‹ Les doctrines positivistes en FranceChapitre 5 sur 107 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

MM. Comte et Littré. <— Origines du positivisme. ~ La méthode expérimentale. —L'esprit positif. — Le scepticisme métaphysique. — Principe fondamental du positivisme. — La Doctrine positiviste: 1* une classification des sciences ; 2* la loi de Thisloirc. — Etat théologique, métaphysique et positif. — Fond du système. — Négation de Dieu, de Tâmc, de*la liberté, de Tim* mortalité.— Religion de MM. Comte et Littré.

L'École positiviste doit son origine à M. Comte, ancien élève de l'École polytechnique, ancien répétiteur d'analyse transcendante et de mécanique rationnelle à

cette école, auteur d'un Cours de philosophie positive et d'un Traité de sociologie • où il institue, dit-il, la religion de l'humanité » . Esprit purement scientifique, exclusivement préoccupé de faits et de chifi'res, âme honnête et loyale, au dire de M. Guizot, mais pleine d'illusions, novateur chimérique, infatué de ses idées et de ses rêves, il se posa en révélateur d'un dogme nouveau, et traça les lignes principales du système qui fut continué et développé par ses disciples. Parmi

ceux-ci, le plas ferrent, sans contredit, et le plus do- ,cile, est M. Liltré, membre de l'Institut, traducteur de la Vie de Jésus du D' Strauss, que nous pouvons considérer, dès maintenant, comme Torganisateur définitif de la doctrine et comme Thiérophante de la jeune Ecole. Dissertateur dogmatique, froid, austère, impassible, toujours courbé sur les mômes idées, toujours tourné vers le môme horizon ; abstrait comme un logicien, enthousiaste comme un illuminé, persuadé que son système est la solution complète de tous les problèmes de l'histoire, M. Littré est plus qu'un philologue, plus qu'un savant, plus qu'un doctrinaire. Il est, à en juger par ses écrits, le prophète de la foi nouvelle, qui recueillera désormais les épaves des antiques croyances et abritera, dans le naufrage des espérances illusoires et des traditions surannées, les destinées futures de l'humanité. En observant d'un regard attentif les hommes et les choses de son temps, il a compris, dit-il, « que toute théologie, toute royauté s'en vont ; que le surnaturalisme n'est qu'une hypothèse indécise et troublée, toujours en contradiction avec la réalité ; que le régime mental^ auquel on soumet les générations actuelles, régime à moitié théologique, à moitié métaphysique, est tout composé de contradictions. Autrefois, sans doute, le catholicisme a sufQ à son temps; maintenant l'ancien dogme est stérile, l'ancienne foi est éteinte. Il faut donc un nouveau dogme, un nouveau régime, un nouveau culte, et ce

culte, ce régime, ce dogme, c'est au positivisme qu'il appartient de nous les donner.

Ayant d'exposer ce système, il sera bon de signaler les causes auxquelles il doit son origine et qui en font toute la force et tout le danger. Ces causes peuvent se ramener aux trois suivantes : remploi trop exclusif de la méthode expérimentale ; les tendances matérielles ou, pour mieux dire, lesprit positif de la société contemporaine ; enfin le scepticisme métaphysique mis en vogue par la critique de Kant et dont l'influence se fait sentir dans la plupart des systèmes philosophiques de ces derniers temps. Telle est, en effet, la faiblesse de l'esprit humain, qu'il ne peut s'occuper longuement d*une étude, sans subordonner bientôt tout le reste aux problèmes qui sont l'objet de ses recherches, aux procédés qu'il met en œuvre pour les résoudre aux résultats qu'il obtient ou croit obtenir et dont il subit le charme. Les esprits mathématiques et spéculatifs auront une prédilection marquée pour les méthodes à priori, et c'est parmi eux que l'idéalisme trouve ses défenseurs les plus illustres et les plus convaincus. Ceux, au contraire, qui font des sciences physiques et naturelles l'objet de leurs ardentes investigations, ceux-là se passionneront pour l'induction expérimentale et, s'ils n'y prennent garde, ils seront tentés de la considérer comme l'unique moyen de connaître la vérité, et chercheront dans les théories sensualistes, comme le démontre l'histoire de la philo-

Sophie, l'unique solution du problème de nos idées. Voilà trois siècles que nous assistons aux plus merveil« leuses découvertes de la science. Chaque jour célèbre, par quelque nouvelle conquête, la puissance et la fécondité de la méthode expérimentale. Or, si les sciences qu'elle organise sont précisément celles qu'on appelle les sciences positives, comment ne serait- on pas amené à croire qu'elle aussi s'offre à notre impatiente curiosité comme la méthode positive par excellence ? C'est à cette tentation qu'ont succombé les chefs de l'École dont nous parlons. C'est pour ce motif qu'ils font de l'induction la méthode exclusive de leur système. C'est par des considérations analogues que le public plus particulièrement adonné à l'étude des sciences, témoigne une faveur si étrange à ce même système, et c'est ainsi que la préoccupation trop exclusive d'une méthode dont on ne saurait trop vanter le mérite, quand on la maintient à sa place et dans ses limites, peut prédisposer les esprits aux plus dangereuses erreurs.

Cette disposition n'agit que sur les esprits cultivés. Il en est une autre dont l'influence se fait sentir partout. Ce sont les tendances matérielles de notre époque ou, si l'on aime mieux, l'esprit positif qui menace de prévaloir en toutes choses. Un esprit positif peut être doué des qualités les plus éminentes. Il n'exclut ni la générosité, ni les hautes convictions religieuses et morales. Seulement,il procédera pour toutes les questions

à résoudre, avec une circonspection, une mesure, un bon sens ferme et parfois exigeant, qui le garantiront des entraînements de Hmagination et de tout enthousiasme irréfléchi. L*esprit positifs au contraire, est un esprit terrestre, dominé par le soin des intérêts matériels, fermé aux horizons de TinOni, n'accordant de

valeur réellet qu'au monde des sens, à ce qui est visible et palpable, et reléguant dans le monde des chimères ou de l'inconnu, tout ce qui dépasse le niveau de la matière. C'est, en un mot, le matérialisme des instincts, des habitudes et des mœurs pesant d'un poids toujours plus lourd sur les tendances et les aspirations de la pensée : esprit redoutable, difflcile à contenir, plus difficile encore à corriger, et dont l'action incessante prépare en quelque sorte d'avance, dans l'âme d'un grand nombre, le terrain qu'il faut au positivisme pour assurer son triomphe.

Enfin, il est incontestable que le scepticisnœ de Rant, faible par sa critique, comme il sera aisé de le prouver, mais puissant par l'autorité du nom sous lequel il s'abrite, a engendré dans la plupart des systèmes modernes une certaine défiance de la raison, un certain préjugé hostile aux lois, aux idées, au monde infini de la raison, à la réalité, ou du moins à la connaissance scientifique et certaine de ce monde. Cette disposition sceptique, jointe à ce qu'un grand esprit a si bien nommé l'horreur de Vinfini^ explique les défaillances de la raison contemporaine et la vogue

bruyante qu'ont su obtenir en peu de temps les doctrines en apparence les plus vides et les plus antipathiques de l'École que nous combattons.

Là est le véritable danger de cette École, et des souvenirs récents prouvent à satiété combien est réel et profond le mal que, depuis bien des années déjà, nous avions signalé.

Et maintenant, en quoi consistent les doctrines du Positivisme ? Quel est son principe, sa théorie, sa méthode, son résultat ? C'est ce qu'une rapide analyse du système nous fera connaître.

Le principe fondamental du positivisme, c'est qu'il n'y a de réel et d'accessible à la connaissance que le relatif, le limité, le fini ; que Vàbsolu, le parfait, l'infini n'est qu'une idée, un idéal, une abstraction dont la connaissance réelle est inaccessible à l'esprit, et qui dès lors, en tout état de cause, ne saurait être au regard de la science, qu'une hypothèse fictive, une pure chimère. « L'immutabilité des lois naturelles, dit M. Littré, à rencontre des théologies qui introduisent des interventions surnaturelles : le monde spéculatif limité, à rencontre de la métaphysique, qui poursuit l'infini et l'absolu ; telle est la double base sur laquelle repose la philosophie positive ^ » — « Essence des choses, causes dernières, questions théologiques et métaphysiques, tout cela est en dehors de l'expérience.

i. CONSBRVATIOIf, RÉVOLUTIOîC, POSITIVISME, p fil.

L*esprit hamain, de quelque manière qu*il s'ingénie, n'a aucun moyen d'y atteindre *. » — «L'esprit positif a successivement fermé toutes les issues à l'esprit théologique et métaphysique, en dévoilant successivement la condition d'existence de tous les phénomènes acces^ibks et l'impossibilité de rien atteindre au delà K

— a L'absolu est inaccessible à l'esprit humain, nonseulement en philosophie, mais en toutes choses '. i> — Les notions absolues ne sont susceptibles ni de démonstration, ni de réfutation *. u Ainsi l'absolu est mis en dehors de la science. Le positivisme lui oppose ane simple fin de non-recevoir. Il supprime toute théologie ou connaissance de Dieu, toute métaphysique ou connaissance des causes premières. « La philosophie positive ne nie rien et n'affirme rien sur les causes premières et finales. Nous ne savons rien sur la cause de l'univers et des habitants qu'il renferme \ »

— «Les idéalisations théologiqueSy » c'est-àdire nos idées sur Dieu « ne furent jamais que fictives *. — Les êtres théologiques nont d'existence que dans Vesprit '. » En un mot, « la philosophie soit théologique, soit métaphysique s'occupe de Vabsolu » qui est purement

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