LES PARTIS EN PRÉSENCE
-Royer-Collard fit ses débuts sur la scène politique, dès l’aurore de la Révolution, en 1789, quand il fut envoyé au Conseil de la Commune par le suffrage de ses voisins, les habitants de l’île Saint- Louis, à Paris. Mais il n’avait, à cette époque, que vingt-six ans et rien ne pouvait faire prévoir qu'il y avait en lui l'étoffe de l’homme éminent qu’il fut plus tard. Pourtant, sa modération, à un âge où l’on est porté à obéir à ses sentiments plus qu’à sa raison ; sa droiture, son honnêteté, à un moment où l’on était parfois obligé de transiger avec sa conscience, tout cela attira sur lui les recards du Conseil de la Commune qui le choisit pour secrétaire. [1 démissionna au 10 août 1797, mais ne se désintéressa pas pour cela des affaires publiques. Et nous Je retrouvons, en mars 1793, lisant, à la barre de la Convention une adrésse de
son quartier, adresse dont il était probablement l’auteur, ou, dans tous les cas, qu'il avait au moins inspirée, car nous y trouvons déjà une idée pour laquelle 1l lutta toute sa vie : la haine des abus, la crainte de la tyrannie populaire. ,
«Que le sceplre sanglant de l’anarchie soit brisé, disait-il, que le règne des lois commence, et qu’une constitution, fondée sur les bases de l’égalité et de la liberté, fasse triompher la souveraineté du peuple sur les débris de tous les intérêts et de toutes les passions. » (1) |
Ici, il invoque formellement la souveraineté du peuple, et de là, un observateur superficiel pourrait conclure qu’à cette époque, Royer-Collard était partisan de la démocratie. Il invoque la souveraineté du peuple, et plus tard il la répudiera. Est-ce une palinodie ? Nous ne le croyons pas, et nous croyons même être en droit de penser que c’était là un sacrifice aux idées du moment. Rover- Collard, il ne faut pas l’oublier, parlait devant cette même Convention qui, moins d’un mois après, décrélait d'accusation vingt-neuf députés Girondins. Cette phrase sur la souveraineté du peuple n’était, selon nous, qu’une concession au temps el au milieu, pour qu’on accepte de l’écouter: il y avait un certain courage, pensons-y, à venir dire, devant cette assemblée, qu’il était temps que l’a-
(1) Spüller, Royer-Collard, p. 27. — Barante, Vie de Royer-Collard, 151000:
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narchie finisse, et Royer-Collard demandant l’élaboration d’une constitution nous apparaît tel qu’il sera toujours, l’ennemi du pouvoir absolu des masses populaires; en demandant une constitution, il demandait une base stable, sur laquelle on puisse s'appuyer pour faire des lois, et non pas cette base mouvante et variable qu'est la seule volonté d’ane assemblée. IL demandait un frein pour arrêter les délégués du peuple qui s’engageaient sur une pente dangereuse. | Royer-Collard garda, d’ailleurs, toute sa vie, cette haine et cette crainte du pouvoir du peuple érigé en système de gouvernement, haine et crainte qui lui venaient de la Convention et de ses actes. Après la chute des Girondins, il avait été obligé de quitter Paris et de se cacher à Sompuis, dans sa famille. II s’en souvint toujours, et la mémoire des Journées sanglantes de 1793, resta vivace en lui. Pendant toute sa carrière politique, toutes les fois: qu’il pensait à sa jeunesse, il frémissait d’indignation, et nous en trouvons des traces nombreuses dans tous les discours qu’il prononça en trente ans. Toutes les fois que l’image de la Révolution ou de la Convention se présentait à son esprit, 1l ne trouvait pas de qualificatif assez sévère à leur égard. En 1797, remerciant ses concitoyens qui l’avaient élu au Conseil des Cinq-Cents, il leur dit : «Mes principes vous sont connus ; ils sont les votres et ceux de tous les hommes de bien qui veulent la proscription définitive et absolue du mons-
tre révolutionnaire. » (1) Et quarante ans après, en 1837, lors de la discussion de la loi sur la nonrévélation, il parle des «'épouvantables excès de ce gouvernement affreux qu'était la Convention ».
Napoléon ne le rallia pas davantage à son système de gouvernement, et Royer-Collard n’accepta jamais l’idée d’un homme incarnant la notion de souveraineté. Dans une lettre à Louis XVIII, alors prétendant, il faisait un parallèle entre le gouvernément monarchique héréditaire, tempéré par des lois fondamentales et le gouvernement nmulitaire, électif, et sans barrières. (Il s’agit de prononcer entre le plus parfait et le pire des gouvernements ; entre celui qui a fait la gloire de la France et celui qui a été la honte et le fléau de Rome ; entre celui qui a donné à l’une soixante-dix monarques en treize siècles, et celui qui a donné à l’autre le même nombre de despotes en un siècle et demi, entre celui qui confond les intérêts de l’Etat et de son. chef, et celui qui les sépare ;. entre celui qui éteint les ambitions criminelles. et celui qui les allume dans Ile cœur des plus indignes ; entre celui pour qui la guerre est presque toujours une calamité et celui pour qui elle est presque toujours une nécessité. » (2) Le despotisme de Napoléon, sa centralisation à outrance, sa volonté, et sa volonté seule à la base de tout, tout
(1) Spüller, Royer-Collard, p. 35.
(2) Barante, La Vie politique d2 Royer-Collard, tome 1, p.65,
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cela contribua pour beaucoup à donner à Royer- Collard la erainte d’un régime absolu ; et son animadversion pour Napoléon était si grande que, lorsqu’en 1811 il fut nommé à une chaire de philosophie à la Sorbonne, il refusa d'insérer dans son discours d'ouverture, comme le lui conseillait M. de Fontanes, un éloge de l'Empereur.
Cette longue période de vingt-cinq années, qui s'était écoulée de 1789 à 1814, et les différents gouvernements qui S’étaient succédé, eurent donc une grande influence sur les idées politiques de Royer-Collard, et nous le voyons aussi nettement opposé à la toute puissance d’une assemblée qu’au . despotisme d’un homme. Il est, et restera l’adversaire de toutes lès tyrannies quelles qu’elles soient, d’où qu’elles viennent.
La Convention d’une part, l’Empire de l’autre, avaient faconné son opinion et il tendra à tenir . le juste milieu entre ces deux systèmes extrêmes.
Cet amour du juste milieu s’ancra encore dans son âme quand il fut élu député, en 1815, par le département de la Marne. Son esprit calme et pondéré s’insurgeait devant l’exaltation des partis en présence. Il n’y avait pas à ce moment (et les mémoires de l’époque en font foi), d'opinions modérées : il n’y avait que des convictions sectaires. Royer-Collard, qui avait habité Paris pendant l’Empire, était reçu très fréquemment dans le milieu. des anciens émigrés, comme dans celui des libéraux :; les conversations entendues dans ces
deux clans opposés, n'étaient pas faites pour ramener le calme dans un esprit qui cherche à se faire une opinion. Des deux côtés, haine et violences, suspicion et méfiance. Ce fut une joie pour les salons royalistes d'apprendre que le maréchal Ney venait d’être fusillé. Ce fut un deuil, pour eux, quand ils apprirent l’évasion du comte de Lavalette.
Dans les salons libéraux, c'était l’inverse qui se produisait, et toute joie pour les royalistes était pour eux une peine. À
Le clergé était un des plus fermes soutiens de la Royauté rétablie. Il voulait une royauté forte. Toutes les limites au pouvoir royal, même celles provenant d’une constitution, étaient considérées comme des barrières qu’il ne faudrait pas établir, et qu’on devrait renverser si jamais on les élevait.
Lanjuinais (1) nous rapporte à ce sujet le fait suivant : ( Un prédicateur.… prêcha à Paris dans une grande paroisse que toute constitution était un régicide ; il y eut beaucoup de sermons dans le même sens, et ils ont continué longtemps çà et là, contre l'erreur du siècle, et contre la maladie des idées libérales. »
Partout, en France, on provoqua des adresses au roi, et leur texte peut nous tŒlonner une idée de l’exagération et de l’exaltation des idées politi-
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qües : (IT y en eut, dit Lanjuinais (2), qui trai-
(1) Lanjuinais, Essai sur la Charle, tome 1, p. 69. (2) Ibid,, p.70.
taient la Révolution de rébellion de vingt-cinq ans à expier par l’obéissance absolue. »
Du côté des libéraux, la violence de langage était la même, bien que leurs idées soient moins extrêmes que celles des ultras. Pour lutter contre la puissance occulte de la « Congrégation », instrument redoutable aux mains des ultras, ils fondent la société des « Amis de la Presse », puis la Charbonnerie. Ces sociétés, d’autant plus craintes qu’on les connaissait mal (et c’est un fait, qu’en politique surtout, on redoute ce que l’on ignore), contribuaient à envenimer toutes les questions.
Un homme aux allures aussi tempérées que l’é- ‘tait Royer-Collard, devait done être heurté profondément par les allures des partis en présence. Et si nous étudions maintenant les doctrines de l’époque, nous verrons qu'elles devaient, elles aussi, choquer une âme équitable et pondérée.
D'un côté, les ultras : pour eux, la volonté du roi existe seule en droit. Lui seul a le pouvoir de commander. « Telle est notre volonté », est pour eux le dernier et le plus solide des arguments. Ils veulent la souveraineté royale dans toute sa force. Aussi, quand le projet de constitution élaboré par le Sénat, en 1814 (1), parut, et qu'ils y virent ces phrases : « Le peuple français appelle librement
(4) Projet, dit du 10 avril.
au trône Louis-Stanislas-Xavier de France, frère du dernier roi. — La constitution doit être accep-
tée par le peuple, et le roi doit la jurer et la signer
avant d’être proclamé: », ce fut alors un épouvan-
table concert de réclamations. Ce projet paraissait
reconnaître implicitement la souveraineté natio-
nale, et si le frère de Louis XVI monte sur le trône,
c’est par un titre nouveau et non pas comme suc-
cesseur du dernier roi. C’était une tendance trop
éloignée des idées des ultras pour qu'ils lPaccep-
tent. Aussi fut-on obligé de déchirer le projet
et de faire élaborer dans un tout autre esprit la
Charte et son préambule. La nouvelle constitution. découle de l’autorité: préexistante du roi; elle est
octroyée, done révocable; "elle est enfin datée de la dix-neuvième année du règne.
Sans nul doute, les préférences de Royer-Collard: allaient au projet du Sénat plutôt qu’à l’œuvre de Montesquiou, Ferrand et Beugnot.
Pour les ultras, représentés en cela par Bonald, l’avenir désiré, c'était les siècles passés : le roi, assisté de la noblesse et du clergé, gouvernant et régnant suf le tiers état. De limites point, de contrôle point, seulement la certitude que les ordres royaux seront exécutés avec sagesse et calme par une magistrature inamovible. Quant à l’œuvre de la Révolution, elle était inexistante. Les ultras ne voulaient même pas voir que les esprits de 1815 n'étaient plus les mêmes qu’un siècle auparavant, et leur but avoué était une contre-révolution. Cette”
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idée et ce but choquaient fort Royer-Collard, qui disait, répondant aux exagérations royalistes des ultras : « Je juge la Révolution aussi sévèrement qu'il convient-et que la justice l’exige, mais je ne crois la contre-révolution bonne ni permise nulle part. » (1) .
À l’opposé des ultras, les libéraux exagéraient l’œuvre de la Révolution. Mais, tandis que les ultras, sachant qu'ils avaient pour eux la majorité des Français, étalaient au grand jour leurs désirs et leurs souhaits, les hhéraux, au contraire, se sentant les plus faibles, évitaient d’aller jusqu’au fond de leurs raisonnements. Ils avaient une tendance plutôt qu’une volonté ferme. Aïnsi, ils voulaient toutes les libertés, mais sans oser les appuyer sur leur soutien réel, la souveraineté du peu- -ple. Le mot choquait trop les idées d’une époque encore pleine des souvenirs de la Révolution, pour que les orateurs de la gauche osassent l’employer fréquemment. De même, ils sont partisans du régime parlementaire, sans oser l’étayer de la souveraineté du peuple. S'ils n’osent pas aller contre le principe monarchique, ils tâchent, du moins, de diminuer le pouvoir du roi, en demandant l’élargissement du droit de vote. Ils sont avant tout les ennemis de tous les privilèges et, s’il est permis d’employer des termes de l’ancien régime, ils
(1) Barante, Vie politique de Royer-Collard, I, 104.
NUE sont pour le tiers contre le clergé et la noblesse. Ils demandent que la pairie ne soit pas héréditaire et, toutes les fois que l’occasion s’en présente, ils protestent contre les satisfactions accordées aux ultras.
Rover-Collard, ‘tout en reconnaissant l’œuvre de Ja Révolution, tâchait d'éviter de tomber dans les mêmes excès que les libéraux, et nous l’entendons dire, en 1823 : « La Monarchie légitime est au milieu de nous, mais elle revient d’un long exil : elle est l’ancienne monarchie, et cependant elle est une monarchie nouvelle, séparée de l’ancienne par des événements qui sont des siècles. » (1)
Il jugeait d’une façon sévère mais juste les partis en présence, quand il silhouettait les factions qui se partageaient la France. Il voit d’un côté « la faction née de la Révolution, de ses mauvaises doctrines, de ses mauvaises actions, qui cherche, vaguement peut-être, mais qui cherche toujours l’usurpation, parce qu’elle en a le goût encore plus que le besoin ». Puis il passe à la faction née du privilège, que l’égalité indigne, et qui a besoin de la détruire. «Je ne sais ce que font ces factions, mais je sais ce qu’elles veulent, et surtout, j'entends ce qu’elles disent. Je reconnais l’une à la haine de toute autorité légitime, politique, morale, religieuse ; l’autre à son mépris instinctif pour tous les
(1) Barante; Vie politique dé Royer-Collard, Il, 184.
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droits publics et à la cupidité arrogante qui lui fait tout convoiter dans le gouvernement et dans la société. Je déclare à l’avance à la faction victorieuse, quelle qu’elle soit, que je détesterai sa victoire ; je lui demande, dès aujourd’hui, de m'inscrire sur les tables de ses proscriptions. » (1) Les partis courbaient la tête sous cette violente apostrophe, mais tout en combattant les sectarismes de la droite et de la gauche, Royer-Collard admettait les opinions plus calmes, il reconnaissait que les partis en présence avaient de justes motifs d’orgueil, et l’on sentait toute sa sympathie pour les membres du centre : « Les partis, disait-il, sont l’un ét l’autre honorables, parce qu’ils ont l’un et l’autre une grande origine et une illustration ineffacable ; d’un côté, la gloire fabuleuse de 25 années de prodiges ; de l’autre, toute la gloire historique de la France. Ici, les doctrines nécessaires de l’ordre ; là, les maximes généreuses de la liberté. » (2) Ce discours nous montre Royer-Collard sous son véritable jour. Toutes les exagérations le révoltent, toutes les compromissions lui répugnent. Au milieu des incohérences des partis en présence, au milieu de ces contradictions, de ces rivalités et de ces haines, de ces sectarismes et de ces appétits, quelle conduite devait tenir un homme au caractère élevé, calme et pondéré, intransigeant
(1) Barante, Vietpolilique de Royer-Collard, TX, 43. (2) 1bid., II, 44.