Renan, Leçon d^ouvertMre au Collège de France
Et quand on considère Tignorance inconcevable qui règne presque universellement en matière de religion ; la faiblesse prodigieuse des études philosophiques ; la curiosité intempérante et maladive des esprits; l'attrait de la nouveauté; le goût de Tétrange ; les séductions de la témérité ; l'appoint d'une immense publicité; l'impuissance de tant de lecteurs à démêler la vérité et le sophisme ; quand on songe combien, devant cette redoutable circulation de l'erreur, les esprits sont faibles et désarmés, comment ne pas s'effrayer de l'empire croissant que les doctrines de scepticisme et d'athéisme devront exercer sur les âmes?
Ajoutez le concours incessant des passions d'orgueil et de volupté, dont l'impatience rencontre dans ces mêmes doctrines un moyen facile de se débarrasser de l'importune tutelle de la religion et de la morale. Ajoutez le mouvement fiévreux de la civilisation qui, loin d'arrêter le mal, lui donne un branle plus fort^ en tendant outre mesure le ressort de toutes les passions. Devant ces conquêtes du génie, ces merveilles de l'industrie et des arts, ce faste du luxe et de l'opulence, ces raffinements du bien-être et de la mollesse, devant * ce progrès indéfini de la science, n'est-il pas naturel que l'orgueil s'exalte jusqu'à la démence.
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que la cupidité se déprave jusqu'à la frénésie, que la sensualité s'emporte jusqu'à l'ivresse? Faut- il s'étonner que les passions révent leur apothéose ? Que l'homme se croie Dieu et s'adore comme tel ? Que le mirage de sa grandeur et de son pouvoir Tentretienne dans les illusions les plus étranges? Surexcité par la civilisation, il la surexcite à son tour. Un délire engendre un autre délire. La société est entraînée dans un tourbillon : la vie touche au vertige. Viennent les doctrines qui flattent notre égoïsme^ qui se fassent les courti* sanes de cette civilisation, qui systématisent Tapothéose de l'humanité, et qu'on nous dise si la société n'est pas menacée de glisser, par une pente rapide, vers ces doctrines serviles et humiliantes qui séduisent toujours les esprits, quand une complaisance coupable a trouvé l'art de gagner les cœurs.
En considérant cette triple conspiration de rignorance, des passions et du sophisme, qu'on songe à l'élan irrésistible que doivent se prêter ces forces combinées du mal et de l'erreur, et qu'on se demande si le poids d'une telle coali-^ lion ne menace pas d'emporter tôt ou tard la balance de nos incertaines et précaires destinées.
La plus simple analyse des conditions de l'ordre
nous le fera comprendre. Les lois essentielles qui présidente la vie du monde physique sont l'image el l'imitation de celles qui règlent la vie du monde moral, ou plutôt, ce sont les mêmes lois fondamentales, appliquées, sous un mode différent, aux deux ordres d'existences qui constituent l'ensemble des choses. Or, dans l'ordre physique, c'est bien au ciel qu'il faut demander le secret de la vie de notre terre. C'est dans le soleil que se trouve le principe de son existence et de sou activité. Là est le centre de sa gravitation, le foyer de sa lumière et de sa chaleur, le régulateur de ses mouvements, la source intarissable de sa vie et de sa fécondité. Qu'on isole la terre de son principe; qu'on la dérobe à l'action vivifiante de son soleil, et la vie qui tressaille dans son sein s'évanouira soudain; un mouvement aveugle l'emportera dans le vide; le froid et les ténèbres pèseront, d'un poids éternel, sur sa stérile poussière. Au frémissement de la vie succédera l'atonie de la mort, et dans quelque solitude de l'immensité échouera, si j'ose ainsi parler, triste, glacé, décoloré, loin du principe de sa fécondité et de sa beauté, le simulacre d'un monde qui, en ce moment, sent palpiter en lui, sous la magie du céleste rayon, les pulsations puissantes de la vie et du bonheur.
Et sans aller jusqu'à concevoir celle séparation totale de ce qu'on pourrait appeler Fâme et le corps de la nature, n'est-il pas évident que tout décroissement de l'influence solaire produit un dépérissement correspondant de la vie de notre terre ? Qu'est-ce que ces régions désolées où ne pénètrent que rarement quelques pâles rayons de chaleur? Et ces latitudes plus heureuses, si exubérantes de vie et de poésie, tant qu'elles sont sous l'influence bienfaisante du père de la lumière^ que deviennent-elles, du moment que ce dernier se voile et s'éloigne pour ne plus ofirir, pour quelque temps au moins, que l'ombre de lui-même? Ne semble-t-il pas que les premières soient l'éternel séjour de la stérilité et de la mort^ et que les secondes restent engourdies, jusqu'au retour de leur soleil, dans une immobilité voisine de la mort? Tant il est vrai, comme nous le disions tout à l'heure, que c'est le ciel qui alimente la terre et que là seulement se trouve le mystérieux 'principe de sa vie et de ses destinées !
Ainsi en va-t-il du monde moral. Dieu^ le Dieu vivant etpersonneU est, dans toute la rigueur du terme, le soleil de nos intelligences et de nos cœurs. Éternelle région des vérités éternelles, substance des idées immuables et nécessaires,
principe premier et absolu de tout être, de toute vie, de toute raison, c'est avec un sens profond qu'on l'a appelé le lieu des esprits^ le centre de leur gravitation, la lumière qui les éclaire, la loi qui les dirige, la puissance qui les soutient, l'amour qui les unit, les nourrit, les élève, les transfigure par une participation toujours plus haute et plus abondante de son inénarrable vie. Être uni à Dieu par la connaissance et par l'amour : telle est la loi de la vie des âmes. Être séparé de lui par l'ignorance ou la négation, par la haine ou l'offense : telle est la loi de leur mort. Tout ce qui tend à les éloigner de Dieu, porte une atteinte profonde au principe qui les fait vivre, et la mort complète des âmes, qu'est-ce, sinon leur radicale séparation d'avec Dieu?
Nous disons le Dieu vivant et personnel y le Dieu substantiel et parfait, le seul qui mérite le nom de Dieu. Qui se soucierait, en effet, d'un Dieu qui ne serait qu'une abstraction de l'esprit, une simple idée de la raison, une vaine fantaisie de l'imagination? d'un Dieu qui serait tout au plus l'aveugle matière ou la substance impersonnelle de l'univers? d'un Dieu qui se résumerait, en dernière analyse, dans un mot sans réalité, dans le pur et simple néant de Dieu? Et pourtant c'est
là tout ce que les panthéistes, les matérialistes et les positivistes de notre temps nous offrent sous ce grand nom. En vérité, n'est-ce pas une merveilleuse découverte que celle qui prétend trouver,dans le vide d'une abstraction, la force qui soutient, la loi qui dirige, la vie qui anime et développe le monde si prodigieux des intelligences et des âmes? Â ce compte, le soleil qui brille au centre de notre système sera désormais inutile pour expliquer la vie de notre terre et des autres planètes. Un trait de plume, et il sera supprimé. Â sa place, supposez le vide, ou un soleil fabriqué de main d'homme, ou bien une simple image, une simple étiquette d'un soleil quelconque. En faut-il davantage pour rendre raison de toutes les mer\'eilles de la vie et de la gravitation? Si les astronomes trouvent à redire; si le vulgaire partage le préjugé des astronomes, ce sera tant pis pour eux. Avec le temps, ils changeront d'avis, et leur conversion sera complète le jour où la logique nouvelle^ dont l'athéisme revendique à juste titre la paternité, leur aura fait comprendre comment, à l'aide d'une savante formule, on peut, avec rien, produire et expliquer toutes choses.
Combattre l'influence désastreuse de ces doctrines, en vengeant non-seulement les droits de la
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religion, mais ceux surtout de la raison cl de la conscience humaine, en aflirmant au nom de la logique,de la science, de la morale, de I'art,de Thistoire, la personnalité vivante et substantielle du Dieu parfait et infini; en relevant le regard attristé et fatigué de tant d'hommes qui ploient sous le fardeau de leurs doutes et de leurs erreurs, vers ce monde supérieur et divin dont l'attente seule nous console des maux et des amertumes d'ici^bas : tel nous semble être de nos jours surtout le besoin le plus impérieux des âmes. Tel est aussi le but que nous nous sommes proposé en écrivant ces pages. Vivement frappé de la recrudescence de certaines doctrines d'athéisme qui, depuis quelques années, obsèdent le public français; persuadé que le système connu sous le nom de positivisme est la forme la plus actuelle, la plus insinuante et la plus dangereuse de cette redoutable négation, nous avons pensé que c'est à ce système surtout qu'il convenait de demander compte de ses doctrines.
Les événements dont nous avons été témoins, ont jeté un jour formidable sur la question que nous traitons et dont la solution importe à l'avenir même de la religion et de la patrie. On a vu dans quels abîmes le positivisme des idées et des mœurs peut jeter un peuple que le prestige de son
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passé et de sou génie semblail rendre invincible aux coups de la fortune. On a vu quel sort est réservé à une cité ou à une nation, quand il est donné au positivisme d'y établir son règne ; et les mines qui ont marqué son passage montrent ce qu'on doit attendre de son dogme social. Rien n'a manqué, ni à la logique des événements, ni à l'enseignement des hommes. L'histoire des idées et des faits s'est déroulée avec l'inexorable évidence d'un axiome, et il n'est plus possible d'ignorer le sens et la portée d'une doctrine et d'un esprit qui jettent un tel reflet et marquent une telle empreinte sur les pages les plus tragiques de nos annales.
Et cependant bien des symptômes nous avertissent qu'en dépit de tant de grandes et ter^ fibles leçons^ pour parler comme Bossuet, le mal est loin d'avoir disparu, et que l'école d'athéisme qui existe au milieu de nous, ne renonce ni à son programme^ ni à sa propagande, ni à ses rêves ambitieux de domination et d'avenir. Pour ne citer qu'un fait, la récente nomination de M. Littré à l'Académie française, malgré l'éloquente et courarageuse protestation de monseigneur d'Orléans, montre jusque dans quelles hautes régions les doctrines de la négation trouvent des complaisants et des complices.
Beaucoup d'esprits ne se rendent pas suffisamment compte de l'immense travail de transformation qui s'opère, sous les influences les plus diverses, dans le fond le plus intime de la pensée contemporaine. Trop préoccupés des faits extérieurs et ne s'arrêlant qu'à la surface des choses, ils ne voient pas les causes qui les amènent et qui seules peuvent les expliquer. Et cependant, ce qui se voit n'est rien au prix de ce qui se dérobe au regard En ce moment, ce n'est plus telle ou telle vérité qui est en question ; c'est la base même sur laquelle reposent toutes les vérités, et c'est aux derniers confins de la raison et de la science ; c'est autour des principes qui portent tout l'édifice du savoir humain, que se livre le grand et décisif combat.
Il faut donc suivre l'ennemi sur son terrain. D'illustres contemporains, et plus que tout autre, Mgr Dupanloup, évéque d'Orléans, ont prouvé qu'il ne s'agit pas d'un vain fantôme ^ Leur voix dispensait, assurément, toute autre de se faire entendre. Mais quand l'ennemi multiplie ses at-
1. Mgr. Dupanloup, Avertissement à la jeunesse etc. L'Athéisme et le péril social. Le P, Gra.tr y, les sophistes et la critique. Le R. P. Félix, Conférences. M. Guizot, Mùditations chrétiennes. M. Caro, Lidée de Dieu. M. A. De Margerie, J'héodicée etc., etc.
laques, on ne saurait trop multiplier la défense, cl dans l'armée de la vérité comme daas celle du bien, il n'y a aucun dévouement^ aucune faiblesse même, qui ne puisse trouver sa mission et remplir son devoir.
Publié, en partie, dans une des Revues de province les plus fermement dévouées à la défense de la vérité religieuse et pliiiosophique, la Revue catholique de V Alsace, le travail que nous offrons au public a dû à l'accueil encourageant qu'il a trouvé auprèp de ses premiers lecteurs, de paraître ensuite sous une forme nouvelle. Nous n'ignorons pas tout ce qui lui manquait alors pour se produire de la sorte. Autres sont les exigences d'une publication périodique, autres celles d'un livre. Mais il n'était pas facile de concilier, du même coup, des intérêts si divers, et d'ailleurs ni le temps, ni les conditions matérielles d'une œuvre ne dépendent toujours du bon plaisir de chacun. Nous avons donc remanié le fond et la forme de cet ouvrage, et nous avons pris soin de faire disparaître, dans l'édition actuelle, toutes les lacunes que nous venons de signaler. C'est donc un livre en quelque sorte nouveau que nous donnons ici au public, et nous n'avons rien négligé pour le rendre moins indigne des suffrages bien- •
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veillants qui ont accueilli notre premier travail. Qu'importent, après tout, les mesquins intérêts d'une publication, quand il s'agit, dans l'immense débat qui divise le siècle , des intérêts mêmes de Dieu et deréternité?Un livre est une voixdu temps; et cette voix, comme tout ce qui est du temps, passe et s'évanouit. Mais elle n'aura pas retenti en vain, si, dans une seule âme qui souffre, elle a éveillé un écho du ciel. Si faible qu'il soit, ce sera un écho de la patrie, et c'en sera assez pour consoler cette âme, des fatigues de sa route et des tristesses de son exil.