‹ Les doctrines positivistes en FranceChapitre 63 sur 107 · Renan, Revue des Deux^Mondes, p · texte numérisé non relu

Renan, Revue des Deux^Mondes, p

6* Tains. Les philos, du XIX^ siècle.

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devoir et je ne sais qu'an auknnaie irrésistiblement emporté ! On me parle de responsabilité morale, et les forces qui me gouvernent sont semblables à celles qui gouvernent la nature \ On vent que je me fatigue i pratiquer la vertu, que je m'évertue à fuir le vice, et Ton a soin de m'apprendre que je ne suis qu'un appareil de matière organisée, que mon âme n'est qu'âne résultante de cet appareil, et que cette résultante s'évanouira quand mon organisme sera dissous ! Mais que n'allez-vous proclamer, au même titre, la liberté d'un rocher qui tombe, la responsabilité d'un ouragan qui se déchaîne, le devoir et l'obligation d'un tremble** ment de terre qui ensevelit des cités entières ? Qoe n'allez- vous recommander la modération à la répa« blique des carnassiers et prêcher le respect de la vie aux plantes qui nous empoisonnent ?

Que les ressorts soient un peu plus, un peu moins délicats, que nous importe ? La loi est la même ; elle nous entraîne irrésistiblement, comme tout le reste de la nature. Qu'est-ce donc sinon le règne delà servitude universelle sous le sceptre de la fatalité ? Et vous voulez nous maintenir le privilège, ou plutôt, nous imposer, par surcroît, la servitude de la loi morale ! Logiciens inconséquents, ne voyez-vous pas que V automate humain se redresse contre la folie d'une telle prétention? qu'il repousse avec dédain ce privilège aristocratique que vous avez proclamé déchu ? et qu'il vous demande, au nom de vos principes, de ne plus

lui parler une langue qu'il a cessé de comprendre ? Voulez-vous lui parler une langue qu'il comprenne ? Supprimez ces législations civiles et politiques qui protestent contre le régime de la fatalité ; supprimez ces pénalités qui ne frappent que des crimes imaginaires ; abolissez ces tribunaux qui ne condamnent que des innocents ou des martyrs. Auriez-vous donc oublié que Y automaie humain fait irrésistiblement tout ce qu'il fait ? Que ses actes sont aussi mathématiquement ré* glés que ceux d'une montre ? Que les crimes les plus abominables, ou ce qu'il vous plaît d'appeler ainsi, sont aussi inévitables dans les cas oti ils se produisent, que le seraient, dans d'autres cas, l'explosion d'une poudrière, le déraillement d'une locomotive, le choc de la foudre, le naufrage d'un vaisseau, l'écrasement d'un brin d'herbe sous le pied qui le foule ? Auriezvous oublié que tous les actes de notre vie sont autant d'anneaux d'une chaîne que forge la nécessité ? Décrétez donc la responsabilité morale des mécanismes qui peuplent les ateliers de l'industrie, ou supprimez la responsabilité de l'automate humain qui fonctionne aussi fatalement que ces machines. Vous reculez devant cette conclusion. Mais cette conclusion est le fond même de votre principe I Elle s'attache à votre système, comme la tunique vengeresse dont parle la Fable s'était attachée aux flancs du demi-dieu. Vous ne voulez pas de l'importun vêtement ; nous le savons bien. Mais attendons la fin de la lutte. En dépit de vos

efforts, on Terra qui remportera, de la tunique ou da demi-dieu.

Non, il faut le redire bien haut. Sous le poids d*im tel système, toutes les grandeurs morales disparaissait sans retour dans les abîmes de la matière. Ce qui retentit d'un pôle de l'existence à l'autre pôle, c'est le bruit lugubre, monotone, perpétuel de la force. Ce qui emporte et dévore toutes choses, c'est le flux et le reflux des courants de la matière et de la nécessité. S'il existe encore un bien, ce ne sera pas la vertu, mais le plaisir ou la jouissance ; s'il existe un mal, ce ne sera plus le vice, ni le crime, mais la peine et la douleur ; s'il subsiste encore une loi, ce sera la loi de l'intérêt ; s'il est encore un droit, ce sera le droit de la tyrannie ou le droit du plus fort; s'il reste enfin un devoir, ce sera le devoir de tout immoler, dans la mesure du possible, à ses convenances et à ses désirs. Bref, s'il y a encore une morale, ce sera la morale en vertu de laquelle nous voyons l'avalanche écraser le hameau des Alpes, l'océan engloutir les trésors et la vie des hommes ; le tigre déchirer sa proie, le renard surprendre sa victime, le vautour emporter le passereau ; un politique formé à l'école de Machiavel se courber sur ses cyniques combinaisons ; un Domitien se repaître de l'agonie de ses suppliciés, et dans le cours des siècles, quelque autocrate asiatique laver ses mains dans le sang et dans les larmes de tout un peuple.

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C'est ici, nous ne craignons pas de le dire, c'est ici surtout que se révèle toute l'impuissance, tout le néant de la doctrine que nous combattons. Cette morale dont l'athéisme pose le principe, l'athéisme n'ose esï accepter ni le programme, ni les conséquences. Ce je ne sais quoi de divin que Dieu a déposé au fond de la conscience, et que rien ne saurait en arracher, se révolte contre ce code de l'anarchie et de la force. Et jusque dans les plus extrêmes aberrations de la pensée, l'homme proclame, au nom du devoir, le Dieu que nie le sophiste.

Pressés entre la logique de leur système et les répugnances du sens moral, les positivistes formulent tour à tour les maximes les plus corruptrices d'un épicuréisme raffiné et les sentences les plus pompeuses d'un stoicismeàpre et hautain.Lisez telle page de leurs écrits^ et ils vous diront que Dieu n'est qu'un être imaginaire * ; — que la matière est la seule réalité *; — que la liberté n'est qu'un mode de Vactivité cérébrale '; — que les instincts altruistes sont la base de la morale * ; — qu'une belle pensée vaut une belle action * ; — que l'homme fait la sainteté de ce qu'il croit * ; que Vidéal moral varie avec les circonstances qui le façonnent ;

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