‹ Les doctrines positivistes en France (volume 2)Chapitre 78 sur 135 · M. YlLbEMÀIN · texte numérisé non relu

M. YlLbEMÀIN

maîtres, le seul contrepoids traditionnel qu'elles aient su employer, je ne dis pas pour briser, mais pour renouveler, sous quelque despote nouveau, le régime de la même servitude.

Dans l'ancienne Grèce et dans la Rome des consuls, l'antique croyance, ou tout au moins, le sentiment intime de la personnalité divine et de la liberté humaine s'était maintenu vivace dans les âmes. Les fables du polythéisme l'avaient obscurci, il est vrai, en prétendant l'exagérer, et la honteuse plaie de l'esclavage, pour ne rappeler qu'elle seule, est là pour attester jusqu'à quel point la vraie notion de l'homme s'était altérée avec la notion de Dieu. Cependant, — et le polythéisme lui-même en est la preuve, — pour les Grecs et les Romains, ni la divinité n'était une vaine abstraction, ni la liberté une simple métaphore. Aussi ces peuples avaient-ils su constituer et maintenir durant des siècles, à travers bien des luttes et des vicissitudes, un pouvoir assujetti aux lois et contenu par le contrôle des assemblées ; une liberté restreinte à un petit nombre, il est vrai, mais enfin une liberté politique, glorieuse et féconde, balancée, elle aussi, par le contrepoids des institutions et du pouvoir. Mais quand les doctrines e matérialisme et d'athéisme eurent pénétré au sein de ces cités ; quand la corruption des mœurs eut suivi la chute des croyances ; quand les âmes s'énervèrent au sein du scepticisme, du luxe et de la mollesse ; quand les splendeurs de la civilisation

matérielle ne servirent plus qu'à voiler et à dissimuler la décadence de toute grandeur morale ; quand sous ces fastueux monuments de la Grèce des rhéteurs et de la Rome des Césars, ne s'agitèrent plus que les ombres du passé, alors aussi s'écroula l'édifice politique qui avait abrité, pendant des siècles, la gloire et la fortune de ces peuples. La Grèce abdiqua devant l'épée de Rome; et Rome elle-même, devenue le jouet des monstres les plus exécrables qui aient lassé la patience du genre humain, Rome traîna, à travers les orgies du pouvoir, l'avilissement du Sénat, les fantaisies du prétoire, les exactions du fisc, la ruine des municipes, les saturnales de la plèbe et la misère des peuples, je ne sais quelle vieillesse caduque et avilie que l'épée d'un barbare fit disparaître, en un jour de justice et de vengeance, dans le silence de l'oubli et de la mort.

« Se dompter soi-même^ a dit l'illustre M. de Tocque^ille, c'est le sec^'et de ia force. » Ce secret, nulle religion n'a su, comme le christianisme, l'enseigner et le pratiquer dans la vie des individus et des peuples. Mais aussi, dans nulle religion, la personnalité divine et humaine n'est mise dans un relief aussi tranché et aussi puissant. Dans aucune, l'action perpétuellement libre de Dieu et de l'homme n'est affirmée avec autant de vigueur et d'éclat. Renoncer à soi, se dompter soimême, assurer le triomphe de la liberté morale, voilà bien le fond de la doctrine dont le maître a dit : « Si

quelqu'un veut me suivre^ quil renonce à sai-itiéme, qu*il prenne sa cririx et qu'il me suive • ». Aussi sous le glaive des Césars comme sous la croix des Pontifes, dans les épreuves de la persécution comme dans celles non moins redoutables du triomphe, au sein de la paix comme au milieu des tourmentes sociales, le christianisme a su créer ce qu'il y a de plus grand et de plus difficile : des âmes. Il a su fonder la liberté la plus haute et la plus glorieuse de toutes, la sainte, la parfaite liberté des âmes ; et dans un monde fatigué et brisé du poids de tant de tyrannies, on vit reparaître, grâce à lui, pour ne plus disparaître jamais, la libertémaîtresse qui est le principe et l'âme de toutes les autres, l'inviolable liberté des enfants de Dieu.

Domptant sous TefTort de la vertu les instincts les plus rebelles, il a su former, comme on ne l'avait jamais fait jusqu'alors, des âmes fortes et héroïques, à la fois humbles et ûères, libres et soumises, esclaves du droit et de la justice, mais indomptables à toutes les séductions de la flatterie, à toutes les menaces de la violence; d'une personnalité d'autant plus haute et plus virile que le sentiment chrétien les marquait d'une plus vive empreinte ; d'une obéissance d'autant plus réglée qu'elles avaient un sentiment plus profond de leur dignité ; d'une indépendance d'autant plus souveraine que la règle de la justice dominait davantage

Page 1