CHAPITRE XI
Notion de la vie et de l'être vivant. — Principe vital. — Système des organiciens. — Système des vitalisles. — Origine de la vie. " Bétérogénisme ou génération spontanée. •» Examen du système. ~ Loi de la vie. — Expériences de M» Pasteur, de MM. Van Beneden, Ebrenberg, Siebold, Balbiani. — Sentence de l'Académie des sciences. — Conclusion.
Du métamorphisme des espèces vivantes. — Loi fondamentale des espèces vivantes. — Expériences de M, Flourens. •— Conséquences. — Immutabilité des espèces. — Réponse aux objections. — Conclusion.
Un abîme sépare la molécule brute de la vie organisée. Production, formation, accroissement, mode d'existence, tout est différent. L'être vivant naît d'un germe produit lui-même par un être vivant de même espèce. Il se développe par intussuscepiion^ et non ^dx juxtaposition des éléments matériels. « Il forme, dit Guvier, un système clos dont toutes les parties se correspondent mutuellement et correspondent à la même action définitive par une réaction réciproque. » Naître, croître, atteindre l'apogée de son développement, se reproduire et mourir : tel est le cycle de la vie qu'une loi fatale lui ordonne de parcourir. Rien de
semblable dans les corps inorganiques, et la différence qui les sépare des premiers est si profonde et si manifeste, qu'il n'est pas môme donné à Tignorance de s'y tromper.
Or, l'ensemble des fonctions de l'être organisé, c'est ce qu'on appelle la Vie. Ce même nom sert encore à désigner le principe ou la cause de ces fonctions, c'est-à-dire le principe vitale et c'est de la vie prise dans ce dernier sens qu'il s'agit ici.
Quel est donc le principe de la vie d'un organisme? Où est-il? D'où vient-il? tel est le problème à résoudre.
Ici se présentent deux solutions. Ce principe, disent les organiciens, c'est la matière organisée elle-même. Non, répondent les vitalistes, c'est une force organisatrice, motrice et reproductrice, qui emploie la matière comme instrument de ses opérations. Pour les premiers, l'organisation est le principe de la vie ; pour les seconds, le principe vital est la cause génératrice de l'organisation. A la première théorie se rattachent* généralement les matérialistes et les athées de toute nuance. A la seconde se rallie quiconque ne voit pas dans VAtome ou dans une substance inconsciente, soumise à la fatalité, la raison dernière des choses.
Pour les Positivistes, cela va sans dire, c'est l'organisation qui domine et engendre la vie. Reste à savoir ce qui engendre l'organisation. Il y eut une époque, ne l'oublions pas, où la vie et l'organisation n'ont pas existé sur notre globe. Ce fait, la science le proclame
et les positivistes n'ont garde de le nier. Mais si la vie n'est que le résultat de la matière organisée, si la Matière n'a pas été toujours organisée, si, dans l'hypothèse» il n'existe nulle autre substance que la Matière, il s'ensuit» avec la dernière évidence, que la matière inorganique a engendré elle seule l'organisation; il s'ensuit que la seule action des lois physiques et chimiques de la nature inanimée a produit spontanémeni la vie ; il s'ensuit, en un mot, que la génération spontanée est le principe de toute vie et de toute organisation sur notre globe.
Eh bien, c'est ici que la science, d*accord avec la logique, met à néant ces audacieuses hypothèses, en posant en loi que jamais^ ni nulle partj la vie n*est le produU d'une génération spontanée. Nous disons: d'accord avec la logique. Que nous dit en effet la raison ? Elle proclame qu'il n y a pas d'effet sans une cause suffisante; par conséquent, qu'il n'y a pas d'effet supérieur à sa cause. Or, il va de soi que les propriétés de la vie, telles que l'organisation, la nutrition, la reproduction, et^ dans un ordre plus élevé, la sensibilité, la spontanéité, la locomotion, l'intelligence, la volonté, ne sont pas des propriétés radicales, primitives, essentielles, inhérentes à chaque atome, à chaque molécule de matière. Jamais, ni le scalpel de Tanatomiste, ni le creuset du chimiste, ni l'analyse du physicien n'ont constaté l'ombre même d'une seule de ces propriétés dans un seul élément ou dans un seul agrégat inorga-
â04 LKS DOCTRINftS POSITIVISTES
nique. D'un autre côté, il n'est pas moins évident que l'organisation est supérieure à la composition inorganique, que la vie est supérieure à la mort. L'être organique et vivant, produit par la matière brute et inanimée, serait donc un effet supérieur à sa cause ; en d'autres termes, un effet sans cause, et la raison seule, on le voit, fait justice du système.
Or, ce que la raison proclame, la science, une science positive et certaine, fondée sur l'observation la plus minutieuse, le ratifie sans exception et sans réserve. Jetons un regard sur ces espèces innombrables qui forment, à tous les degrés de Torganisation, l'immense échelle des êtres vivants : que trouvons-nous ? Que nous révèle l'expérience des siècles ? Que nous enseignent les constatations les plus précises de la science ? Partout et toujours, la vie naissant d'un germe organique préexistant. Partout et toujours, le concours des sexes présidant à la génération des espèces vivantes. Aussi loin que vont les regards de l'observateur, aussi loin que portent les plus puissants microscopes du savant, aussi loin qu'atteint l'art des expériences les plus ingénieuses et les plus délicates, dans tout le vaste domaine de notre expérience, il n'y a pas d'exemple, pas un seul, d'une génération spontanée scientifiquement constatée, pas un exemple d'un seul être vitant produit sans le concours d'autres êtres de même espèce.
Les héiérogénistes, ou partisans des générations
spontanées y ne vont pas jusqu'à invoquer à leur appui la production des espèces supérieures, observables à tous les regards. Ici les faits, ils le savent bien, démentent leur hypothèse. Repoussés peu à peu de tous les retranchements où ils s'étaient cantonnés, ils se sont réfugiés, en dernier lieu, dans le monde des infiniment petits ; ils se barricadent, si j'ose ainsi parler, derrière la génération soi-disant spontanée des microzoaires ou infiisoires. La science les .a suivis sur ce nouveau terrain, et là comme ailleurs, ainsi que nous le verrons un peu plus loin, elle a détruit impitoyablement toutes les espérances et tous les rêves de ces hardis réformateurs de la vie. Les faits palpables les condamnent ; les faits scientifiques leur arrachent, suivant le mot d'un chimiste distingué, leur dernière illusion. Qa'ontrils donc à l'appui de leur hypothèse, eux qui n'admettent, disent-ils, que les faits positifs, constatés, certains ? Rien, absolument rien. Je me trompe. Ils ont l'imagination complaisante et l'obstination de l'esprit de système. Et ces deux qualités, on le conçoit, dispensent du reste.
Mais, disent-ils, la nature est infinie. On n'a pas tout vu, on n'a pas tout observé. Qui sait? Peut-être.... Et c'est ce peut-être qu'ils opposent à tout ce qu'on a vu, à tout ce qu'on a observé, à tout ce qui renverse leurs rêves désespérés I Gomment I vous proclamez à satiété que les lois de la nature sont universelles et constantes l Vous vous appuyez sur l'universalité et
306 LES DOCTRINES POSITITISTES
la stabilité de ces lois, pour conclure de résistance de certains faits à l'existence de certaines lois générales, qui règlent tous les faits possibles du même genre \ Là est la base de toutes vos inductions et de toote votre science de la nature. Et voici que, d\in trait de plume, vous supprimez la loi que vous proclamez et que nous proclamons avec vous. Vom niez des lois de la vie, ce que vous affirmez de toutes les autres lois san^ exception. La loi de la gé^ nération sexuelle s'applique partout où la science a pu observer la génération des êtres vivants. Et à cette loi scientifiquement démontrée, à cette loi générale et constante, vous posez arbitrairement des exceptioiis que vous jugez anti-scientifiques, absurdes et intolérables pour toutes les autres lois ? Partout où I'oIh servation est possible, cette loi règne et domine ; et li où l'observation s'arrête^ dans nous ne savons quelles régions inabordables» que vous creusez en quelque sorte aux bords dujoiéant, là cette loi serait suspendue; là elle plierait devant le bon plaisir de votre système ; la loi de la vie ne serait plus la loi de la vie, et l'inflexible géométrie de la nature serait à la merci de votre scepticisme I
S'il pouvait en être ainsi, que deviendraient les lois de Tordre ? Que deviendraient les conquêtes de la science ? Que deviendrait la Science elle«mème 1 Prenons les lois de la physique. Gomment la science les a-t-elle déterminées ? ëIW a observé un certain nombre
ET LB PROBliME BB LA TIB. 107
ie phénomènes. Elle a constaté Tordre ou le rapport constant de ces phénomènes dans les cas observés ; elle a séparé ce qu'il y avait de constant dans la nature 9l l'ordre des phénomènes, de tout ce qu'il y avait d'accidentel et de variable. Et cet élément constan t^ elle l'a formulé en loi générale. Elle a prononcé que cette loi régit tous les faits possibles du même ordre. Mais pour porter un décret aussi absolu, a*t-elle eu besoin d'observer tous les faits ? Non, mille fois non ; une telle observation était physiquement et mathématiquement impossible. Néanmoim vous afUrmes ces lois ; et ces lois vous les dites constantes et universelles. Vous le dites I Mais y avez-vous songé ? « La aature est infinie ; on n'a pas tout vu ; on n'a pas tout observé; qui sait ? peut-être....» Et vos inductions sont hriséest ; votre science est à terre ; vos lois s'écroulent; l'ordre du monde s'év^ouit et l'étude de la nature est livrée au hasard des accidents et des interprétatiouft^ Vous vous](^riez I Hommes inconséquents, mais c'est vous qui Tj^rmea ; c'est votie logique qui se re- • tounie contre vous ; c'est elle qui vous condamne. Ou renoBcei à votre hypothèse, ou renoncez à la science. Celle-ci fera justice de celle-là, et c'est au nom de la science m^me que vous briserez l'idole qui la déshonore. En attendant, voici l'arrêt que porte contre les générations spontanées, M. Flourens, ancien secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, membre de toutes les académies et sociétésk savantes de l'Europe,
906 LES DOCTRIHBS POSITIVISTES
l'une des autorités scientiBques les plus imposantes de notre temps : « Quoi de plus absurde, dit-il, que d'imaginer qu'un corps organisé dont toutes les parties ont entre elles une connexion, une corrélation si admirablement calculée, si savante, puisse être produit par un assemblage aveugle d'éléments physiques ? Ce corps organisé aurait puisé sa vie dans des éléments qui en sont dépourvus ! On prétend faire venir le mouvement de l'inertie, la sensibilité de l'insensibilité, la vie de la mort I n *
Nous pourrions donc, à la rigueur, opposer une simple fin de non-recevoir à toutes les découvertes que les hélérogénistes prétendent avoir faites dans le monde des animalcules microscopiques, et leur dire : la loi de la génération par sexes se constate et se vérifie, sans exception, partout ou l'observation s'exerce sans erreur et sans illusion possibles. La loi des génératùms spontanées, au contraire, vous ne l'appuyez que sur le monde des infiniment petits, où l'erreur est si facile et si fréquente. Notre loi se démontre partout où l'on voit. La vôtre vous ne l'invoquez que là où l'on ne voit plus, où, tout au moins, l'on ne voit plus bien. Nous affirmons parce que nous voyons ; vous niez parce que vous ne voyez plus. Une loi générale, basée sur des myriades de faits connus serait donc renversée par Tignorance qui entoure les