hommes, la propriété et l'afTection. Or ni l'une ni l'autre ne peuvent exister sous une forme de gouvernement comme cellelà (1) ».
C'est encore la raison qui domiine dans ce passage ; mais voici'ce que pouvait écrire un époux seul, et un époux qui a trouvé dans la famille la source de vives et pures jouissances : a L'affection conjugale est un effet direct de la
(1) PoUL, «dit. Taucbnite, p. 32 et 33.
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nature humaine; car rhomme est porté par sa nature à vivre avec la femme plus encore qu'à vivre en société politique; d'autant plus que l'existence de la famille est nécessairement antérieure à celle de la cité, et que la propagation des espèces est une loi commune à tous les êtres animés. Biais cette union se borne uniquement à cela dans les autres espèces; au lieu que, chez l'homme, elle a encore pour but de se procurer toutes les choses nécessaires à la vie ; car bientôt la tâche se trouve partagée entre les deux membres de l'association, et celle de l'homme est autre que celle de la femme. Aussi se prêtentils de mutuels secours, mettant en commun les moyens propres à chacun d'eux. C'est pour cette raison que l'utile et l'agréable semblent plus spécialement unis dans cette espèce d'amitié. Elle peut même être fondée sur la vertu, si le mari et la femme sont dignes d'estime, puisque chacun d'eux a son mérite propre; et ils peuvent trouver la plus douce satisfaction dans un pareil lien. Les enfants contribuent ordinairement à le resserrer encore davantage ; et c'est pour cela que les époux qui sont privés de ce bon* heur, se désunissent plus promptement; car les enfants sont un bien commun à l'un et à l'autre, et tout ce qui est commun est un moyen d'union (1). »
Une dernière citation nous montrera dans Aristote le sentiment du père absolument pur de tout égoïsme, puisqu'il n'a pas l'illusion de croire que son attachement est payé de retour, et que s'il attend de ses enfants quelque affection en reconnaissance des bienfaits dont ils ont été comblés, il la croit tardive et la regarde comme nécessairement iaférieureàla sienne.aLes parents, dilril, aimentleursenfants
(1) Eihic. Nicomach, édit. Tauchnitz, p. 182 et 183.
comme une partie d'eux-mêmes, et ceux-ci aiment leur^ parents comme tenant d'eux une partie de ce qu'ils soat.| Mais les parents connaissent mieux ce qui vient d'eux qu^ les enfants ne savent ce qu'ils tiennent de leurs parents j et il y a un rapprochement naturel plus intime de la part de l'être qui a donné la vie à celui qui l'a reçue, qu'i|
n'y en a de ce dernier à l'auteur de son existence L^
différence du temps est encore à considérer : car ceux qui ont donné la vie à d'autres êtres les chérissent dès l'instant même de leur naissance; mais ce n'est que lorsqu'il^ sont un peu avancés dans la vie, lorsque leur inteUi-i gence et leur sensibilité ont acquis un certain développement, que les enfants chérissent les auteurs de leurs jours (1). »
En dehors de sa famille, Aristote a praticpié lui-même l'art si difficile d'élever l'enfance. En 343, Philippe le chargea de l'éducation d'Alexandre; ce prince avait treize ans, et il resta pendant près de quatre ans confié aux soins du philosophe. L'affection qu'il lui conserva est la meilleure preuve qu'il avait trouvé en lui non-seulement un professeur habile, mais surtout un maître sympathique. Si la lettre deBossuet au pape Innocent sur les études du dauphin fils de Louis XIV nous présente un vif intérêt, combien nous devons regretter qu' Aristote ne nous ait pas laissé un exposé des méthodes qu'il suivit pour former l'intèlUgence et le cœur de son illustre élève. Du moins on trouve dans l'histoire des renseignements et des faits qui permettent de conjecturer ce que fut cette éducation : tels sont le culte qu'Alexandre professait pour Homère, le respect qu!il montra dans le sac de Thèbes pour la maison
(i) Ethic., p. 181.
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de Pindare, la lettre citée par Plutarque (1), qu'il écrivit à son maître pour lui reprocher d'avoir rendu publiques des doctrines métaphysiques qu'il voulait être le seul à posséder, le don de sonunes considérables, dont Athénée fait monter le total à plus de huit cents talents, pour faciliter ses travaux scientifiques, enfin, si l'on en croit une tradition contestée de nos jours, l'envoi continuel, fait du fond de l'Asie par le conquérant d'une foule d'animaux, de plantes, de productions curieuses, et même de documents politiques sur les différentes constitutions des peuples vaincus. Assurément, un élève tel qu'Alexandre était ridéal pour un maître doué de grandes aptitudes pédagogiques et possesseur d'un savoir prodigieux. Mais Aristote avait un sentiment trop juste de la réalité, une connaissance trop exacte de l'esprit humain, pour s'être fait illusion sur la capacité habituelle de cet esprit. Dans tout ce qu'il a dit de l'éducation, il n'a montré pour le conunun des hommes aucune des exigences qu'il dut avoir avec raison à l'égard d'un élève tout à fait exceptionnel. Gomme la pédagogie d' Aristote se rattache étroitement à sa conception de la morale et de la politique, il est indispensable d'exposer en quelques mots les principes de cette conception même. Tout ce qu'on entreprend, dit Aristote au commencement de la Morale, a un but, qui est, en dernière analyse, le plus grand bien possible de celui qui agit. Toutes les sciences ont donc pour fin dernière un avantage qui doit en résulter. Comme elles sont subordonnées les unes aux autres, en raison de l'importance du but qu'elles se proposent, il doit y en avoir quelqu'une qui est supérieure aux autres, dont le but est le plus im-
(1] Vie él^Akxandre^ ch, ix«
84 LES DOGTamss pédagogiques des GREGS;
vielDesse après une vie active et studieuse : elle a plus de sécurité, de richesse, d'expérience, de science; mais elle les paye par la perte des dons aimables du jeune âge, la gaieté, la légèreté, Finsouciance. Comment Téducation que nous sommes forcés de donner à nos enfants ne s'en ressentiraitrelle pas? Les affaires avec tous leurs soucis, la vie pratique avec toutes ses nécessités actuelles, les attendent après Fécole, et ne leur laisseront plus pour la culture générale de leur esprit que de rares loisirs. Or, la somme des connaissances que cette culture exige aujourd'hui, après trente siècles de recherches et de découvertes, est énorme ; plus le temps qu'on lui accorde est restreint, mieux il doit être employé. Aussi les programmes s'étendent-ils chaque jour; les exigences des maîtres augmentent au point de surcharger et d'accabler Tesprit de l'enfant qui tient à y satisfaire. La simplicité du programme de Platon fait sourire, et en même temps excite l'envie et le regret. Par les progrès de sa civilisation, l'homme a multiplié les jouissances, mais aussi les besoins de ses sens et de son esprit : il est devenu à certains égards le bourreau de lui-même, « Heauton timorumenos, » et malgré l'affection profonde qu'il leur porte, i. n'a pu s'empêcher de faire partager son supplice à ses enfants.
La connaissance de la cité antique nous fera aussi pardonner à la pédagogie de Platon de donner à la famille, dans l'œuvre de l'éducation, une place extrêmement restreinte, pour ne pas dire nulle. L'homme n'y avait le choix ni de ses croyances religieuses, ni de ses opinions, ni même de ses habitudes, ce L'État, dit M. Fustel de Coulanges, considérait le corps et l'âme de chaque citoyen comme lui appartenant ; aussi voulait-il façonner ce corps
et cette âme de manière à en tirer le meilleur parti (1). » Or confier une partie de l'éducation à la famille, c'est admettre le droit de l'initiative individuelle, et cette tolérance est incompatible avec tout despotisme. Platon ne pouvait songer à protester contre Tabsorption de Tindiyidu par TËtat, puisqu'elle facilite au plus haut point la réalisation de son utopie, la philosophie s'emparant de l'État à son tour. U est plus commode d'opérer une réforme générale quand on dispose de la toute-puissance, que d'aller en démontrer la nécessité à chaque citoyen en particulier, pour l'amener à de meilleures pratiques par la seule force de la persuasion. En résumé peut-être trouvera-t-on comme nous, après avoir examiné la partie pédagogique de la RépubliqiLe et des Lois, que l'efficacité des moyens de réforme proposés par le philosophe reste un peu au-dessous de ses prétentions.