Darwin, De V Origine et de la formaiiou des espèces
étemel et nécessaire les emportant à travers le vide infini ; un olinamen bien ménagé qui leur permit de se rencontrer, et par dessus tout, le hasard, régnant, en souverain, au milieu de cette mêlée des éléments. Grâce à cet ensemble de moyens, les combinaisons nécessaires se sont établies, et des millions de vies ont jailli, sur des millions de mondes, du choc en appa* rence si désordonné des atomes. Le seul inconvénient de ce système, c'est de paraître un peu trop rudimentaire. Lamark Ta senti. Il a jugé convenable de le perfectionner, et voici quelle est, selon lui, la méthode suivie par les atomes pour créer les espèces vivantes. Il y a deux facteurs de la vie: un facteur essentiel^ que Lamark appelle le pouvoir de la vie, et qui tend à réaliser, dans un ordre parfaitement gradué, une série non interrompue d'organismes animaux ; un fac« leur modifiant^ qu'il appelle l'action des milieux^ et qui a pour effet de déterminer des interruptions et des déviations dans la marche ascendante du pouvoir de la vie. L'action des milieux étant une cause perturba* trice, ce n'est pas elle, on le conçoit, qui crée l'échelle des formes organiques. Ce qui la crée, c'est le facteur essentiel, c'est le pouvoir de la vie. Qu'est-ce que ce pouvoir ? Selon Lamark, il se résume dans un double agent, à savoir: le besoin et Vhabiiude, Le besoin crée les organes, et Thabitude les modifie. Certaines molécules, par exemple, placées dans certains milieux, éprouveront le besoin de respirer, de marcher,
de nager, de voler. Le besoin leur créera des poumons, des piedsy des nageoires ou des ailes. Le besoin de dévorer une proie vivante armera tel agrégat de molécules déjà organisées, de dents, de griffes et d'organes de digestion, en harmonie avec leur besoin et leur milieu. Celui de brouter l'herbe et de la ruminer en fera tout autant pour d'autres agrégats moléculaires, et ainsi en va-t-il pour toutes les espèces vivantes. Ce que la baguette magique du besoin ne saurait produire, l'expérience ou Vhabitude se chargera de le réaliser. Sous l'empire du besoin, certaines molécules n'auront réussi d'abord qu'à façonner un simple nerf optique ou acoustique, un simple canal intestinal, un simple rudiment de bras, de jambe ou de moelle épinière. Mais qu'on ne s'y trompe pas: à force d'exercice, le nerf optique deviendra le mécanisme de l'œil ; le nerf acoustique, le savant appareil de l'ouïe ; le canal intestinal se transformera en un organisme très-compliqué, qui se mettra en rapport avec des appareils de respiration et de circulation plus compliqués encore. Le grossier rudiment, attaché d'abord à. l'omoplate, s'allongera en bras ; celui que le besoin avait soudé aux os du bassin, s'étendra enjambe. L'expérience et l'exercice aidant, les jambes seront munies de pieds, les bras seront armés de mains ; la moelle épinière, s'épanouissant à son tour en une masse encéphalique, élargira la vertèbre supérieure, la transformera en crâne, et fournira de la
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sorte à ces infatigables ouvrières du progrès qu'on appelle les moléculesy le puissant instrument de la pensée. C'est ainsi que toutes les formes de la vie ont surgi sur le globe. C'est ainsi que s'est organisée, depuis l'infusoire jusqu'à la baleine, depuis le mollusque enchaîné à son rocher jusqu'à l'aigle qui plane dans Ips airs, depuis la mousse des terres primitives jusqu'au roi de la civilisation, cette immense hiérarchie d'existences, à travers lesquelles passe et repasse, d'un courant perpétuel, la flamme sacrée de la vie.