CHAPITRE I
Lk DOCTRINE POSITIVISTE.
KM. Comte et Littré. — Origines da positivisme. — La méthode expérimentale. —L'esprit positif. — Le scepticisme métaphysique. — Principe fondamental da positivisme. — La Doctrine positiviste : 1* une classification des sciences ; 2* la loi de l'histoire. — Etat théologique, métaphysique et positif. — Fond du système. — Négation de Dieu, de Tàme, deUa liberté, de Tim* mortalité.^ Religion de MM. Comte et Littré.
L'École positiviste doit son origine à M. Comte, ancien élève de l'École polytechnique, ancien répétiteur d'analyse transcendante et de mécanique rationnelle à
cette école, auteur d'un Cours de philosophie positive et d'un Traité de sociologie • où il institue, dit-il, la religion de Tbumanité • . Esprit purement scientifique, exclusivement préoccupé de faits et de chiffres, âme honnête et loyale, au dire de M. Guizot, mais pleine d'illusions, novateur chimérique, infatué de ses idées et de ses rêves, il se posa en révélateur d'un dogme nouveau, et traça les lignes principales du système qui fut continué et développé par ses disciples. Parmi
ceux-ci, le plus fervent, sans contredit, et 1* plus docile, est M. Littrê, membre de l'Institut, traducteur de la Vie de Jésus du D' Strauss, que nous pouvons considérer, dès maintenant, comme l'organisateur définitif de la doctrine et comme l'biéroptiante de la jeune École. Dissertateur dogmatique, froid, austère, impassible, toujours courbé sur les mêmes idées, toujours tourné vers le même horizon ; abstrait comme un logicien, enthousiaste comme un illuminé, persuadé que son système est la solution complète de tous les problèmes de l'histoire, M. Littré est plus qu'un philologue, plus qu'un savant, plus qu'un doctrinaire. 11 est, à en juger par ses écrits, le prophète de la foi nouvelle, qui recueillera désormais les épaves des antiques croyances et abritera, dans le naufrage des espérances illusoires et des traditions surannées, les destinées futures de l'humanité. En observant d'un regard attentif les hommes et les choses do son temps, il a compris, dit-il, n que toute théologie, toute royauté s'en vont ; que le surnaturalisme n'est qu'une hypollièse indécise et troublée, toujours en contradiction avec la réahté ; que le régime mental, auquel on soumet les générations actuelles, régime à moitié théologique, k moitié métaphysique, est tout composé de contradictions. Autrefois, sans doute, le catholicisme a sufS à soD temps; maintenant l'ancien dogme est stérile, l'ancienne foi est éteinte. Il faut donc un nouveau dogme, un nouveau régime, un nouveau culte, et ce
culte, c^ régime, ce dogme, c'est au positivisme qu'il appartient de oous les donner.
Avant d'exposer ce système, il sera bon de signaler les causes auxquelles il doit son origine et qui en font toute la force et tout le danger. Ces causes peuvent se ramener aux trois suivantes : remploi trop exclusif de la méthode expérimentale ; les tendances matérielles ou, pour mieux dire, l'esprit positif de la société contemporaine ; enfin le scepticisme métaphysique mis en vogue par la critique de Kant et dont l'influence se (ait sentir dans la plupart des systèmes philosophiques de ces derniers temps. Telle est, en effet, la faiblesse de l'esprit humain, qu'il ne peut s'occuper longuement d'une étude, sans subordonner bientôt tout le reste aux problèmes qui sont l'objet de ses recherches, aux procédés qu'il met en œuvre pour les résoudre aux résultats qu'il obtient ou croit obtenir et dont il subit le charme. Les esprits mathématiques et spéculatifs auront une prédilection marquée pour les méthodes à priori, et c'est parmi eux que l'idéalisme trouve ses défenseurs les plus illustres et les plus convaincus. Ceux, au contraire, qui font des sciences physiques et naturelles l'objet de leurs ardentes investigations, ceux-là se passionneront pour l'induction expérimentale et, s'ils n'y prennent garde, ils seront tentés de la considérer comme l'unique moyen de connaître la vérité, et chercheront dans les théories ^nsualistes, comme le démontre l'histoire de la philo-
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lOphie, l'unique solution du problème de nos idées. Voilà trois siècles que nous assistons aux plus merveilleuses découvertes de la science. Chaque jour célèbre, par quelque nouvelle conquête, la puissance et la fécondité de la méthode expérimentale. Or, si les sciences qu'elle organise sont précisément celles qu'on appelle les sciences positives, comment ne serait-on pas amené à croire qu'elle aussi s'offre à notre impatiente curiosité comme la méthode positive par excellence ? C'est & cette tentation qu'ont succombé les chefs de l'École dont nous parlons. C'est pour ce motif qu'Us font de l'induction la méthode exclusive de leur système. C'est par des considérations analogues que le public plus particulièrement adonné à l'étude des sciences, témoigne une faveur si étrange à ce même système, et c'est ainsi que la préoccupation trop exclusive d'une méthode dont on ne saurait trop vanter le mérite, quand on la maintient à sa place et dans ses limites, peut prédisposer les esprits aus plus dangereuses erreurs.
Cette disposition n'agit que sur les esprits cultivés. Il en est une autre dont l'influence se fait sentir partout. Ce soutles tendances matérielles de notre époque ou, si l'on aime mieux, i'espril positif qui menace de prévaloir en toutes choses. Un esprit positif peut ôtre doué des qualités les plus éminentes. II n'exclut ni la générosité, ni les hautes convictions religieuses et morales. Seulement,il procédera pour toutes les questions
à résoudre, avec une circonspection, une mesure, un bon sens ferme et parfois exigeant, qui le garantiront des entraînements de l'imagination et de tout enthousiasme irréfléchi. Z'esprit positif, au contraire, est un esprit terrestre, dominé par le soin des intérêts matériels, .fermé aux horizons de l'infini, n'accordant de valeur réelle qu'au monde des sens, à ce qui est visible et palpable, et reléguant dans le monde des chimères ou de l'inconnu, tout ce qui dépasse le niveau de la matière. C'est, en un mot, le matérialisme des instincts, des habitudes et des mœurs pesant d'un poids toujours plus lourd sur les tendances et les aspirations de la pensée : esprit redoutable, difficile à contenir, plus difficile encore à corriger, et dont l'action incessante prépare en quelque sorte d'avance, dans l'âme d'un grand nombre, le terrain qu'il faut au positivisme pour assurer son triomphe.
Enfin, il est incontestable que le scepticisme de Kant, faible par sa critique, comme il sera aisé de le prouver, mais puissant par l'autorité du nom sous lequel il s'abrite, a engendré dans la plupart des systèmes modernes une certaine défiance de la raison, un certain préjugé hostile aux lois, aux idées, au monde infini de la raison, à la réalité, ou du moins à la connaissance scientifique et certaine de ce monde. Cette disposition sceptique, jointe à ce qu'un grand esprit a si bien nommé lliorreur de l'infiniy explique
les défaillances de la raison contemporaine et la vogue
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bruyante qu'ont su obtenir en peu de temps les doctrines en apparence les plus vides et les plus antipathiques de rÉcole que nous combattons.
Là est le véritable danger de cette École, et des souvenirs récents prouvent à satiété combien est réel et profond le mal que, depuis bien des années déjà, nous avions signalé.
Et maintenant, en quoi consistent les doctrines du Positivisme ? Quel est son principe, sa théorie, sa méthode, son résultat ? C'est ce qu'une rapide analyse du système nous fera connaître.
Le principe fondamental du positivisme, c'est qu'il n*y a de réel et d'accessible à la connaissance que le relatif, le limité, le fini ; que Vabsolu^ le parfait, l'infini n'est qu'une idée, un idéale une abstraction dont la connaissance réelle est inaccessible à Tesprit, et qui dès lors, en tout état de cause, ne saurait être au regard de la science, qu'une hypothèse fictive, une pure chimère. « L'immutabilité des lois naturelles, dit M. Littré, à rencontre des théologies qui introduisent des interventions surnaturelles : le monde spéculatif limité j à rencontre de la métaphysique, qui poursuit l'infini et l'absolu ; telle est la double base sur laquelle repose la philosophie positive ^ » — « Essence des choses, causes dernières, questions théologiques et métaphysiques, tout cela est en dehors de l'expérience.