Ibid
mordiales, principe permanent de toutes les existences successives de ce monde, ce sont les atomes ou les molécules inorganiques de la matière. Vatome est le principe et le terme des choses. Tout émane de lui ; tout se résout en lui. Il a son tout-puissant levier ; c'est le besoin de marche et de progrès. * Il a son immanquable point d*appui ; « c*est le temps^ le grand coefficient de l'étemel devenir. » * Le besoin de marche et le temps, en fautril davantage aux atomes pour créer le système des mondes ?
Pour écarter toute équivoque, notez qu'il s'agit bien ici des atomes de ces soixante-cinq ou soixantedix corps simples qu'on a vus passer jusqu'à ce jour par le creuset des savants. Notez que la nomenclature chimique nous fait connaître les noms de ces diverses catégories d'atomes. Notez qu'il suffit de parcourir un manuel de chimie ou de physique, pour être renseigné sur les propriétés constitutives, élémentaires et permanentes de ces principes des choses. Notez que les atomes primitifs n'ont pas péri ; que, malgré leur « besoin de progrès, » des myriades d'atomes n'ont pas éprouvé jusqu'ici le moindre besoin de progresser, de se développer, de se transformer, et qu'en dépit «du grand coefficient de l'étemel devenir, » la presque totalité de ces corpuscules a persisté à croupir dans l'état
i. Ket)ue des DeuJif'Mondes, 15 octobre 1863. 2. Jbid.
primitif, sous le régime mécanique, moléculaire, inorganique pur. Notez enfin que ceux mômes des atomes qui ont la bonne fortune d'arriver à l'organisation, ne font que la traverser en toute hâte et que ni le besoin de progrès, ni le grand coefficient de Tétemel devenir^ ne peuvent les empêcher de retomber misérablement dans la barbarie de leur premier état.
Ceci entendu, il faut nous engager sur les pas de M. Renan, faire abstraction de ses grands mots et de ses vagues formules, et nous expliquer en détail, aussi clairement que possible, comment les atomes, armés de leur besoin de progrès et munis de leur grand coefficient^ s'y sont pris pour construire, dans son ensemble et dans ses détails, le prodigieux univers que nous avons devant nos yeux.
Purement mécaniques d'abord, les atomes, poussés par un ressort interne, se transforment un jour en molécules chimiques, capables de s'unir, de se combiner et de se grouper. AggloméréSj comme telles, en une masse informe et indistincte, elles se ndiettent, Un autre jour, à se séparer les unes des autres, à franchir des distances énormes, inégales, il est vrai, mais mathématiquement proportionnées à leur nombre, à s'agglomérer de nouveau en masses colossales suivant « un cadre tracé d'avance* )> (apparemment par les molécules elles-mêmes), et à créer ainsi
U Renan, Revue des Deux-Mondes, 15 oct. 1863.
ET LA SCIENCE. IJSl
tous ces innombrables soleils, disséminés, comme autant de centres lumineux , dans l'espace sans bornes. Arrivées là, elles se donnent une nouvelle impulsion, se mettent une seconde fois en marche, se groupent et s'unissent de nouveau, se disposent en globes dociles, sur un plan uniforme, autour du soleil central : en ayant soin, bien entendu^ de ne pas se heurter, de ne pas se confondre, de ne pas s'aventurer dans des positions excentriques, de bien tracer leur orbite, d'en respecter la tangente, d'en calculer la courbe, de régler leur vitesse en conséquence , d'équilibrer la force centripète et la force centrifuge^ de combiner le mouvement de rotation sur elles-mêmes avec leur mouvement de translation autour du soleil, d'établir une proportion géométriquement précise entre leurs masses, leurs vitesses, et leurs distances, et de réaliser ainsi, tout aveuglés qu'elles sont et sans avoir jamais'étudié les mathématiques, ce prodige dô mécanique et de calcul, qui confondait d'admiration le génie d'un Kepler et d'un Newton.
Le problème aurait pu embarrasser un lauréat dô l'école polytechnique. Pour les molécules, ce n'était qu'un jeu. On ne sait pas trop, sans doute, en vertu de quelle loi les molécules du soleil se sont avisées de se mettre en mouvement et de se disperser dans l'espace. On ne sait pas non plus, en vertu de quelle entente cordiale, celles de Mercure, de Jupiter, de Neptune et des autres planètes, lancées par la même
152 LES DOCTRIMES POSITIVISTES
impulsion, se sont si sagement rangées sur la tangente des orbites les plus inégalement concentriques. Mais peu importe. Elles y sont : c'est leur affaire. Seulement comme les molécules de Mercure risquent d'être à tout moment absorbées par le soleil, elles on pris la précaution d'accélérer le pas. Celles de Neptune, au contraire, moins menacées de ce côté, ont pu adopter une marche plus lente et plus majestueuse. Celles des autres planètes sont arrivées, sans le savoir, à une intelligence tout aussi nette de leur situation. Toutes ont compris, avec une touchante unanimité, que l'attraction s* exerce en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances. C'était, il faut le croire, le mot d'ordre des molécules et l'on doit leur rendre la justice que nulle n'a manqué à la consigne.
En prévision des futures saisons de l'année, les molécules de notre Terre n'ont pas manqué d'incliner leur axe de rotation sur l'écliptique de leur orbite. Pour charmer nos longues nuits d'hiver, un certain nombre s'est détaché a une certaine distance et voilà la terre escortée de son satellite. Même procédé pour les satellites de Jupiter. A en juger par les lois de l'analogie, les molécules planétaires des autres systèmes ont eu la chance de découvrir et de réaliser des combinaisons non moins étonnantes. Partout ce sont les mêmes évolutions à la fois compliquées et harmonieuses. Partout les problèmes les plus formidables du
calcul sont résolus avec une précision qui frappait d'épouvante l'esprit d'un Lcibnitz ou d'un Pascal. On s'étonne parfois qu'il faille tant d'intelligence pour faire une simple horloge astronomique. Cet étonnement cessera si l'on réfléchit que les molécules chimiques, poussées par « le besoin de marche et de progrès », ont combiné, dessiné, réalisé, sans le moindre embarras, tous les rouages les plus compliqués, tous les mouvements les plus délicats et les plus gigantesques de ce mécanisme des mondes astronomiques dont chaque scintillement et chaque oscillation marquent, en traits de flamme, sur le cadran du temps, l'éternelle harmonie des sphères.
Le monde sidéral et planétaire existe. Notre terre roule sur son orbite. Mais ce n'est encore, ainsi que le fait observer M. About, qu'une masse inorganique, inanimée, tandis qu'à l'heure où nous traçons ces lignes, la vie circule sous des myriades de formes, à travers des myriades d'organismes , sur tous les points de ce vaste globe. D'où vient cette vie? D'où viennent ces innombrables espèces, disposées, comme autant de types immuables, à tous les degrés du règne végétal et animal? Gomment la distance qui sépare la matière brute de ce torrent de vie organique, comment cette distance a-t-elle été franchie ? Qui a jeté un pont sur ces abîmes? Qui a semé la vie, h pleines mains , dans l'empire jusqu'alors silencieux de la mort ?
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Question pressante, mais à laquelle il n'est pas difficile de trouver une réponse. Puisque les molécules ont tant fait que de résoudre, à elles seules^le problème de la mécanique céleste, il serait étrange qu'elles fussent arrêtées par le problème delà vi^. La méthode de construire une cellule végétale ou animale serait' elle, par hasard, plus inabordable que celle de mettre en branle et de gouverner, sans défaillir, l'armée des étoiles ? Gomment le serait-elle, puisque la science constate trois méthodes d'organisation vitale, et que l'embarras de choisir était le seul qui pût entraver les ingénieuses ouvrières de la vie? De ces trois méthodes la première a été indiquée par Démocrite et Épicure ;* la seconde par Lamark ; ^ la troisième par l'anglais Darwin. ^ Cette dernière, au dire de M. Renan, est sans contredit dans la voie de la grande explication du monde et de la vraie philosophie. Elle est supérieure, parait-il, aux deux premières ; mais toutes, sans exception, sont dignes de remarque, et c'est le
cas, ou jamais, de les faire connaître au lecteur.
Et, d'abord, que fallait-il aux atomes d'Épicure et de Lucrèce pour construire, non-seulement le mécanisme de la terre et des cieux, mais tous les organismes les plus variés et les plus ingénieux de la vie ? Un crochet attaché aux flancs de chacun; un mouvement