CHAPITRE XII
LE POSITIVISME ET LES LOIS DE Lk MORALE.
Caractère absolu et universel de la loi morale. — Incompatibilité absolue du positivisme et de la loi morale. -• Fatalisme positiviste. — Conséquences logiques du fatalisme. — Contradictions des positivistes. — Tout en niant la base et la condition essentielle de toute morale, ils n'osent pai nier ouvertement les règles mômes de la morale. — La sanction morale. — Le mal physique ou la douleur. « Rapports de ces faits avec la question de Dieu. — Conclusion.
La loi morale, c'est Dieu lui'^mème parlant perpétuellement à notre âme. Quelles que soient les défaillances de la raison spéculative, la loi du devoir, ou pour mieux dire, la voix de Dieu dans l'homme n'en retentit pas moins au fond de la Raison morale. Et telle est la souveraineté de cette loi, tel est l'éclat de son caractère supra-naturel et divin, que le scepticisme de Kant, si impitoyable pour tout le reste, s'est incliné, vaincu et brisé, devant cette intime et toutepuissante manifestation de Dieu dans la conscience.
S'il est, en effet, une loi qui se maintienne toujours debout, toujours impérieuse, toujours immuable, en dépit des passions les plus tumultueuses et des crimes
LES DOCTRINES POSITmSTES ET LES LOIS DE LA MORALE. 231
les plus effrénés, c'est assurément la loi qui afQrme une distinction absolue entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste ; la loi qui nous impose Tobligation absolue de faire le bien et d'éviter le mal ; la loi qui reconnaît un mérite intrinsèque, essentiel, inalié* nable, à toute action moralement bonne, et imprime le stigmate d'un démérite ineffaçable à toute action immorale et honteuse ; la loi enfin qui établit un lien indissoluble entre la récompense et la vertu, entre le châtiment et le crime.
Demandez à n'importe quel homme, s'il faut approuver, admirer, aimer la vérité ou le mensonge, la loyauté ou l'hypocrisie, la fidélité au serment ou le parjure, Thumanité ou la cruauté, l'abnégation ou i'égoYsme, la justice ou l'injustice, le respect de la propriété ou le vol, le respect de la vie ou le meurtre, le respect de ses parents ou le parricide, le respect de soimême ou le culte des basses jouissances, les saintes lois de l'honneur ou les détestables procédés de Tinfamie, les généreuses inspirations du dévouement ou les calculs égoïstes de la tpannie, le sacrifice de soimême aux autres ou le sacrifice des autres à soimême ; en un mot, les scélératesses qui peuplent nos bagnes ou les vertus que nous vénérons sur nos autels. Interrogez le témoignage des siècles et la voix de votre conscience. Consultez les méchants et les pervers euxmêmes; partout vous obtiendrez la même réponse. Le crime, sans doute, restera le crime ; mais partout il
parlera le langage de la vertu, et nulle part, j'ose le dire, la loi de la conscience ne m'apparaît plus éclatante et plus souveraine, que sur le masque vengeur qu'elle impose, comme une protestation et comme un châtiment, à tous ceux qui lui prodiguent l'outrage de leur infidélité et de leur révolte.
Or, quelque effort que fassent les sectaires soit de l'athéisme positiviste^ soit de l'athéisme panthéistique^ soit d'un athéisme quelconque ; en dépit de leurs dénégations et de leurs réticences, cette grande loi dont nous venons de parler, disparaît tout entière dans la logique de leurs systèmes. En effet, sans un Dieu personnel et libre, nulle liberté ; sans liberté, nulle obligation, nulle responsabilité morales ; sans liberté et sans responsabilité morales, nulle morale. On concevrait plus facilement un triangle sans ses ixois côtés, * qu'une seule de ces idées sans les deux autres. Un lien absolu les unit et il n*est donné qu'à la démence de s'insurger contre cette divine géométrie des faits et des vérités. Niez le Dieu personnel et vivant, le Dieu co)iscient et librey le Dieu parfait et infini, et il ne reste que les forces aveugles, nécessitantes et nécessitées de la nature ; il ne reste que l'inexorable fatalité qui asservit à sa domination, soit la substance impersonnelle des panthéistes, soit les atomes primitifs du positivisme ; il ne reste que le mécanisme inflexible de la matière inorganique, ou le jeu automatique de la matière organisée. De ce moment, l'âme n'est qu'une
résultante de la matière*. La volition n'est qu'un phénomène actif de V encéphale •. — L'acte libre n'est que le résultat de Factivité prépondérante de telle ou telle des fonctions cérébrales autre que celle qui l'a EMPORTÉ '. — L'esprit est une machine aussi mathématiquement construite qu'une montre, Vimpulsion dcmnée nous emporte ; nous allons irrésistiblement
dans la voie tracée et l'automate spirituel qui fait notre être ne s'arrête plus que pour se briser *. — L'ancienne hypothèse de deux substances accolées pour former r homme n'est vraie que si ton entend parlei* de deux ordres de phénomènes ; elle est fausse, si on l'entend d*un nouvel être..., venant s'adjmndre à Vembi^on^? En un mot, les forces qui gouvernent Vhomme sont semblables à celles qui gouvernent la nature •.
Dès lors, plus de Dieu; plus de substance spirituelle; plus de volonté libre, et par conséquent, plus de loi absolue de la justice ; plus de législateur de Tordre moral ; plus de rémunérateur infaillible de la vertu ; plus de vengeur assuré du crime; plus de sanction certaine et adéquate du bien et du mal. On me parle de
1. Renan, J)« VÈcoU gpirUualiite, {Revue des Veux -Mondes avril 1858.)