‹ Les doctrines positivistes en FranceChapitre 34 sur 107 · LES DOCTRINES POSITIVISTES ET LE SCEPTICISME ABSOLU · texte numérisé non relu

LES DOCTRINES POSITIVISTES ET LE SCEPTICISME ABSOLU

mun ou de la révélation, toute évidence sans exception, est contrôlée, vérifiée, constatée par l'évidence des principes. Cette évidence des principes de la raison, constitue, en tout temps, en tout lieu, pour tout homme, la lumière, la règle, le critérium souverain de la certitude. La repousser, c'est donc repousser la raison. La mutiler, c'est paralyser la raison. Bien plus, la mutiler, c'est la nier ; et la nier, c'est anéantir du même .coup, toute évidence et toute raison. De quel droit puis-je affirmer l'évidence des principes de la raison morale, si, par un caprice insensé, je récuse l'évidence non moins lumineuse, non moins absolue des axiomes de la raison pure ? De quel droit puis-je maintenir l'évidence des faits, quand je renverse témérairement l'évidence des principes et des idées? De quel droit puis-je nier l'autorité et l'évidence d'un axiome, qu,and ailleurs, ou peut-être dans le raisonnement même où je la nie, je reconnais et proclame l'autorité de cette même évidence?

Or que font les philosophes que nous combattons ? Kant affirme Dieu et l'immortalité de l'âme, parce qu'il les conçoit comme l'unique raison suffisante de la loi et de la sanction morales. De leur côté, MM. Renan, Littré et Taine affirment l'existence de la matière, la réalité du monde extérieur, les lois constaùtès et générales de la nature, l'unité et l'immutabilité de l'ordre universel, la substances des êtres organiques, la

vie des êtres organisés, la sensibilité des bêtes, l'intelligence et la raison des autres hommes (toutes choses qu'ils ne sauraient percevoir directement par les sens), parce qu'ils les conçoivent comme Vvnique raison suffisante des faits et des phénomènes qui frappent leurs regards. A son tour, la raison des plus grands philosophes, appuyée de la raison universelle du genre humain, affirme, d'une affirmation invincible et cons- ' tante, un Dieu absolu, souverainement puissant, intelligent et libre, par conséquent un Dieu conscient, personnel, infini, parfait, comme l'unique raison suffisante des existences contingentes de cet univers, de l'ordre et du mouvement des êtres, de la raison et de la liberté de l'homme, de la loi et de la responsabilité morales, de l'idée même que nous avons de l'infini ei^ du parfait, ainsi que des principes d'étemelle vérité qui sont la base et la lumière de notre raison. De parl> et d'autre, c'est le même point d'appui, le même procédé rationnel, la même nécessité logique, par conséquent la même évidence et la même certitude.

De part et d'autre, le point de départ se résume dans les faits concrets et positifs, directement soumis ànotre observation. De part et d'autre, le point d'appui de la raison se trouve dans le principe éternel et nécessaire de causalité ou de raison suffisante. De part et d'autre, le procédé dialectique de l'esprit n'est autre chose que l'induction logique ou rationnelle, prise dans toute sa rigueur. De part et d'autre, en un mot, l'évidence pré-

sente les mêmes caractères, porte les mêmes titres, resplendit du même éclat.

Elle est donc tout d'une pièce. Il faut l'admettre ou la rejeter tout entière. Si vous la repoussez en un seul point, vous vous enlevez le droit de l'invoquer en quoi que ce soit. La mutiler arbitrairement, c'est logiquement l'anéantir ; c'est briser le ressort de tout raisonnement et de toute certitude ; c'est se condamner à un scepticisme sans remède. Si vous niez le Dieu personnel, infini et parfait, que la raison la plus sévère conçoit comme l'unique raison suffisante et suprême des manifestations de l'ordre physique, intellectuel et moral, je nierai, au même titre, la matière, les forces, les lois, les causes et les substances que vous concevez, dites-vous, comme l'unique raison immédiate et directe des phénomènes que vous soumettez à votre analyse. Donc de deux choses l'une : ou vous admettrez le Dieu de la raison naturelle et philosophique, ou vous nierez les substances et les lois du monde ; vous nierez votre entendement, seule raison suffisante de vos pensées ; votre volonté, seule raison suffisante de vos actes ; les facultés de notre être, seule raison suffisante des phénomènes de notre vie ; vous nierez le principe de contradiction, puisque vous mettez la contradiction systématique dans votre logique ; vous nierez le principe de causalité et de raison suffisante, puisque vous posez en principe qu'on peut affirmer l'univers sans la cause

qui seule peut le produire, et sans la raison qui seule peut l'expliquer. Vous nierez donc la raison ; vous vous nierez vous-mêmes, et votre système tout entier, ne sera plus qu'une affirmation sans principe, un édifice sans base, un rêve sans objet, un fantôme sans réalité ; chimère bizarre d'une pensée déracinée d'ellemême, et qui retombe, bon gré, mal gré, sous le poids des principes outragés, dans l'abîme sans fond de l'absurde palpable et du doute absolu.

Oui, on ne saurait trop le redire, la raison, la logique, la vérité, l'évidence, forment un.tout indivisible qu'on ne saurait ébranler en un seul point sans s'exposer à le briser en son entier. Elles sont la règle éternelle et absolue du vrai dans l'esprit. S'affranchir arbitrairement, en un cas donné, de la souveraineté de cette règle, c'est abolir la règle elle-même ; c'est décréter le règne de l'anarchie systématique dans le monde des intelligences. Et cependant à quoi s'emploient le génie de la négation, la manie des systèmes, l'infatuation des opinions personnelles, la mode du paradoxe, l'esprit de secte et de division, à quoi, sinon à mutiler, à briser et à disperser, au gré d'un aveugle caprice, le faisceau indissoluble de la raison, de la vérité et de l'évidence ? Que font-ils sinon rouler, avec une incurable obstination, dans le même cercle d'opinions étroites, incomplètes, exclusives et fragmentaires, qui, sans cesse, se heurtent, se renversent, s'annullent les unes les autres» également impuissantes soit à atta-

ET LE SCEPTICISME ABSOLU. iil

quer, soit à se défendre, parce que, en tronquant la vérité et Tévidence, elles brisent entre leurs mains Tarme de la logique, sans laquelle rien ne vaut, rien même ne se conçoit ? Que font ils, en un mot, sinon isoler, voiler et égarer en tous sens les rayons multiples de la vérité, au lieu de les associer et de les fixer dans l'unité d'une vaste et lumineuse synthèse ?

Passant sans cesse aux extrêmes les plus intolérables, l'esprit de vertige et d'erreur s'emprisonnera tantôt dans un idéalisme effréné qui niera toutes les réalités du monde des sens, tantôt dans \in sensualisme superficiel qui, à son tour, repoussera toutes les réalités du monde de la raison. Aujourd'hui ce sera un fidéisme illusoire qui aura la prétention d'asseoir Tordre surnaturel sur les ruines de la raison naturelle ; demain, un rationalisme systématique qui, par un sophisme inverse, se flattera d'établir l'empire de la raison sur les débris de Tordre surnaturel et divin. Epris de sa grandeur et de sa force, l'esprit des uns, emporté par un mysticisme outré et chimérique, se promet d'arriver directement à la pleine possession de l'absolu ; tandis que d'autres fatigués de leurs déceptions, désespérant à la fois de la vérité et d'eux-mêmes, s'en vont chercher, dans un scepticisme énervant, je ne sais quel repos triste et lugubre qu'on dirait le sommeil môme de la mort.

Telle est surtout la méthode du positivisme. Ah I ne serait-il pas temps de recueillir les leçons du passé et d'en finir, une fois pour toutes, avec ces tentatives

égoïstes de systèmes incomplets, de principes mutilés, de logiques renversées, de méthodes exclusives, d'excentricités raisonnées ; tranchons le mot, de badinage, de romantisme ou de charlatanisme philosophiques, qui ont été de tout temps le désespoir de la raison, et auxquelles on peut prédire d'avance une prompte et honteuse ruine ? Ne serait-il pas temps de comprendre qu'il n'est pas plus en notre pouvoir d'anéantir les

éléments constitutifs du monde intellectuel et moral, que de supprimer les lois et les atomes du monde physique, et que la force des choses écrasera, tôt ou tard, toutes ces théories éphémères qui promettent aux dupes de l'avenir une raison, une vérité, une religion, une logique nouvelles ; comme si toutes ces grandes et saintes choses dataient d'aujourd'hui seulement ; comme si, dans leur essence, elles n'étaient pas étemelles, ainsi que Dieu lui-même ; comme si tout homme, par cela seul qu'il est homme, n'en portait dans son âme la puissante et ineffaçable empreinte ; comme si, depuis son apparition sur cette terre jusqu'aux révélations du xix' siècle, les lois de la vérité, de la logique et de la conscience avaient été ignorées ou suspendues ; comme si enfin, pour vivre de la vie intellectuelle et morale, de la vie religieuse et sociale, elle avait dû attendre qu'un empirique privilégié de notre temps lui révélât les lois de la vie ?

Oui, sous peine de n'être qu'une ironie ou une illusion, toute doctrine doit admettre toute vérité, tout

axiome, toute raison, toute évidence. Si elle ne reconnaît pas tout cela, dans toute son inflexible rigueur, elle se se condamne à n'être rien. Or, le scepticisme positiviste, aussi bien que celui de Kant, méconnait cette loi suprême de toute investigation doctrinale. L'un et l'autre, nous l'avons vu, violent les axiomes, mutilent la raison et l'évidence ; l'un et l'autre renversent la base sur laquelle ils prétendent s'appuyer ; l'un et l'autre, par conséquent, sont condamnés, par la logique la plus élémentaire, à l'alternative d'alBrmer les évidences qu'ils nient, ou de nier les évidences qu'ils affirment. Le dilemme ne laisse pas de milieu. On admet l'évidence logique des axiomes ou on ne l'admet pas ; si on la reconnaît, il faut admettre le Dieu parfait et infini qu'elle nous révèle au même titre, avec la même nécessité, et, si j'ose le dire, avec plus d'éclat encore que tout le reste ; si on la rejette, il faut renoncer à tout, se parquer dans le scepticisme absolu, et porter à jamais le deuil de toute vérité. D'accord avec la foi des peuples, la raison des plus grands d'entre les philosophes a fait son choix : aux positivistes de faire le leur.

Page 1