‹ Les doctrines pédagogiques des GrecsChapitre 15 sur 22 · La Cité antique, p · texte numérisé non relu

La Cité antique, p

Ô4 LES DOGtRINBS PlÉDÀGOGIQUES DÈS GBECS.

cire molle, capable de contracter toutes les fonnes. « Ce n'est donc pas une chose indifiërente que de s'accoutumei*. dès rage le plus tendre, à agir de telle ou telle manière : c'est au contraire une chose très-importante, ou plutôt, tout -est là (1). »

On voit qu'Aristote a de l'éducation une idée semblable à celle qu'exprimait Platon par la seconde définition que nous avons signalée dans les Lois. Du reste, cette définition ne lui a pas échappé, et il la confirme dans le passage suivant de la Morale : c On doit considérer surtout coonne signe des dispositions le plaisir ou la peine qui se joignent aux actes. Car celui qui s'abstient des plaisirs des sens, et qui trouve à cela de la satisfaction, est véritablement tempérant, au lieu que celui qui ne le fait qu'à regret est porté à la débauche; celui qui se plaît à braver les dangers, ou du moins qui les brave sans peine, est courageux ; mais celui qui ne les ai&onte cpi'à regret est timide. En effet, la vertu morale est relative aux plaisirs et aux peines, puisque c'est l'attrait du plaisir qui nous porte aux mauvaises actions, et la crainte de la peine qui nous détourne des bonnes. C'est pour cela qu'il faut, comme dit Platon, avoir été élevé, dès l'âge le plus tendre, de manière à ne trouver du plaisir ou de la peine que dans les choses où on le doit; car c'est là précisément la bonne éducation (3). »

Il est impossible de contester ce que dit Âristote sur l'influence des habitudes et sur la nécessité de les former dans la première enfance. Mais un moderne peut n'être pas d accord avec lui au sujet du rôle qu'il attribue tout d'abord au législateur. On n'a plus de l'État la conception étroite

(1) Bthic, p. 26.

(2) /Md., p. 28.

iaSTOTE, L^ÉDUGATtON DANS LÀ MORALE Et LA PoLtTIQUE. 08

es anciens; on n'admet pas comme eux le sacrifice de mie liberté individuelle à la prospérité publique, ou plutôt 1 croit qu'un large exercice de cette liberté y contribue rendement. Il importe certainement à une nation de trouer des jeunes gens robustes pour en faire des soldats, et i bonne constitution des jeunes gens dépend en partie des dins donnés au développement de leur corps pendant enfance. Hais aujourd'hui l'État n'intervient point au ûUeu des familles, afin de leur imposer ces soins : -il s'en émet au dévouement des hommes instruits pour répandre lans le public des idées justes sur l'hygiène, à l'intelligence les parents pour les comprendre, à leur affection pour les nettre en pratique. Il peut constater chaque jour les procès réalisés par cette science, sans se faire illusion toutefois sur ce qu'il existe encore à cet égard de préjugés absurdes, de négligence, et même de mauvaise volonté. Vais s'il essayait d'intervenir à chaque moment de la vie domesticpie pour faire triompher ce qu'il croit être, et ce qui est en effet le bien, cette immixtion perpétuelle dans les détails de la vie privée semblerait à tous un insupportable despotisme. Encore, à la rigueur, pourrait-on le supporter pour ce qui regarde les prescriptions de l'hygiène : ^ l'hygiène est une science, et ses lois sont à peu près (universellement admises. Mais pour ce qui touche à la mo- ^e, comment admettre la prétention de l'État à former le <^ctère, les habitudes, les sentiments de l'enfance, 4'aprës un système préconçu, qui peut changer avec le Rouvemement lui-même? Bien des gens s'insurgent à notre ^que contre la tyrannie des progranomes d'enseignement iiûposés par l'État dans les écoles qu'il entretient, tyrannie ^ arrête, dit-on, l'initiative des maîtres, et qui ne procure ^ême pas aux enfants l'avantage de la stabilité des métho-

des, puiscpi'on a vu les programmes changer avec les gouvemements cpii en disposent. Que serait-ce, si ces programmes étendaient leurs exigences à l'éducation du caractère, et si Tenfant se trouvait dès sa naissanc3 leui justiciable?

Aristote ne songe pas plus (pie ses prédécesseurs au droit du père en face de l'État, droit qui nous semble aujourd'hui sacré, et auc[uel on craint de porter atteinte même pour imposer à tous les enfants l'instruction obligatoire; à ses yeux la vertu elle-même est obligatoire. « Conmie il y a, dit-il, un but unique, une fin qui est la même pour toute société civile, il s'ensuit que .'éducation doit être une, et la même pour tous les membres de la société, et que la direction en doit être commune, et non pas abandonnée à chaque particulier U est donc évident que c'est au législateur à régler cet objet, et qu'il doit le régler pour tous les citoyens (1). »

Aussi bien que Xénophon et Platon, il se reporte à Tinévitable législation de Lycurgue : a Sous ce rapport, du moins, on peut approuver les Lacédémoniens qui ont voulu que l'éducation fût la même pour tous (3) ; » et il en soutient le principe par une raison nouvelle. Quand même on reconn^trait dans le père assez de raison et d'habileté pour diriger l'éducation des enfants, on ne devrait cependant pas la lui confier, parce qu'il lui manque l'autorité. « S'il faut que l'homme destiné à devenir vertueux ait été élevé sagement, et qu'il ait contracté de bonnes habitudes; s'il doit dé plus continuer à mener une vie sage et réglée, sans jamais se permettre, à dessein ou malgré lui, aucune action répréhen^

(1) PoUt., p. 256.

(3) Ibid.

iifiisTOTE, l'Éducation dans la morale et la politique. 97

sible, cela ne peut se faire qu'autant que sa conduite sera assujettie à un certain ordre conforme à la raison et appuyé de la force convenable. Or, l'autorité paternelle n'a point cette force irrésistible qui ressemble à la nécessité; il n'y a que la loi qui soit revêtue de cette puissance coercitive, puisque, en général, on hait ceux qui s'opposent à nos désirs, même quand ils ont de justes motifs pour le faire; au lieu que la loi n*excite aucun sentiment de haine, en prescrivant ce qui est honnête et sage (1). »

Quelques lignes plus bas, il est vrai, le philosophe se réfute presque lui-même. Que faire, se demaade-t-il, si une législation analogue à celle de Lacédémone manque à la cité? Il faut alors que chaque père la remplace pour son compte dans sa famille. Et maintenant Aristote ne regarde plus cette législation paternelle, si différente de l'autre, comme une sorte de pis-aller; il en parle avec confiance. « De même, dit-il, que dans les républiques, ce sont les institutions légales qui ont une véritable force, dans les familles ce sont les mœurs et les préceptes paternels. Les liens du sang et les bienfaits leur donnent même encore plus d'autorité ; car la nature a préparé pour ainsi dire les enfants à chérir la puissance paternelle et à s'y rendre dociles (2). » Il va même jusqu'à signaler les inconvénients d'une éducation réglée par les lois de l'État, et les avantages de celle qu'on reçoit en particulier: l'une est trop générale, eu égard aux différences individuelles que présentent les esprits et les caractères ; elle ressemble à la médecine quand celle-ci prescrit d'après des règles générales, sans tenir compte des dispositions spéciales à chaque tempérament ; l'autre, au contraire, s'applique mieux au caractère particu-

(1) Bthic, p. 232.

lier de chaque individu (1). Aristote voit fort bien qu'en pédagogie, connue en politique et en médecine, Thabilet^ parfaite consiste dans Fapplication simultanée de règles communes et de procédés particuliers. Par une heureuse contradiction, il reconnaît donc implicitement, à côté du droit de TËtat, le droit de la famille et du maître.

Mais il est temps de sortir des considérations préliminaires* Ce qui nous intéresse le plus, c'est de connaître dans k détail la méthode pédagogique recommandée par Aristote. On la trouve, comme nous l'avons dit, à la fin du septième et dans tout le huitième livre, malheureusement incomplet, de la Politique. L'auteur vient d'instituer une république parfaite, d'après les principes (pi'il a posés. Il a fixé le nombre de ses citoyens, qui sera suffisant pour qu'elle puisse pourvoir abondamment à ses besoins; il lui a donné un territoire fertile, facile à défendre, une ville capitale favorablement située pour le commerce maritime et pour toutes les communications qu'elle doit entretenir avec ses voisins, sans qu'elle devienne toutefois un vaste marché où afflueraient les étrangers, parce que l'avidité du gain, l'amour du luxe, la variété des mœurs auraient une influence funeste sur la constitution. Il a réparti entre les citoyens les différentes fonctions : la défense de l'État, la délibération sur les intérêts publics, la justice appartiendront à tous, mais à des âges différents; les jeunes gens seront guerriers, les hommes mûrs magistrats, les vieillards prêtres. Il a exclu du droit de cité ceux qui ne possèdent pas dé propriétés inunobi" lières, les mercenaires et les artisans.

Mais cette république ne sera vertueuse, c'est-^-dii*e heureuse, qu'autant que les citoyens qui ont part au gouverne-

(1) Ethic., p. 233^

Page 1