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espèces végétales et animales, soumises à son analyse, sur le piédestal sacré que leur dressa jadis l'antique Egypte ? Et le sociologue I ne trouvera-t-il pas naturel d'adorer, dans sa propre personne, cette humanité collective dont il fait partie et dont il connaît si bien l'organisation et Thistoire ? Les phénomènes et les lois du monde peupleront ainsi le nouveau panthéon, et « tout sera Dieu excepté Dieu même. »
Le polythéisme des Grecs, il faut le reconnaître, était plus pittoresque et plus poétique que celui de M. Littré et de ses fidèles. En revanche, ce dernier se proclame plus méthodique et plus savant. Derrière l'idole des Hellènes, la foi du croyant entrevoyait une puissance surnaturelle, une intelligence mystérieuse, une volonté bienfaisante ou redoutable, en un mot, une vision sacrée, un indice et comme une ombre de Dieu. Derrière les idoles de M. Littré, le croyant du positivisme ne voit rien, absolument rien. Vainement sous le voile sacré des phénomènes voudrait-il surprendre un mystère divin. Ce voile n'est qu'un linceul qui recouvre, dans un silence infini, le vide infini du néant. Le progrès est visible, et l'on ne peut nier que la « future Religion de l'humanité » n'ait fait un pas.
Eh bien, idoles pour idoles, les dieux des Grecs me paraissent moins insensés et moins désolants que ces froides catégories et ces pesantes abstractions de nos
modernes hiérophantes. Le Gafre qui se prosterne devant son fétiche, adore, sous ce grossier symbole, quelque puissance surhumaine, intelligente et consciente, capable de l'exaucer et de le secourir. Si informe que soit ce culte, il y a là du moins certains éléments d'un culte, et, à travers ces ténèbres, brillent quelques rayons de lumière. Mais le^ culte delà matière, mais le culte de l'humanité, mais le culte de ces forces sourdes et aveugles, de ces lois fatales et inexorables, que je ne puis ni invoquer, ni fléchir, qui ne peuvent ni m'entendre, ni me porter secours, et dont l'impitoyable mécanisme pourrait me broyer, à toute heure, avec l'insouciant dédain que mettrait une locomotive à écraser en passant un brin d'herbe jeté sur ses rails , — eh ! qui donc, je le demande, a jamais entendu parler d'un tel culte, et qui pourrait se soucier d'invoquer de tels dieux ?
Le positivisme, quoi qu'en disent ses prôneurs, n'est donc pas et ne saurait être une religion. Est-ce une philosophie ? Le lecteur en jugera. Tout philosophe, sous peine de mentir à son nom, doit se poser cette triple question : D'où suis-je? Que suis-je ? Où vais-je? 11 n'y a pas d'exemple, que je sache, d'un système philosophique quelconque, vrai ou faux, illustre ou obscur, qui ne se soit proposé de faire connaître, à sa manière, le principe et la fin des choses. La philosophie , disent-ils , est l'ensemble de sciences qui donnent la connaissance de Vensemble des
choses *. Mais le principe et la fin des choses, ne fontils point partie de l'ensemble? Et comment s'y prendre pour tenir cet ensemble^ si, d'un trait de plume, on en retranche le principe, l'origine et la fin ? Ce n'est pas tout. Qu'est ce que la philosophie , sinon , comme le mot l'indique, la recherche et l'amour de la sagesse ? Or, qu'est-ce que la sagesse, sinon la connaissance et la pratique des lois de l'esprit et de la volonté, des lois de la vérité et de la justice, en d'autres termes, des lois de la vie? Mais qu'est-ce qu'une loi, pour me servir du mot de Montesquieu, sinon l'expression des rapports nécessaires qui dérivent delà nature des choses ^7 Gomment puis-je donc connaître les lois ou les rapports essentiels de mon être et de ma vie, si je ne connnais pas le principe premier qui me domine, la fin dernière qui m'attend, et qui, seuls, déterminent les rapports nécessaires de mon être, les lois essentielles de ma vie ? Dès lors, toute doctrine qui s'en tient à l'écorce des faits ou des lois sensibles, toute doctrine qui retranche de son programme la recherche des causes premières et des causes finales, ne touche pas même au problème philosophique. Elle passe à côté de la question et se condamne à n'être qu'une parodie dérisoire et la négation même de toute philosophie.