‹ Les doctrines positivistes en France (volume 2)Chapitre 63 sur 135 · Renan. Essais de morale , p. II · texte numérisé non relu

Renan. Essais de morale , p. II

ment à la chose publique, sur le sacrifice de nos intérêts à la sainte cause de Thumanité, en un mot, sur les devoirs et les vertus, qui sont du ressort de la morale humaine, et qui ont inspiré quelques-unes des plus b^les pages de Platon, de Cicéron, de ^énèquç et de Marc-Aurèle.

Si ce n'est là un simple artifice de rhétorique ; si ce n'est pas une pure concession faite au sens commun et à la conscience du genre humain ; s'il y a bien là, comme nous le croyons, un cri du cœur, un élan spontané du sentiment moral, une conviction intime et profonde de la conscience, qu'est-ce, je le demande, sinon une répudiation catégorique du dogme de la Fatalitéy par conséquent, une affirmation solennelle de cette liberté humaine, de cette responsabilité morale, de cette loi absolue de justice, partant, -de cette puis*sance souveraine, intelligente, consciente, personnelle et libre, sans laquelle toutes choses, au ciel comme sur la terre restent soumises à la loi contraignante de la fatalité ? Qu'est^-ce, sinon un acte de foi implicite au Dieu que nie leur système ? Qu'est-ce, ^n un mot, sinon l'aveu du triomphe absolu de Dieu sur l'homme, par l'impuissance absolue où nous sommes de le nier ?

En est-il un seul, en efi'et, parmi nos adversaires, qui osât dire à haute voix : a Je nie la liberté ; je nie la justice; je nie le devoir ; je nie la responsabilité de nos actes. » Non, il n'en est pas un qui aurait le triste

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courage de répudier ces grandes ol saillies ( liov( ,. Eh bien, cet aveu nous suffit, et nous leur dirons : a Yolrc cœur repousse votre système, et au nom de la liberté et de la vertu, la conscience vous impose, malgré que vous en ayez, un acte de foi solennel au Dieu que vous niez. »

Bien plus, en est-il un seul qui osât nier que la vertu a droit à une récompense, que le crime est passible d'un châtiment ? Un seul qui osât contester la légitimité des lois pénales, la nécessité des magistratures, la sainteté des tribunaux ? Non, et la loi de la sanction morale est aussi impérieuse que celle de la justice, ou plut6t, elle est la loi de la justice elle-même. Non, il n'y a pas d'équation algébrique qui s'impose à la raison avec une évidence aussi subjuguante que cette équation morale qui unit, d'un lien indissoluble, la récompense et la vertu, le châtiment et le crime. Eh bien, qu'on nous le dise. Cette équation est-elle maintenue à travers le drame agité de nos destinées sociales ? L'équilibre de la justice n'est-il jamais rompu ? La loi de la sanction, base de l'ordre moral et social, n'at-elle jamais été ébranlée jusque dans ses fondements ?

Voulons-nous le savoir ? Prêtons l'oreille aux voix qui s'élèvent vers nous de tous les points de l'espace et du temps. Que nous disent ces foules infortunées, courbées si souvent et pour des siècles, sous la verge sanglante de l'orgueil, de l'arbitraire, de l'inbumani-

té ? Que nous apprennent ces millions d'âmes innocentes et virginales, immolées à d'infâmes passions ; ces millions de martyrs de la vérité et de la conscience, sacrifiés à d'implacables préjugés ; ces millions d'esclaves gémissants, foulés, sans pitié et sans remords, sous le talon de leurs exploitateurs? Que nous demandent tant d'orphelins dépouillés, tant de veuves opprimées, tant de proscrits du sort, réduits à l'indigence et à la faim, tant de victimes de l'iniquité, torturées, écrasées, anéanties, par les calculs égoïstes de la cupidité, par les convoitises insatiables de la sensualité, par les rêves meurtriers de l'ambition et de l'orgueil? Et ces spoliations sans nombre commandées par les triomphateurs d'un jour ; ces nations expropriées, ces populations décimées, ces consciences outragées; toutes ces victimes défaillantes, livrées en si grand nombre, tantôt au grand jour de l'histoire, tantôt à l'ombre d'un impitoyable silence, soit à l'égoïsme du plaisir, soit aux perfidies de la ruse, soit aux profanations de la violence et du crime, que nous disent-elles ?

Oui, que disent-elles en face de ces machiavélismes triomphants, de ces spoliations impunies, de toutes ces iniquités adulées, encensées, divinisées, dont l'ignominieux cortège traverse insolemment le labyrinthe de l'histoire, comme un étemel défi jeté à la conscience, comme un étemel anathème jeté à la vertu? — Justice! ô mon Dieu; justice pour vos

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paurres enfants abandonnés I Voilà le cri de ITiumanilé opprimée I Voilà le cri du droit violé et de la conscience outragée ! Et l'on voudrait que ce cri immense, incessant, universel, restât sans écho! On voudrait qu'il expirât dans le vide d'une étemelle nuit! On voudrait qu'il ne fût que le leurre du désespoir, la trahison de la conscience, la tromperie de Id vertu I Et cette ironie serait la sainte, l'immuable justice ! Ce mensonge serait la règle du droit et du devoir ! C'est sur ce néant que reposerait la foi indéracinable de l'humanité! C'est dans ces scandaleux contre-^ns de tios annales, que nous trouverions le dernier mot de la justice !

Non, quelque chose de plus fort que tous les sophismes proteste contre ce code de l'immoralité* Non,ces défaites de la justice ne sont pas la justice ellemême; non, ce n'est pas ici-bas qu'elle prononce son suprême arrêt. En vain les ruines accumulées du monde moral semblent-elles consacrer l'apothéose du crime et le désespoir de la Vertu. Du sein de ces ruines, s'élève un cri de douleur, et ce cri demande justice. Et c'est assez pour faire pâlir à jamais tous les triomphes du mal. Car une voix répond à ce cri ; voix sainte et immortelle que chercheraient en vain à étonifer tous les crimes de la terre : « Tressaillez de joie et d'allé* gresse, vou^ tous qui souffrei persécution pour la justice ; car votre récompense sera grande dans le ciel. * »

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