Bbnàn, Vie de Jésus, JfUroduelion, p. LI
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c'est, comme il le déclare, « au nom d'une expérience constante, » qu'il « bannit le miracle de l'histoire. » M. Renan a tort. Sa première thèse n'était pas vraie ; mais, Tathéisme posé en principe, elle était logique. La seconde, au contraire, n'est ni vraie, ni logique, et c'est M. Renan lui-même qui va nous aider à le prouver contre M. Renan.
Y a-t-il eu, dans le cours des siècles, une intervention réelle, incontestable de Dieu dans le gouvernement des choses humaines? Y a-t-il eu des révélations surnaturelles, des inspirations prophétiques, des manifestations divines? Y a-t-il eu des miracles? Ou bien, tout ce que nous en apprennent les annales de l'histoire, les livres sacrés de la religion, les témoignages des plus grands sages, les récits authentiques des plus grands saints, les affirmations positives des plus grands génies, tout cela ne serait-il qu'une illusion vaine ou un coupable mensonge ? Sans entrer dans le détail du problème, nous maintenons, comme nous l'avons déclaré plus haut, que pour tout homme sérieux et réfléchi, le fait universel et permanent de la religion au sein de l'humanité, ou, pour parler avec plus de précision, la foi constante et invincible de l'humanité au surnaturel, tranche cette question de manière à ne laisser aucune place à l'équivoque ou à la contestation. Quelque part qu'on fasse à la crédulité, au fanatisme, à la supercherie ; quelque opinion qu'on se fasse de notre ignorance, de nos illusions, de nos passions, on
ne saurait admettre, sans blasphémer la nature humaine et sans désespérer de toute certitude, que cette foi si universelle, si invincible, si décisive pour toutes nos destinées morales et sociales, soit le résultat, disons mieux, le produit nécessaire et perpétuel du mensonge ou de Thallucination, du crime ou de la folie. Les erreurs partielles mêmes sont une preuve de la vérité qui se trouve au fond. Y aurait-il des contrefaçons, s'il n'existait un original authentique ? Comment reconnaître la fausse monnaie, s'il n'y avait pas de monnaie légale ? Et toute erreur n'est-elle pas, comme le dit excellemment Bossuet, l'abus de quelque vérité ?
Et, pour serrer la question de plus près, qu'on nous
montre un fait de l'histoire, un seul, dont la vérité soit mieux établie que celle des miracles de l'Évangile. Les exploits d'Alexandre et de César, comme l'observe Rousseau, sont moins bien constatés que les faits de l'Évangile, et cependant personne n'en doute. Nier les miracles de Jésus, qu'est-ce, sinon s'engager à faire table rase de l'histoire tout entière ? Quelle évidence restera debout, si celle-là s'écroule ? Admettez donc l'Évangile, ou niez l'histoire. Il il n'y a pas de milieu, et il faut choisir.
Cela est tellement vrai, que les efforts les plus désespérés du rationalisme ont échoué devant la toutepuissante évidence de ces faits. Voilà plus d'un siècle
qu'ils usent les ressources de la critique la plus meur-
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Irière, de la science la plus raffinée, de rantagonisme le plus systématique, à démolir, pièce à pièce, tous les faits du récit évangélique. Le génie, l'érudition, le temps, Tardeur de la destruction, rien n'a manqué à l'œuvre des nouveaux Titans. Tous les flots de la négation se sont élevés, comme les vagues d'une mer irritée, contre ces quelques pages miraculeuses qu'une main divine semble avoir jetées, comme un défi solennel, à toutes les contradictions de l'orgueil humain. Et quel a été le résultat de ces prodigieux efforts ? Ce résultat, faut-il le dire? Mais c'est vous-même qui avez soin de nous le faire connaître. Le dernier venu de ce rationalisme négatif qui ne rêve que la ruine du surnaturel, vous qui avez condensé en un volume les résultats historiques que l'exégèse allemande a consignés dans des centaines d'in-folios ; vous qui vous flattez de nous faire connaître le dernier mot de cette science hautaine qui, sous le nom de Critique y s*est arrogé la dictature des intelligences, vous avez eu le singulier mérite de signaler la défaite, Téclatante et irrémédiable défaite des coryphées de la négation. Vous avez dû vous incliner devant V authenticité des Évangiles ; reconnaître l autorité des témoins qui les ont écrits, constater la vérité des faits même miraculeux qu'ils contiennent, proclamer la personnalité historique de Jésus, attester Tévidence de sa vie, de ses doctrines et de ses œuvres. Voilà donc ce qui a triomphé de la critique la plus savante et la plus impi-
toyable dont les annales de la science fassent mention. Jésus et rÉvangile, bien plus, Jésus tel qu'il nous est connu par TÉvangile, non-seulement dans ses traits généraux, mais dans les détails les plus intimes et les plus circonstanciés de sa vie et de sa mort, de son œuvre et de sa personnalité : voilà ce qui a été démontré invincible à tous les efforts du doute et de la négation. Ou je me trompe, ou l'apologie la plus démonstrative que nous ayons du christianisme a été écrite par l'auteur de la Vie de Jésus, Personnification actuelle du rationalisme anti-chrétien, rapporteur attitré, si l'on me passe cette expression, de l'exégèse négative, il a dû reconnaître et proclamer ce qui domine et tranche tout dans ce grand débat, à savoir : l'inébranlable certitude des faits évangéliques. Et dans le tombeau où il a voulu faire descendre une seconde fois le Christ, il n'a réussi à enfermer, ce nous semble, que les dernières illusions et les dernières espérances de la négation.
Pour avoir l'intelligence complète du livre de M. Renan, il faut donc faire deux parts : la part de la science et la part de V auteur ou du système. Les faits de l'Évangile, pris dans leur ensemble, sont authentiques, irréfragables et certains : tel est l'arrêt de la science, de la science rationaliste, de la science négative ellemême, qu'on ne l'oublie pas, et cet arrêt est sans retour. Mais, ajoute M. Renan et avec lui tous les sectateurs de la libre pensée, les faits de l'Évangile qui
ont un caractère surnaturel sont des faits purement légendaires en tant que surnaturels, c'est-à-dire, des faits naturels travestis par l'ignorance, l'enthousiasme, l'illusion, l'hallucination, la mauvaise foi, peut-être par toutes ces causes réunies, en autant de faits surnaturels et miraculeux. Et pourquoi? Parce que la Critique pose en axiome de la science et de la philosophie qu'il n'y a pas de miracle, pas de surnaturel. Le surnaturel, disent les positivistes, n'est que Vimaginaire ou le chimérique. A ce titre, il faut le bannir de l'histoire. Par conséquent, partout où l'on rencontre le miracle, on le rangera, à ce titre, dans la catégorie des mythes, des légendes, ou de quelque autre fiction humaine, et sans le nier, en tant que fait, on essaiera de l'expliquer par des causes naturelles et de le ramener aux proportions d'un fait ordinaire de l'histoire. C'est ce que M. Renan a entrepris de faire pour les miracles de Jésus-Christ et des Apôtres. Ici, on le voit, commence le parti pris du préjugé et du système. Or, ce système, nous le connaissons. Nous en avons étudié la valeur ; nous savons au juste le prix de ces négations. Que reste-t-il donc de la Vie de Jésus de M. Renan ? Disons mieux, que reste-t-il de toute la critique exégétique du rationalisme de notre siècle? Ce qui en reste? Une grande vérité et un grand sophisme. La vérité, c'est l'affirmation historique et scientifique des faits de l'Évangile. Le sophisme, c*esi Vinterp7^étation telle quelle que les exégètes du déisme, du panthéisme
et de l'athéisme positiviste prétendent nous donner de ces faits. La vérité, c'est l'Évangile, tel qu'il a été écrit par les évangélistes contemporains de Jésus, par les évangélistes, apôtres et disciples de Jésus; c'est l'Évangile tel qu'il est sous nos yeux. Le sophisme, c'est l'Evangile tel qu'il est récrit, réédité, commenté, à dix-huit siècles de distance, par les évangélistes de notre temps; c'est, si l'on veut, l'Évangile selon Baur, selon Strauss, selon Renan, ou seloji tout autre. La vérité, c'est l'Évangile dans la divine et inimitable simplicité de son récit. Le sophisme, c'est le procédé de violence et de torture qui essaie de ramener, bon gré, mal gré, par les interprétations les plus bizarres et les plus monstrueuses, le miracle de Jésus, la grandeur surhumaine etconstamment surnaturelle de sa vie, de ses révélations, de sa mission, de ses œuvres, aux proportions contradictoires d'un fait purement natureL, d'une personnalité et d'une vie purement humaines. La vérité des faits évangéliques restera comme une conquête désormais assurée de la science. Le sophisvie des interprétations rationalistes tombera comme l'accident éphémère d'un système. Et le spectacle de tant de théories orgueilleuses et impuissantes qui ne s'engendrent que pour se détruire, semblables à ce Dieu de la fable qu'on nous représente dévorant ses propres enfants ; cette anarchie d'un philosophisme contradictoire et inconsistant dont les caprices ne connaissent plus de frein ; ces débris de systèmes ensevelis
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considéré, soit dans son principe, soit dans sa méthode, soit dans sa doctrine elle-même, s'offre à l'esprit comme la contradiction systématique et formelle des axiomes de la raison, des procédés de la logique, des lois de la science et de Tart, des règles de la morale privée et sociale, de tous les principes et de toutes les évidences, en un mot, qui sont la base de toute vérité et de toute connaissance.
Nous avons montré enfin que les preuves sur lesquelles il prétend s'appuyer ne sont que de vaines illusions de l'esprit de système, et que ce futur dogme de l'humanité constitue dans son ensemble et dans ses détails une des doctrines les plus humiliantes que l'esprit d'erreur ait infligées à la foi des siècles et à la raison même du genre humain.
Cette démonstration, hâtons-nous de le dire, frappe du même coup non-seulement le positivisme que nous avons eu principalement en vue ; mais tout système qui consacrerait, en niant la personnalité divine, un véritable athéisme.
Redisons-le donc à ceux qui seraient tentés de l'oublier. Ce qu'on attaque, ce qu'on nie de nos jours, ce n'est pas, remarquons le bien, le nom même de Dieu ; ce nom est maintenu, répété, prodigué même avec une certaine complaisance ; ce qu'on attaque, ce qu'on nie, c'est l'idée, c'est l'affirmation du Dieu véritable et vivant. Ce qu'on affirme, ce qu'on prodigue, sous les formules les plus diverses, c'est l'idée d'un Dieu qui
n'est plus Dieu, qui, loin d'être Dieu, n'en est que la parodie et la moquerie.
Qu'on analyse les systèmes négatifs qui depuis deux siècles se partagent les épaves de la libre pensée. Qu'on étudie le matérialisme de Hobbes, le scepticisme de Hume, le naturalisme d'Helvétius, de Diderot et de leurs nombreux disciples. Qu'on pénètre dans les arcanes du panthéisme subjectif de Fichte, du panthéisme objectif de Schelling, du panthéisme idéaliste de Hegel, ainsi que du rationalisme critique et mythologique qui, par Strauss et l'École de Tubingue se rattache à ces systèmes. Qu'on approfondisse le matérialisme contemporain de Bûchner et de Moleschott, le positivisme naturaliste de MM. Mill, Darwin etTaine; le positivisme atomistique de MM. Littré et About ; le positivisme à la fois atomistique et criticistc de MM. Renan et Havet ; l'idéalisme hégélien de MM. Vacherot et Scherer : dans tous ces nombreux systèmes qui semblent parfois se contredire et s'exclure, on trouvera, pour peu qu'on sache s'orienter à travers le labyrinthe deleur pensée, la négation plus ou moins voilée de la personnalité divine. Iln'en est pas nnscul qui n'affirme comme principe premier des choses une force aveugle, fatale, impersonnelle. Pour tous, ce qu'ils appellent Dieu, sera quelque être ou quelque formule de fantaisie, indigne de ce grand nom.
Pour les matérialistes, c'est la matière étemelle,
c'est la nécessité de la nature, c'est la fatalité de ses
lois. Pour les panthéistes, c'est tantôt la substance
éTï mcffide. UntM le %<À àbsi<Au^ UntftI lldentitè 4a %-Â ei da dodhikâ. UnlM VHefj'el dnmir des cb'.rse^ qai pa«.<«nt da Déant à Tftre. Pour M. Taine^ Ctrl l'axioiDe de U f.*rcf contraigiuirite; pcMir M. Vacbrr-'t. c'e^t i **if!al de U raiscin dépouillé de toute réai;l*-. P«jar M. Scherer. c'est le devenir de HégeL Pour M. Litlré. c'est, de (ait, la loi immantnie de la matière: de nom. Tidéal qu'il appelle rhumaMté. Pour M. Renan, c'est tantôt i*éternel devenir de Hegel, UntOt lldéal abstrait de M. Tacherot, tantôt l'atome primitif de M. Littré. Qu'on parle de matière ou d'idée, de forces ou d'atomes, dldéal ou de réalité, les mois nV font rien, le procédé ne varie pas; le fond reste le même» et ce fond, c'est la négation du Dieu Tivant et personnel, du Dieu pariait et infini ; ce fond, c'est l'athéisme.
Or, le positi\isme nous offre la forme la plus concrète, la plus actuelle et, en un sens, la plus populaire de cet athéisme. Et c'est pourquoi nous avons fait appel aux certitudes de la raison, de la science, de la conscience, derart et de rhistoire, pour faire ressortir de notre mieux Tinanité de celte formidable erreur qu'on pourrait appeler, en toute vérité, le mal du siècle.
Oui, nous devons en faire le douloureux aveu. Ce qui a péri, sous les coups d'une négation effrénée, c'est la sainte notion de Dieu dans bien des âmes. Ce qui apéri avec ridée divine, ce sont les vérités tutélaires qui en relèvent et qui ont été jusqu'ici le patrimoine ina-
lîénable de la raison naturelle, l'objet universel et constant de la Religion, l'asile de la conscience humaine, le refuge de nos espérances et l'éternelle consolation de notre misère. Et c'est parce que Dieu a disparu de l'horizon d'un grand nombre d'intelligences, parce que les ombres de l'athéisme se sont appesanties de plus en plus sur le monde moral, parce que Dieu a été exilé, si j'ose le dire, de la patrie des âmes, c'est pour cela que la mort et le vide se sont étendus autour de nous ; c'est pour cela que le monde, livré à ses défaillances, a été ébranlé jusque dans ses fondements, et que les consciences troublées éprouvent quelque chose de la stupeur et du désespoir qui s'emparaient des anciens, le jour où l'oracle faisait entendre cette voix lugubre : les Dieux s'en vont ?
Et cette stupeur, et ce malaise, et cette vague inquiétude des esprits ne cesseront que lorsque Dieu sera redevenu l'hôte sacré de notre pensée et de notre amour ; lorsque sa présence aura comblé de nouveau le vide des croyances et des mœurs ; lorsque le soleil de Dieu, remontant à l'horizon des âmes, aura répandu, plus abondants que jamais, la vie et le bonheur sur une terre où le froid de l'athéisme n'a engendré que la stérilité, la souffranceet la mort.
Ce qu'il faut donc faire revivre dans la pensée, dans
la volonté, dans la vie des individus et des sociétés,
c'est la foi intime, profonde, indestructible, au Dieu
.vivant, au Père qui est dans les cieux, au Père tout-
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puissant, omniscient et tout-présent qui seul peut nous révéler l'énigme de notre destinée, guérir l'angoisse de nos âmes et les empêcher de périr d'inanition. Et à la vue des crises douloureuses qui fatiguent et consument tant de consciences^ comment ne pas se sentir pressé de dissiper quelques-uns des nuages qui obscurcissent la lumière divine, et de relever quelques-unes des pierres du temple où s'abritent les espérances et les destinées du genre humain?
Rappeler au milieu de ses enfants le Père de famille que des mains parricides ont prétendu expulser comme un étranger ; rendre le Père qui est au ciel à tant d'orphelins qui s'en vont seuls, tristes et délaissés, à travers les âpres et obscurs sentiers de la vie : ah ! s'il est une œuvre qui doive tenter la générosité ou la pitié, c*est assurément celle-là. Que Dieu redescende donc sur notre terre ! Qu'il habite de nouveau au milieu de nous ! A ce prix, et à ce prix seulement nous revivrons. A ce prix, notre siècle si troublé, si incertain, si anxieux, évitera les abîmes qu'il côtoie et où, trop souvent, il trébuche à travers les ténèbres accumulées devant ses pas par le redoutable génie de l'erreur.
Oh I qui nous rendra le temps où la pensée du Ciel, où le commerce intime, en quelque sorte familier et permanent avec Dieu, était l'atmosphère qui faisait vivre et palpiter les âmes ; où le souvenir de Dieu peuplait les solitudes de la terre et de la vie ; où le monde se dilatait, pour ainsi dire, dans la lumière de Dieu;
où tous les sommets du temps se doraient d'un reflet de réternité ; où l'homme de foi et de prière, enivré, s'il est permis de s'exprimer ainsi, du sentiment de la présence divine, ne pouvait faire un pas, sans entendre dans chaque voix de la nature, dans chaque mouvement de son âme, quelque frémissement de l'infini ?
S'il nous paraît difficile de nous élever à la hauteur de ceux qui voyaient en quelque sorte les œuvres de Dieu en Dieu, ne pourrions-nous pas au moins nous accoutumer à voir, à bénir, à aimer Dieu dans ses œuvres? Ne pourrions-nous pas animer cette froide enveloppe de l'univers, et cette enveloppe plus froide encore de notre cœur, en y évoquant par la raison et par la foi, par la pensée et par la conscience,* par l'adoration et par la prière, cet Esprit souverainement puissant, intelligent et bon, qui a tout créé, qui conserve tout, qui pénètre tout du souffle de sa vie, qui fait sentir sa présence incessante et sa perpétuelle coopération dans le mouvement de tous les atomes, dans l'essor de toutes les vies, dans l'élan de toute flamme d'intelligence et d'amour ? ^ Est-il une merveille de l'ordre universel qui ne porte l'empreinte de sa sagesse ? Est-il un battement de la vie universelle qui ne soit un retentissement prolongé de cette Vie infinie qui a communiqué l'être, le mouvement et la vie à toutes les créatures ? L'image de la Raison étemelle