LE POSITIVISME ET SES PKECVES
1* La conctfption actuelle du monde. — EsUelIe iDcompatible a?fc la ihéoloiçitî tila métaphysique ? - 2* L'opposition des sy$<«'n«* ihêoio^iqui^s et m(>ta;)tiysique3 -- Est-elle ÎDCompatible avecla vérité theologique et métaphysique? — Élément universel et constant de la rai.son et de la foi, de la philosophie et de U riiiigion — 3* Diversité des opinions, sinon sur Vexistence, d» moins sur la nature des choses. — Argument rétorqué contre les positivistes. ~ 4* Le fkit des athées et des sceptiques.- Réponse. — Scepticisme scientifique. - Solution. — Part exacte des vérités et des erreurs des aflSr mations certaines et des opi* nions probables. — Réponse décisive, la morale.
Ceux qui auront eu le courage de nous suivre jusqu'ici seront fixés, nous en avons l'espoir, sur la valeur des doctrines positivistes. Cependant nous n'aurions pas achevé la tâche que nous nous sommes imposée, si nous n'examinions maintenant, avec un soin tout particulier, ce que nos adversaires appellent leurs preuves, et ce que nous pourrions caractériser d'un nom plus exact, en l'appelant leurs Illusions,
Ce n'est pas que MM. Littré, Renan et leurs disciples se donnent la peine de discuter ou de réfuter nos arguments. A quoi bon ? « Ils les connaissent, disent-
LES DOCTRINES POSITIVISTES ET LEURS PREUVES. 3iS
ils, et les ont dépassés pour ne plus y revenir. Ce qu'ils écrivent, n'est pas pour nous ; ce que nous écrivons, n'est pas pour eux. Leur logique n'est pas la nôtre * ». — Je le crois bien, et nous en avons eu des preuves. Cependant, quand on se donne la mission de détrôner la logique de l'humanité, la logique des siècles, l'universelle et éternelle logique de l'évidence, celle précisément que nous avons le malheur d'accepter comme la nôtre, c'est bien le moins, ce semble, de lui arracher ses titres et de démontrer, pièces en main, que ses axiomes ne sont que des sophismes, que son évidence n'est qu'un mirage, que sa perpétuelle souveraineté n'est qu'une perpétuelle usurpation C'est une rude entreprise, il est vrai, et nous concevons qu'il soit plus commode d'en finir par une simple fin de non-recevoir ou par le silence. Tout en admirant le procédé de ces nouveaux réformateurs de la logique, nous nous garderons bien de l'imiter et nous avons le préjugé de croire que, pour avoir raison d'un adversaire, il faut, avant tout, avoir raison de ses preuves.
Les considérations dont les positivistes appuient leur système sont empruntées tour à tour à la science, et à l'histoire. Nous les examinerons suivant cet ordre. Nous aurons ainsi la certitude de n'en omettre au cuiie de quelque valeur, et ce groupement môme
1. Voyez LiTTRÉ, Paroles de philos, pos. Havet, Revue des Deux Mondes, l'' août 1863. Renan, Liberté de penser, t. lll, p. 464.
fera mieux ressortir Timportance et la force qu'elles peuvent avoir.
Toute la démonstration du positivisme peut se résumer dans le syllogisme suivant :
L'état religieux d'un peuple correspond toujours à son état mental. En d'autres termes : la conception qu'il a du monde détermine toujours la nature de ses idées religieuses.
Or, la conception actuelle du monde, ou, pour mieux dire, l'état mental qui nous caractérise, est incompatible avec toute métaphysique et toute théologie, c'està-dire avec toute connaissance naturelle ou révélée de Dieu et de tout ce qui concerne notre principe, notre nature intime, notre fin dernière ; car de nos jours, le premier principe de la science, c'est que le surnaturel n'existe pas.
Donc la métaphysique et la théologie ont fait leur temps et il n'y a plus à s'occuper des morts.
Le Positivisme, au contraire, ou, pour trancher le mot, la suppression de toute métaphysique et de toute théologie, de toute connaissance naturelle et surnaturelle, soit de Dieu, soit de notre origine et de notre destinée; le positivisme est l'unique système qui soit en harmonie avec la conception scientifique du monde et l'état mental des générations contemporaines. C'est pourquoi le Positivisme s'établira seul désormais sur les derniers débris de toute métaphysique et de toute théologie, de toute philosophie et de toute religion.
Pour apprécier la valeur historique, logique et scientifique de cette démonstration, il suffira de soumettre à une analyse approfondie chacune des propositions dont elle se compose.
La conception du monde^ disent-ils, détermine la religion des peuples. C'est elle qui a fait passer l'humanité du fétichisme au polythéisme, du polythéisme au monothéisme. C'est elle encore qui la fera passer du monothéisme au positivisme, dogme définitif de l'humanité, parce que seul il est d'accord avec les données actuelles de la science *. C'est là ce qu'ils
appellent, nous l'avons vu, la loi de l'histoire.
C'est pour cette raison, sans doute, que les croyances les plus diverses et les cultes les plus exclusifs ont régné pendant des siècles dans des pays oix l'on avait la même conception du monde. Quelle idée se faisait-on de Tunivers ? Celle qu'on trouvait dans l'observation la plus superficielle de la nature. Le système des apparences, telle était toute la conception scientifique des anciens peuples. En Europe, en Asie, en Afrique, partout, cette conception était la môme ; ce qui n'empêchait pas les Hébreux d'être monothéistes, les Grecs et les Orientaux de se complaire dans les fictions du polythéisme, d'autres peuples de l'Asie et de l'Afrique, de s'adonner au fétichisme le plus grossier. Depuis Aristote et Ptolémée jusqu'au berceau des temps mo-
1. Voyez LiTTRÉ, Paroles de philos, posit. Posii. etc. Rbnaw, Avenir de la métaphysique.
dernes, la science de la nature est restée stationnaire, la conception du monde n'a pas changé. Et cependant, au sein de cette immobilité scientifique, l'idéalisme et le sensualisme, le spiritualisme et l'athéisme, le mysticisme le plus exalté et le scepticisme le plus décourageant, tous les systèmes les plus contraires et les plus hostiles inondèrent à l'envi les écoles philosophiques de la Grèce et de l'ancienne Rome. Durant cette même période, le christianisme convertit l'Occident, le mahométisme subjugua rOrient, tandis que dansd'autres pays, lepolythéisme conserva ses idoles, le fétichisme ses manitous.
Depuis trois siècles, la science a progressé, la conception du monde a changé, les anciens systèmes cosmologiques sont abandonnés. Physique, chimie, histoire naturelle et astronomie, tout est entré dans des voies nouvelles, tout tient un langage différent, et jamais, il faut le dire, jamais révolution plus complète n'a modifié plus profondément l'état général de la science.
Eh bien, qu'on nous le dise : le catholicisme est-il mort ou sur le point de mourir ? Le protestantisme a-t-il abdiqué ? Le mahométisme est-il devenu une légende ? Les religions polythéistes de l'Orient, le brahmanisme de rinde, le fohisme de la Chine, le bouddhisme de la Tartarie et de l'Indo-Chine ont-ils disparu de la face du monde ? A vous en croire, le Positivisme, ou, pour parler sans phrase, l'athéisme matérialiste est seul en harmonie avec la science moderne. Mais
les plus grands d'entre les savants, où donc avez-vous trouvé qu'ils soient athées ? Mais la science elle-même, dans ses affirmations les plus positives, où donc avezvous pris qu'elle n'est compatible qu'avec l'athéisme ? La science ! mais c'est elle qui vous porte les coups les plus rudes ; c'est elle qui fait sortir de ses découvertes la démonstration la plus saisissante de l'existence de Dieu ; c'est elle qui accable de l'évidence de ses lois l'orgueilleuse chimère de vos négations ! *
Etrange aberration de l'esprit de système I Voilà trois cents ans que les investigations du génie ont transformé la conception scientifique du monde. Et depuis ce temps, le christianisme continue, comme dans le passé, ses hardies et pacifiques conquêtes. Maintenant comme alors, il est la foi et l'espérance du monde civilisé. Maintenant comme alors, il rallie l'élite des intelligences et vit, d'une immortelle vie, dans la conscience des masses. Et c'est en présence d'un fait aussi éclatant, que certains esprits, condamnés, ce semble, à ne rien voir et à ne rien comprendre au delà de l'étroit horizon de leurs préjugés, s'en vont dire avec une étrange confiance, que l'athéisme positiviste, l'athéisme dans sa propre et rigoureuse formule, est seul compatible avec la conception scientifique du monde, et que désormais c'en est fait à jamais de la théologie et de la métaphysique, de l'évangile et de Dieu !
t. Voyez plus haut : Le positivisme et la science*
3i0 LES D0CT115ES POSITITISTES
En vérité, quand on entend de si prodigieuses assertions, l'on se demande si l'on est le jouet d'un rêve, et par quel miracle de contradiction, tant d'incroyance peut s'unir, dans les mêmes esprits, à tant de crédulité.
Le principe sur lequel repose la démonstration de nos adversaires, principe selon lequel la religion d*un peuple serait toujours le corollaire de son état fm^«to/, c'est-à-dire de la conception ou de l'idée qu'il a du monde, ce principe, disons-nous, est donc une assertion gratuite, démentie par tous les faits de l'histoire. Elle n'est pas moins repoussée par la raison; nous croyons l'avoir prouvé dans les premiers chapitres de cet ouvrage. La foi en Dieu comme la foi à la vertu, la religion comme la morale, est universelle, perpétuelle, indestructible, tout aussi bien que les lois de la raison, les aspirations du cœur, les règles delà conscience, les évidences de la réalité. Là est sa base, sa raison d'ôtrc, son éternel aliment. Que nous font,au point de vue religieux, les conceptions plus ou moins scientifiques du monde? Est-ce qu'elles changent les lois et l(is l)esoins de notre raison, de notre cœur, de notre conscience, de notre âme ? Est-ce qu'elles peuvent alténir (jn quoi que ce soit la nature de Dieu, la nature d(i rbomnic, ou la nature des rapports essentiels et iuiniuables établis entre l'homme et Dieu ? Est-ce que pour connaître ses droits, ses devoirs, son principe, sa Un, sa destinée, sa loi ; pour devenir un être vrai-
ET LEURS PREUTES. 321
ment religieux et moral; pour arriver à la vérité vraie, et vivre de la vie qui seule mérite ce nom, l'humanité a dû attendre qu'il plût à Kopernic d'imaginer son système, à Newton de découvrir ses lois, à M. Littré d'en dégager le dogme de l'avenir ? Triste aberration d'un dogmatisme renversé qui croit faire merveille, en érigeant le préjugé en axiome, le paradoxe en théorème, l'affirmation en preuve, le verbiage de Timagination en procédé sommaire de la logique et de la raison !
Mais ce n'est pas seulement dans le domaine de la science, c'est dans les faits de l'histoire que le positivisme cherche des armes contre la vérité métaphysique et religieuse. — Voyez, nous disent-ils avec un amer dédain, voyez l'incurable vanité de vos recherches iranscendanialcs. Voici des siècles que vous agitez les mêmes problèmes, sans que vous puissiez vous flatter d'avoir trouvé une solution qui commande l'assentiment de tous les esprits. Depuis des siècles, vous dissertez à perle de vue sur Dieu, sur l'âme, sur votre origine et voti e destinée future, et quel est le résultat de votre labeur, sinon un chaos de systèmes qui se heurtent et se renversent les uns les autres ; une incertitude lamentable sur les points les plus essentiels ; une divergence toujours croissante d'opinions et de croyances; une défiance légitime de tous vos éphémères symboles ; et, ce qui est plus grave encore, la
désertion en masse des intelligences qui s'en vont,
32i LES DOCTRINES POSITIVISTES
désabusées et fatiguées, demander au aogmede C a venir la vérité et la certitude que leur refuse la religion du passé? Vous commencez par la foi et vous finissez par le doute. Le dogmatisme est votre berceau, le scepticisme votre tombe. Ce n'est pas ainsi que nous procédons. Dans l'étude de la nature, nous partons de rignorance ; nous poursuivons nos recherches à travers le doute ; et nous nous reposons enfin dans une inébranlable certitude. Les faits une fois analysés, les lois déterminées, le doute s'évanouit. Les résultats obtenus sont acquis à la science, et l'adhésion permanente des esprits est le prix de notre pénible labeur ^
De toutes les considérations qu'on fait valoir en faveur du système, celle-ci, nous ne craignons pas de le dire, présente, de prime abord, les apparences les plus , spécieuses d une démonstration. Mais qu'on l'examine de près, et l'on verra la difficulté s'évanouir comme ces mirages fantastiques qui n'abusent un instant le regard du voyageur que pour disparaître, dès qu'il s'en approche, à l'horizon fuyant du désert.
Et d'abord quel est l'objet propre et perpétuel de toute philosophie et de toute religion ? Dieu et sa providence ; l'homme et sa destinée ; le principe et la fin de toutes choses ; les rapports essentiels qui unissent Dieu, la nature et l'humanité ; c'est bien là le problème , inévitable de la raison et de la foi, de la philosophie et
1 Voyez Ubnàn, Avenir de la métaphysique. Littr6, Conservation, positivisme.
de la religion. Eh bien, ce problème, dans ce qu'il a de fondamental, n'est-il pas résolu depuis le jour où l'homme a apparu sur notre globe ? Cette solution n*est-elle pas la propriété inamissible du sens commun et des croyances primordiales qui sont le patrimoine du genre humain? Qu'on nous montre un peuple, un siècle qui n'ait pas affirmé sa foi indestructible à la Divinité, à la Providence, à la liberté de l'âme, à son immortalité, aux peines et aux récompenses d'une vie future. Qu'on nous indique un peuple, un siècle où l'on n'ait pas cru à un ordre surnaturel et divin, à l'efficacité de la prière, à la vertu des symboles religieux et du sacrifice, un peuple sans croyances religieuses et morales, un peuple sans culte et sans Dieu. Le problème a donc été agité, qui en doute? Mais qu'il n'ait pas été résolu, dans ce qu'il a de plus essentiel, qui donc oserait le dire ?
Sachons le reconnaître. Dans son rapide pèlerinage à travers la vie, l'humanité de tous les temps a participé dans une mesure très-inégale, il est vrai, mais dans une mesure quelconque, à la lumière de la vérité divine, révélée par le double flambeau de la conscience et de la foi, de la raison et de la révélation. Partout où elle a passé, elle a levé le regard au ciel, joint les mains pour prier, fléchi le genou pour adorer. Partout elle s'est inclinée devant la majesté d'une intelligence consciente et souveraine, capable de l'exaucer et de la secourir. Partout sa pensée a franchi l'horizon
3i4 LKS DOCTRIHES POSITIVISTES
de la terre; partout son espérance a brisé les portes du tombeau, et l'attente d'une vie future Ta consolée des tristesses et des revers, des injustices et des douleurs d'ici-bas. S'il est un fait qui domine l'histoire du monde, c'est celui-là. Qu'on produise, si l'on peut, une affirmation scicmifique qui ose se vanter d'une telle universalité, d une telle perpétuité, d'une si indomptable, d'une si obstinée certitude. Qu'on mette l'affirmation scientifique en balance avec l'affirmation religieuse ; qu'on pèse la valeur de chacune et qu'oïl prononce.
Fort bien, nous dira-t-on, mais vous oubliez donO ces religions si diverses et si exclusives qui se sont dis^ puté et qui se disputent encore la foi des peuples. Oîi est l'universalité dont vous vous vantez ? Où est la certitude que vous invoquez ? Les annales de l'esprit humain sont remplies de vos disputes, et vous osez vous glorifier de tenir dans vos mains la solution de l'éternel problème !
Non, répondrons-nous à nos adversaires, nous n'ignorons pas le fait que vous signalez. Nous savons que l'affirmation tJiéologique et métaphysique^ pour parler votre langage, a traversé les vicissitudes les plus étranges et les plus périlleuses. Nous savons qu'elle a été enveloppée des fables du polythéisme, des superstitions du fétichisme, des erreurs de l'hérésie et de lincrcdulilé, comme ces métaux précieux que nous rencontrons mêlés à d'impures scories. Nous savons que
sa lumière a été obscurcie d'immenses ténèbres et que des illusions, des égarements, des défaillances sans nombre ont marqué chaque pas de l'humanité religieuse et croyante. Mais nous affirmons que jamais, ni nulle part, le rayon divin n'a péri tout entier. Nous affirmons qu'en dépit de nos ignorances et de nos aberrations, la lumière de la vérité divine et surnaturelle n'a jamais cessé de présider aux destinées de notre race. Écartons toute équivoque et allons au fond de la question. Est-il vrai, oui ou non, que sous les symboles les plus imparfaits et les plus contraires, le sens commun de tous les peuples a maintenu la croyance plus ou moins complète, mais enfin la Croyance inébranlable à la Divinité, à la Providence, i'ia distinction de l'âme et du corps, à la loi morale, à la liberté et la responsabilité humaines, à l'immortalité, à la vie future, à toutes ces vérités fondamentales qui résident, pour ainsi dire, au fond de la raison et cîe la conscience, et qu'on ne saurait ébranler, sans î*uiner du même coup notre être intellectuel et moral lui-même ? Est-il vrai, oui ou non, que dans un ordre plus haut, l'Humanité a cru partout et toujours à une révélation divine, au miracle, à la prophétie, à la puissance de la prière, du culte, des sacrifices, à tout ce qui constitue le fond et l'essence du suiifiatwel ? Parcourez les livres sacrés de tous les peuples. Étudiez leurs annales, leurs institutions, leurs monuments ; analysez le chaos même de leurs fables et de leurs su-
:iJI» LES DOCTRINES POSITIVISTES
l>(*rslitioiiA. Sous les créations les plus bizarres de l'ignorance et des passions, vous découvrirez partout les éléments constitutifs delà vérité naturelle et traditionnelle, de la raison et de la foi, de même que, sous les couches les plus disparates accumulées par les révolutions géologiques, vous rencontrez, à une certaine profondeur, le granit primordial où reposent les assises de notre globe.
Il y a donc dans les vicissitudes religieuses des peuples unélément universel, constant, immuable, que nous appelons l'afQrmation métaplujsique de la raison, Taffirmation t'irolo(jique de la foi. Or, cette affirmation est la contradiction formelle non-seulement de rathéisme positiviste ou de tout autre athéisme; elle est déplus, dans sa partie religieuse et théologique, la contradiction radicale de tout système purement déiste ou rationaliste. Et c'est cette puissante et redoutable affirmation que nous opposons à la négation de nos adversaires ; c'est elle que nous mettons en parallèle avec les certitudes prétendues supérieures dont ils réclament le monopole. C'est elle dont l'universalité, la perpétuité et l'incomparable autorité domine le vaste théâtre de nos luttes, de nos disputes, de nos triomphes et de nos défaites mêmes; c'est elle, en un mot, qui échappe absolument au reproche d'instabilité et d'incertitude, de contradiction et d'impuissance, que nous adressent les positivistes, et qui fait crouler ainsi par sa base Tobjection qu'ils nous opposent.
Or, quel est l'objet perpétuel et immuable de cette immuable et perpétuelle affirmation? C'est précisément ce monde métaphysique et 5urwo/t/re/ dont le positivisme a- juré la ruine. Elle affirme Dieu, sa réalité, sa substantialité, sa personnalité souveraine, ses attributs les plus manifestes et les plus accessibles à notre pensée. Elle affirme le monde divin, ses lois et ses conditions dominantes, ainsi que les rapports les plus essentiels qui nous unissent à ce monde. Sur ce point, pas de divergence. L'unanimité est aussi complète que possible *. Que faut-il de plus? . — Mais, disent-ils, dès que l'on veut pénétrer la nature intime de Dieu, de l'âme, de son origine et de sa destinée, les esprits se divisent, les opinions naissent des opinions, les systèmes des systèmes, et l'unanimité dont on fait tant de bruit se brise sous le choc des contradictions.
Mettons qu'il en soit ainsi ; qu'est-ce que cela prouve? Parce que ma pensée ne pénètre pas la nature intime et l'essence même du soleil, parce que je n'en connais pas toutes les propriétés, toute la composition et tous les rapports, est-ce une raison pour que j'en nie l'existence, la lumière, la vertu vivifiante et toutes ces autres qualités dont l'éclat s'impose à mes sens ? Gomment I parce que vous ne connaissez la nature intime ni du monde, ni de vous-mêmes, pousserez -vous
1. Voyiz H\}VT,Alnelon quxA. lib. II, c. IV. Lamennais, Ei>mi n*r Vindiffénnic, vol. III, ch XXI.
328 LES DOCTRIXES POSITIVISTES
Textravagance jusqu'à nier le monde, jusqu'à vous nier vous-mêmes? Étrange contradiction de l'esprit d'erreur I Vous n'admettez, vous n'affirmez d'autres substances que celles de la matière. Toute réalité positive se résume pour vous dans la molécule ou dans Tatome. Eh bien, dites-le nous. Savez vous quelle est la nature intime, ou l'essence de la matière? Ses éléments sont-ils étendus ou inétendus? Étendus, ils sont divisibles; divisibles, ils sont composés; composés, ils ont des composants. Ces composants sont-ils étendus ? Si vous dites oui, le problème renaît ; si vous dites non, ils sont donc simples et inétendus ; s'ils sont inétendus, comment produisent-ils l'étendue? Vous n'en savez rien, et quoi que vous fassiez, le mystère vous enveloppe ; vos avis se partagent. Le monde de la matière, le seul que vous connaissiez, se dissout en quelque sorte entre vos mains. Et que diriez-vous donc, si nous allions en conclure que la matière n'est qu'une abstraction, l'atome, une chimère? Vous auriez pitié de notre prétention. Et cependant notre unique crime serait de pratiquer votre logique. Eh quoi! vous échouez devant un atome, et vous nous reprochez de ne pas pénétrer tout le mystère de l'infini ! Ou cessez d'agiter de si faibles armes, ou résignez-vous à voir disparaître la. matière elle-même dans la négation où vous voulez repousser Dieu.
Oui, l'affirmation de Dieu n'est ni moins universelle, ni moins opiniâtre que celle des réalités sensibles, et
ET LEURS PREUTES. 329
il n'est pas une seule de vos objections contre la connaissance de Dieu et des existences métaphysiques que nous ne puissions retourner avec autant de force contre la science du monde et de la matière.
Reste l'argument qu'on tire du fait des athées. Ceux-là, dit-on, n'ont pas seulement contesté tel ou tel attribut de Dieu, ils ont nié Dieu lui-même. Prenez acte de ces négations et renoncez à cette orgueilleuse unanimité que vous réclamez pour vos croyances.
En supposant, ce qui est contestable, qu'il y ait eu des athées systématiques et convaincus ; en mettant que leur voix ait manqué aux sufiTrages de Thumanité, croit-on qu'une telle anomalie puisse nous créer un embarras? Et depuis quand une imperceptible exception ferait-elle fléchir la règle ? Depuis quand la folie de quelques-uns prouverait-elle contre la raison de tous? Vous nous vantez la certitude des données expérimentales et positives ; mais êtes-vous bien sûrs de ne pas avoir de contradicteurs? Avez-vous donc oublié qu'il s'est trouvé des insensés qui ont révoqué en doute les faits les plus positifs de Texpérience? Avez-vous oublié que la foi expérimentale et scientifique a rencontré pour le moins autant de sceptiques et d'incrédules, que la foi philosophique et religieuse? Citezmoi un fait, une vérité, une seule, qui ait échappé aux prises de la négation. Quoi de plus certain que l'existence de la matière et du mouvement, la multiplicité
des atomes et des substances, la vie et la sensibilité
des bêtes, la certitude des faits de rexpérience, la vérité de certains événements de Thistoire ? Toutes ces vérités vous les proclamez absolument évidentes et certaines, et vous avez raison. Aussi haut que vous, nous en proclamons l'évidence et la certitude. Est-ce à dire que l'emportement de l'esprit sophistique ou la manie de Tesprit de système les ait épargnées ? Eh quoi ! Zenon n'a-tril pas nié le mouvement ? Berkeley n'a-t-il pas refusé toute réalité au monde des corps ? Les idéalistes n'ont ils pas révoqué en doute tout ce que vous affirmez comme certain ? Les panthéistes n'ont-ils pas mis au rang d'un pur phénomène ou d'une pure illusion ce que vous considérez comme la seule existence réelle et substantielle ? Descartes n'a-t-il pas réduit les animaux à l'état de simples machines, dépourvues de toute vie et de toute sensibilité ? Les faits les plus authentiques de l'histoire ont-ils trouvé grâce devant la réprobation de Pyrrhon et de ses disciples ? Que dis-je? ne s'est-il pas rencontré des raisonneurs sans frein, un iEnisédème, un Sextus Empiricus et tant d'autres de leur école, qui ont prétendu abattre sous les coups d'un scepticisme universel, non-seulement la certitude de Dieu et du monde, mais celle de leur propre existence ?
Est-ce la peine de s'arrêter à toutes ces négations et faudra- 1 il renoncer aux faits les plus positifs de l'expérience, non moins qu'aux vérités les plus élémentaires de la raison, parce qu'il aura plu à quelque esprit
ET LEURS i^REÙYES. 334
eiceïitrique de leur opposer ses futiles et orgueilleux paradoxes ? Qu'on cesse donc de'revendiquer pour ce qu'on appelle les affirmations positives, le bénéfice d'une certitude qu'on refuserait à Taffirmation^^métaphysique et religieuse. Pour les unes comme pour les autres, l'adhésion générale des esprits est la règle ; la protestation isolée de quelques visionnaires ou de quelques fanatiques marque l'exception. Et que deviendrait la science la plus positive tout aussi bien que la science métaphysique ou théologique, s'il fallait livrer leurs titres les plus authentiques et les plus évidents au parti pris d'un misérable entêtement ou aux caprices d'une incurable folie ?
C'est le propre des petits esprits et des esprits faux de ne saisir qu'un côté d'une question, de l'exagérer outre mesure, d'en tirer les conséquences les plus extrêmes, sans tenir aucun compte des principes et des vérités qui souvent limitent et modifient ces conséquences. Confondre, avec une incorrigible obstination, l'absolu et le relatif, le certain et le problématique, l'essentiel et l'accidentel, le droit et le fait, et, par là même, le vrai et le faux, le réel et le chimérique ; n'est-ce pas là ce qui caractérise éminemment l'esprit sophistique ou la faiblesse d'esprit ? N'est-ce pas là ce qui remet éternellement en problème ce je ne sais quoi d'invincible et de souverain qui réside, comme un axiome primitif et indiscutable de la foi, de la raison ou de l'expérience, dans l'âme même de l'humanité?
33S us
N'est-ce pas U ce qnisobsliUieà lliamKMiîe de Uféhté
totale lechaosdes systèmes partieis et exclasi&?}resi-i^ pas là ce quiétermse les malentendiis et ks dispotes? Et, pour ea venir à l'applicatioD, n'est-ce pas là précisément ce que font les positivistes ? D'un tiait de plume, ils suppriment, si Ton me passe c^ expression, tout un hémisphère du monde de la vérité. Ils affirment le monde de l'expérience, et ils ont raison. Ils suppriment le monde de la raison et de la foi, et c'est là leur immense erreur. A ce trait seul, je reconnais le sophisme et je repousse le système. Ah! que ce n'est pas ainsi que s'y prend l'humanité ! Elle ne voit pas toute la vérité ; mais au moins elle ne repousse aucun de ses éléments essentiels. Elle ne possède qu'une synthèse plus ou moins imparfaite, plus ou moins implicite ou développée, mais au moins ne vat-elle pas la briser en morceaux, au risque de n'en garder, comme les faiseurs de systèmes, qu'un informe tronçon. Non, elle affirme en même temps, dans toutes ses données fondamentales, la vérité expérimentale et la vérité métaphysique, la vérité naturelle et la vérité surnaturelle, la vérité scientifique et la vérité religieuse. Là, dans cet ensemble, et là seulement, se trouve, sous une forme plus complète, la doctrine de la vérité. Et hors de là, quoi qu'on fasse, et quelle que soit la verve de l'invention, je ne vois que le jeu coupable de l'esprit d'erreur et la mutilation sacrilège de l'image divine qui seule a droit aux hommages de notre roi et de notre amour.
On nous vante les conquêtes de la science, et nous n'avons garde de les contester. Mais encore ici ne fautîl pas que les exagérations de l'enthousiasme prévalent contre les droits impresciptibles de la justice. Combien en est-il de ces conquêtes qui ont été emportées du jour au lendemain comme les grains de sable que chasse la tempête ! Que de systèmes renversés par d'autres systèmes ! Que d'opinions éphémères mises en oubli par des opinions nouvelles ! La lumière se produit-elle par émission ou par vibration ? La gravitation esl-elle mécanique ou dynamique? Le calorique est-il un fluide substantiel ou le simple produit du mouvement ?* Que de théories, hardiment soutenues, il y a un siècle, comme le dernier mot de la science et qui, en ce moment, ne sont plus que des souvenirs, relégués, si je puis le dire, dans le musée des curiosités scientifiques I
Qui nous assure que, dans un avenir plus ou moins reculé, tant d'explications qui nous paraissent indiscutables, ne subiront pas le même sort ? Science de l'homme ou de la nature, science des existences inorganiques ou des êtres organisés, il n'en est pas une seule qui ne subisse, de siècle en siècle, souvent même de dix ans en dix ans, une profonde métamorphose. Qu'on se rappelle les vicissitudes tragiques de tant de systèmes qui se flattaient de dévoiler à tout jamais les plus intimes mystères de la géologie et de l'astrono-