Les philosophes f ronf«îf tm XIX* siècle
toute la physionomie, toutes les transformations, tout le génie d'un peuple, d'une civilisation, d'un homme ? Ce sont : i'* la race, c'est-à-dire cette disposition innée, ce tempérament particulier qui varie d'un peuple à un autre, suivant les différences plus ou moins marquées de sa constitution physiologique ou de sa structure organique. ^ Le milieUj c'est-à-dire l'ensemble des circonstances physiques, politiques et sociales, qui complètent ou altèrent, en la modifiant, l'influence de la race, du tempérament, de la structure. 3* Le moment^ en d'autres termes, la faculté qui résulte, à un moment donné, de l'action combinée du tempérament et des circonstances, de la race et du milieu. Ces forces agissent de concert et la résultante de leur action se traduira nécessairement par ce que nous appelons l'art, la littérature, la civilisation d'un peuple ; Tout se réduit donc, pour le critique, à saisir, suivant l'expression de M. Taine, les ressorts primitifs^ ou, oomme il dit encore, le mécanisme intérieur par lequel on rendra compte de toutes les transformations, de toutes les œuvres, de toute l'histoire d'une race. Le ressort primitif sera, pour le peuple romain, le tempérament sec, la faculté égoïste et politique ; pour Shakespeare, le tempérament nerveux et la faculté imaginative ; pour Milton, le tempérament musculeux et la faculté logique ; pour Tite-Live et M. Cousin, la faculté oratoire ; pour Jouffroy, le tempérament anglais, passionné et réfléohi^et ainsi des autres. De cette
façon tout s'explique comme un théorème, et il n'y a pas d'homme, pas de siècle, qu'on ne puisse tenir dans une formule.
Ce système peut se concevoir quand on l'applique au monde physique et matériel, au monde de la né. cessité. Il n'est plus qu'un contre-sens inintelligible et une immense erreur, dès qu'on veut l'introduire dans le monde de la liberté, dans le monde intellectuel et moral. Entre la liberté et la nécessité, il y a un abîme que nul sophisme ne saurait combler. Ce qui est vrai pour Tune est absolument faux pour Tautre, et dès qu'il intervient un seul acte libre dans le jeu de cet appareil tyrannique qui enserre toutes les facultés de l'homme, l'appareil se brise, le ressort primitif cesse d'être un axiome, l'être moral cesse d'être un
automate et la théorie est réduite à néant. Ce n'est qu'à la condition de nier audacieusement ce dont nous
avons en nous mêmes l'intime et inébranlable conviction, la liberté de nos résolutions, la responsabilité de nos actes, ce je ne sais quoi d'autonome, de dégagé, de souverain, qui constitue l'être moral, la personne humaine, l'homme lui-même, c'est à ce prix seulement que la théorie mécanique et fataliste de M. Tainè peut se tenir debout.
Oui, c'est sur les ruines de l'homme, et sur ces ruines seulement , que peuvent s'établir ces doctrines systématiquement étroites, basses et serviles, qui se concevraient tout au plus dans la république
des chimpanzés ou des gorilles. On se lasse de remuer, à travers tant de volumes, tout ce fatras à la fois prétentieux et humiliant, pétri d'athéisme, de matérialisme et de fatalisme, où chaque mot semble insulter à la dégradation voulue de Vesclave humain, disons mieux, de la chose humaine, où chaque ligne semble consacrer la sentence de son étemel avilissement et de son étemelle servitude, où Ton n'entend pas vibrer une seule fois, dans une langue intelligible, l'accent de ces grandes et saintes choses qui s'appellent la liberté, la vertu, l'honneur ; où tout froisse et offense en même temps le sens moral, le sens intime et le bon sens ; où les affirmations les plus tranchantes, dénuées de toute preuve sérieuse, sont précisément celles [qui reçoivent, nous l'avons vu, le démenti le plus éclatant de toutes les certitudes de la conscience, de la raison, delà science et de l'histoire; système d'épicuréisme raffiné où rien n'égale la prétention âpre et hautaine de la forme, si ce n'est le vide et l'irrémédiable inanité du fond.
L*homme n'étant pas seulement unètreUbre et moral, mais aussi un être physique et social intimement uni à l'être moral, il est incontestable qu'il subit, comme tel, l'influence du tempérament et du milieu^de la raceet des circonstances. 11 est incontestable que la température morale, pour nous servir de l'expression de M. Taine, sert à expliquer, dans bien des cas, et dans une certaine mesure, l'art d'une époque, le génie d*un écrivain
OU d'an artiste. A ce point de vue, certaines analyses de M. Taine offrent des indications curieuses et des aperçus qui ne manquent ni d'originalité, ni de justesse. Mais ce qui est intolérable, ce qui viole tous les principes de la vérité, toutes les règles de la justice, c'est ce parti pris de supprimer dans l'homme tout ce qui fait l'être humainj de ne laisser subsister que l'automate, d^enchalner cet automate à toutes les fatalités de la nature, et de vouloir faire entrer dans le moule tyrannique de cet automatisme toutes ces prodigieuses manifestations du génie, de la vertu, de la spontanéité, de la liberté, qui s'appellent, dans la langue de tous les peuples, la morale, la justice, le droit, le devoir, la législation, les tribunaux, l'art, la religion. Ce qui est intolérable, c'est de créer d'avance la formule d'un système mutilé, et, sous prétexte de vérification, de torturer les faits, pour les plier aux caprices de la formule ; en un mot, d'accommoder, bon gré, malgré, l'histoire au système, au lieu d'ciccommoder l'analyse à Thistoire. De cette façon tout s'altère, jusqu'à la part de vérité qui peut s'y trouver, et l'on se tient en défiance, même contre les critiques peut-être réussies d'un auteur dont nous savons, qu'en toutes choses, il a d*avance formulé sa conclusion et fait son siège.
Non, ce n'est pas ainsi que s'y prend la véritable critique littéraire et artistique. Elle n'a pas de parti pris, pas de système exclusif, pas de formule mutilée, arrêtée d'avance. Elle accepte tout l'homme ; elle étudie
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tous les faits ; elle lient compte de tous les éléments. Elle fait la part de la race, du milieu social, des influences de tout genre qui agissent, soit au dedans, soit au dehors. Mais elle fait aussi, elle fait surtout la part delà raison, de la liberté, de l'être moral et autonome, d'autant plus libre, d'autant plus souverain, et doué d'un sentiment d'autant plus vif de sa responsabi* liié, de son initiative personnelle, de l'usage ou de l'abus de son indépendance, qu'il a des facultés plus bautesi un génie plus créateur, une culture plus exquise, une âme plus divine et plus artiste* Ainsi elle comprend tout el elle explique tout, le jeu de la liberté, comme celui de la nécessité, la part de la société, comme celle de Tindividualité, le caractère personnel et moral, comme le caractère purement artistique. Rien ne reste en dehors de ses prises, et les généra- ^ons éteintes, et les œuvres qu'elles ont laissées^ revivent sous nos yeux, telles qu'elles ont apparu dans le passé, attestant à la fois et la liberté du génie, quand il lutte contre le goût, les habitudes, ou le courant de son siècle, et la puissance du milieu, quand il laisse, en dépit de la lutte, l'empreinte du siècle sur les œuvres du génie.
CSe qui prouve jusqu'à l'évidence le rftle décisif de la liberté ou de l'être moral et met à néant la théorie critique de M. Taine, c'est que dans le même siècle, chez le même peuple, dans le même milieu social, nous voyons toujours une double tradition artistique et
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lilLérairc, rune pleine d'élévation cl de noblesse, Tau tre pleine de caprice et de licence ; l'une résistant au goût, aux instincts, aux passions de la foule, l'autre flattant ce goût, ces instincts, ces passions ; l'une hautement spiritualiste et poursuivant comme une sorte de religion, le culte de l'idéal, Tautre sensuelle, et cherchant avant tout, dans un réalisme facile, le triomphe des sens et de la matière ; l'une, réglée, morale et moralisatrice, l'autre désordonnée, corrompue et corruptrice ; l'une traçant, d'un pas libre et souverain, la voie du progrès ; l'autre se laissant aller servilement à la routine des passions.
D'où vient, pour une même race , et dans un même milieu, cette contradiction ou cette différence ? C'est que les uns ont réagi librement contre le torrent des fatalités physiques et sociales, les autres ont abdiqué leur liberté morale devant ces mêmes fatalités. Les premiers ont agi en hommes qui ont conscience de la souveraineté humaine et qui savent la défendre. Les seconds ont agi en automates qui consentent à laisser périr la liberté pour accepter un rôle d'esclaves. Les premiers font éclater la formule de M. Taine et ne sauraient y tenir. Les seconds ne peuvent y entrer qu'à la condition de réduire leur être moral à l'état de machine. Preuve évidente que tout ce qu'il y a en nous de l'homme repousse la formule, et que pour s'en accommpder, il faut descendre dans les tristes régions de l'animalité pure ou de la pure matière.
Impuissante à expliquer Tari, la théorie de M. Taine est bien plus impuissante encore à le produire. Bien plus, Tapplication d'une telle théorie amènerait infailliblement la ruine de l'art. Dans le passé nous rencontrons de grands siècles artistiques et littéraires. Pourquoi ? parce que ces siècles ont cru à Tidéal ; ils ont cru à Dieu, à l'âme, à la liberté, à la vertu. Ils ont cru aux mystères du monde invisible, aux espérances de l'immortalité, à une vie étemelle dans le sein de Dieu. Devant leur regard s'ouvrait l'horizon de Tinfini. L'idéal religieux, l'idéal moral et social, l'idéal en toutes choses, illuminait leur intelligence, agrandissait leur pensée, enflammait leur imagination, touchait leur cœur, fortifiait leur volonté, remplissait leur âme d'un enthousiasme divin, et versait, si j'ose ainsi parler, à toutes leurs facultés, celte lumière, cette flamme, cette inspiration créatrice qui est le génie même de l'art. Il y avait là une sève divine fécondée par une divine influence, et dans de telles conditions, l'art devait se déployer, dans toute sa richesse, comme une fleur qui s'épanouit, sur une tige toujours rajeunie, aux rayons d'un étemel soleil.
Mais figurez-vous maintenant des générations façonnées par le positivisme et parfaitement appropriées à la théorie de M. Taine. Au delà de l'enveloppe des sens et de la matière, elles ne voient rien, elles ne croient à rien, elles n'espèrent rien, elles n'aiment rien. Pour elles, Dieu n'est qu'un mythei la vertu un nom, l'éter-
ni té une chimère. Même dans l'ordre visible, ces grandes et saintes choses qui font palpiter nos cœurs, la famille, la patrie, Thumanîté, perdent leur grand sens, leur caractère moral, pour ne plus offrir à la pensée que lldée d'un assemblage plus ou moins vaste de facteurs matériels, de chiffres mécanisés, d'automates irresponsables qui peuvent encore mettre en branle la fibre de la jouissance ou de l'intérêt, mais qui ne sauraient plus faire naître la sublime folie du dévouement, de l'abnégation, du sacrifice. En toutes choses la sensation remplace le sentiment, l'image prend la place de ridée; Tinstinct aveugle et passionnely pour parler leur langue, se substitue à l'acte libre et moral. Qu'estce que l'âme? un mécanisme. Qu'est-ce que la liberté? l'impulsion fatale d'un mécanisme. Qu'est-ce que l'homme tout entier ? un mécanisme pur, engrené par une nécessité inexorable dans l'immense mécanisme de la nature. Plus de jeu libre des facultés, plus d'initiative morale, plus de direction souveraine de la vie, plus d'horizon pour la pensée. L'infini est effacé; l'idéal est mort ; la source des grandes conceptions et des émotions désintéressées est tarie. Et l'on voudrait que dans ce froid système delà matière et de la nécessité, il y eût encore une place pour l'inspiration artistique ! On voudrait que Tart qui ne vit que d'idéal, d'élan enthousiaste et de liberté, pût s'alimenter encore de ce réalisme morne et décoloré de l'existence et de la pensée I Hélas ! autant vaudrait demander la lumière
aux ténèbres et la vie à la mort. Nul sophisme ne saurait prévaloir contre l'invincible logique des choses. £t certes, oe qu'il faut chercher dans l'esthétique de M. Taine et dans toute esthétique du positivisme, ce n'est pas le berceau de l'art, mais son tombeau.
L'histoire de notre siècle nous en offre une preuve qu'on ne saurait trop méditer. Après le délire irréligieux et les ruines sanglantes de la Révolution, il se produisit dans les âmes, fatiguées de tant de doutes et de malheurs, une réaction universelle contre le scepticisme sensualiste et railleur du {dix-huitième siècle. Un spiritualisme élevé engagea, sous les formes les plus diverses et dans tous les domaines de la pensée, une lutte victorieuse contre la philosophie de la sensation qu'on aurait pu appeler, à bon droit, le positivisme de l'époque. L'apologétique chrétienne, maniée par des hommes du plus grand génie, sut faire resplendir l'idéal religieux, jusqu'alors si méconnu et si dédaigné, de tout l'éclat de son immortelle beauté. Une philosophie meilleure, reprenant la tradition de Platon et de l'École si hautement spiritualiste du dix-septîème siècle, releva l'idéal de la raison et de la conscience, avec une vigueur de logique, un entraînement d'éloquence, une ardeur de propagande qui semblaient devoir assurer pour toujours la défaite des doctrines de la sensation et de la matière. Une émulation généreuse s'empara des esprits. Chacun se proposait quelque noble but, quelque travail digne d'une ambition relevée, quelque
idéal de vérité, de justice, de liberté, de beauté artistique ou morale, qui le défendait contre lespréoccupa« tions égoïstes de l'intérêt matériel et des vulgaires
jouissances.
Aussi quelle passion de l'étude! Quel mouvement
des esprits I Quel élan enthousiaste des âmes I Quelle merveilleuse efflorescence des talents les plus divers dans les lettres, les sciences et les arts I Portée par un soufSe nouveau, la poésie prit des ailes, et puisant à la source de la véritable inspiration, elle sut redire, dans une langue sublime, les émotions et les aspirations les plus profondes de l'Âme et du siècle, vibrant tous les deux, si je puis ainsi parler, comme des harpes vivantes, au contact de Dieu, de la nature et des événements. Ce que la poésie chantait dans ses vers, la musique l'exprimait, avec non moins de bonheur, dans les œuvres magistrales qu'enfantait à Tenvi, avec une fécondité d'invention pour ainsi dire inépuisable, le génie des grands compositeurs. Quant à la peinture, jamais l'École française n'avait jeté un plus vif éclat, et quand on considère ce qu'elle a produit alors, sous ses plus illustres représentants, on ne sait ce qu'il faut admirer davantage, du dessin des uns, du coloris des autres, de l'inspiration si riche et si variée de tous.
Dans les divers genres de littérature, même renouvellement et même progrès. L'histoire si longtemps complice de l'esprit de parti et du dénigrement systématique, l'histoire prit un caractère plus scientifique
et plus sérieux, et remontant jusqu'aux sources de ses récits, rétablissant les faits dans leur vérité première, elle fut, dans son ensemble, une œuvre de justice et de réparation envers un passé trop ignoré ou trop calomnié. Et que dire de l'éloquence ? Que dire de cette parole fière et généreuse, qui jaillissait d'un grand esprit et d'un grand cœur comme l'éclair jaillit de la nue, et qui, prêtant à des vérités éternelles un accent nouveau, savait remuer les âmes comme on ne l'avait plus fait depuis Bossuet et saint Bernard, et réconcilier, au pied de la chaire sacrée, les besoins et les aspirations du siècle avec les dogmes et la morale éternelle de l'Évangile ? Que dire de cette langue nouvelle que faisait entendre du haut de la tribune politique, pour la défense des plus grands intérêts de la religion et de la justice, un homme d'une éloquence, d'une générosité, d'une hauteur d'âme incomparables, vrai soldat de la foi et de la liberté, et qui savait unir à l'intelligence la plus profonde de son temps, le dévouement le plus absolu aux causes et aux intérêts qui sont de tous les temps? Que dire du renouvellement de l'art chrétien et de cet esprit d'équité, de bienveillance, de religieux respect qu'on voyait succéder presque partout aux préjugés, aux défiances, aux rancunes du passé ? Ce fut une véritable renaissance, une véritable régénération de Tesprit humain dans le meilleur sens du mot, et si quelque chose nous console encore des
ruines et des tristesses de l'heure présente, c'est assu-
38à LES doctriKes positivistes
rément le souvenir des grandeurs intellectuelles et des conquêtes morales que nous devons à un passé si si récent et si beau.
Nous savons les défauts que peut relever la critique dans bien des œuvres de cette période. Mais il n'en est pas moins vrai que, dans son ensemble, la tendance hautement spiritualiste de la première moitié de noire siècle a produit des fruits admirables, et marqué une des grandes phases de Tesprit humain.
Et maintenant Jetons un coup d'œil sur la seconde moitié de ce même siècle et jugeons du contraste des tendances par la différence des résultats obtenus. Les idées positives se propagent, les mœurs se mettent à l'unisson des idées. La préoccupation des intérêts matériels et des plaisirs envahit de plus en plus les esprits. Partout se manifeste une certaine disposition à substituer la solution violente des faits à la solution pacifique des idées. L'école positiviste est celle qui obtient le plus de vogue.Lespratiques positivistes sont celles qui obtiennent le plus de succès. L'idéal meurt ou diminue dans un grand nombre d'âmes ; un souffie de servitude passe à travers le monde, et le courant général est loin d'entraîner la société vers les hauteurs.
Aussi quelle décadence visible dans les lettres, dans les arts et en toutes choses ! Gomme la médiocrité, la trivialité et moins que cela encore, infestent la littérature, la musique et toutes les productions soi-disant artistiques du temps I Quelle absence didées, de talent,
ET LEUR niFLUENCE 8UB LES LETTRES ET LES ARTS. 283
de style, de sens littéraire et*de sens moral, dans la plupart de ces publications courantes qui sont devenues, ayecles journaux et quelques revues, la lecture presque exclusive de ceux qui lisent encore I Quelle stérilité, en fait de talents nouveaux, après la sève si abondante de la première moitié du siècle I Où sont, depuis vingt ans, ceux qui devraient recueillir l'héritage de leurs éminents devanciers? Où sont les œuvres de la génération actuelle qu'on puisse mettre en balance avec les grands travaux et les grands résultats de l'époque précédente?
Et ce qui mérite de compter encore, ce qui porte le cachet d'une véritable supériorité, à qui le devons-nous, à peu d'exceptions près, sinon à ces vieillards illustres, à ces survivants d'un autre âge, qui ont su conserver, au milieu de notre décadence actuelle, le rayon de leur intelligence, la flamme de leurs jeunes années, les traditions du grand art et du jgrand talent, l'ardeur inépuisable de leur activité et de leur âme : représentants glorieux d'un passé évanoui, que l'esprit positif des contemporains comprend à peine, auquel il ne peut pas refuser une certaine admiration, mais dont il ne veut plus suivre la trace et qu'il se sent impuissant à atteindre. Et après eux? Chacun se pose cette question et nul n'ose y répondre. Mais chacun se dit qu'après eux les sommets du monde intellectuel auront baissé et qu'il se sera fait comme un obscurcissement sur l'horizon de la pensée humaine.
â84 LES DOCTRINES POSITIVISTES.
Et pourquoi cette décadence et cet amoindrissement de l'art et des lettres françaises, durant le quart de siècle qui vient de s'écouler ? Parce que le positivisme des opinions et des mœurs a tué l'idéal et ces longues ardeurs de travail, de progrès, de perfection, que lui seul peut inspirer, et sans lesquels on ne saurait faire rien de grand ; parce que l'esthétique réaliste de la matière a pénétré dans les systèmes et dans les habitudes, corrompu les esprits, flétri les talents, usé l'activité dans les plaisirs et dans les affaires, et mis le germe d'un dépérissement mortel dans cet art et ces lettres françaises jadis illustrées d'un éclat si beau. Encore si ces ruines étaient les seules que nous eussions à déplorer. Mais la pensée se voile de tristesse, quand on songe h l'abîme qui s'est creusé sous nos pas et dans lequel a disparu la grandeur de la patrie, après vingt années d'un régime qui lui-même n'était que le positivisme en grand, appliqué comme un agent de désorganisation universelle, à tous les éléments de la vie sociale, à toutes les forces vives de la nation.
Que faut-il de plus? Le règne du positivisme durant les fureurs de la dernière guerre civile a montré à l'univers entier jusqu'où ses adeptes poussent l'amour et le culte du Beau, et le vandalisme dans Varty pour nous servir d'une expression devenue célèbre, nous apparaît ainsi, en pratique, aussi bien qu'en théorie, comme le dernier mot et la dernière conclusion de l'esthétique de M. Taine.