‹ Les doctrines positivistes en FranceChapitre 91 sur 107 · S. Jean XVII · texte numérisé non relu

S. Jean XVII

lors que parmi les ténèbres et les ruines. Voulonsnous sortir de ces régions désolées ; voulons-nous respirer un air plus libre et plus pur, sachons unir, dans un indissoluble faisceau, toutes les facultés de l'esprit, toutes les lumières de la raison, toutes les énergies de la volonté, tous les rayons de la vérité, tous les procédés de la certitude, tous les secours de la science et de la tradition, tous les ressorts de l'être intellectuel et moral, en un mot, toutes les forces de l'homme, soutenues, agrandies et vivifiées par la force de Dieu. Ce sera le sacrifice de l'individualisme philosophique et de l'égoïsme moral aux lois et aux intérêts de l'ordre universel, et la conquête de la vérité sera le prix de ce sacrifice.

Et l'apaisement de nos douleurs, l'épanouissement harmonieux de nos facultés, le rassasiement de nos inconstants désirs, l'affranchissement de nos forces asservies, le calme du bonheur, seront le fruit de la vérité possédée et aimée. Ces biens sont-ils assez grands pour armer notre courage? Et quel est donc le charme qui peut nous retenir dans les liens de la servitude et de la mort? Quelle inexplicable fatalité peut nous entraîner à violer la loi la plus impérieuse de nôtre être et à nous rendre ennemis de notre propre bonheur ?

Exilés aux terres lointaines, nous gardons tous au dedans de nous une image indestructible de notre véritable patrie. Sur quelques plages de l'exil que nous

\)ortîons nos pas, cette image nous poursuit et nous obsède comme une implacable vision. En vain les fêtes et les séductions de l'étranger voudraient-elles nous égarer dans le crime de l'oubli. En vain les aspirations de la lâcheté et de la mollesse voudraient-elles nous fixer au sol de Texil. En vain les sophismes de la passion essaieraient-ils de nous donner quelque pâle siihulacre de la patrie pour la patrie elle-même. Au sein de nos joies les plus tumultueuses, comme de nos plus amères tristesses, l'imposante vision est toujours là, devant nos regards, immobile, silencieuse, inflexible. Le vide immense qui dévore nos aspirations et nos désirs ; Tamertume secrète qui empoisonne la coupe de nos jouissances ; l'inquiétude qui traverse l'agitation fiévreuse de nos fêtes ; le remords qui veille à notre chevet et nous fait sentir si durement le poids de nos défaillances, de nos infidélités et de nos trahison§, qu'est-ce sinon le tressaillement sacré du souvenir de la patrie au fond de nos âmes?

Et quand une force invisible nous relève de nos abattements et de nos douleurs ; quand le sourire de l'espérance brille à nos regards ; quand un besoin invincible nous agite et nous presse d'élever plus haut nos pensées et nos désirs ; quand un insurmontable ennui nous fait sentir le néant de tout ce qui nous entoure, et que le mal du ciel, si j'ose ainsi parler, s'empare de nous au milieu de toutes les fascinations de la terre ; qu'est-ce encore que tout cela, sinon la voix de la

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patrie? Que nous font dès lors tous ces fantômes qui nous abusent et nous égarent? Un nom magique a résonné à nos oreilles. C'est le nom de la patrie ! Là sont les grandes joies et les grands souvenirs ; là sont ceux qui nous aiment et que nous aimons ; là, le soleil est plus beau, la terre plus riante, Tair plus vivifiant et plus doux. Là, séjournent nos espérances ; là, reposent nos rêves; là, ressuscitent nos morts; là, nous attendent nos frères ; là, nous sécherons nos larmes sur le sein de notre Père; là, et là seulement, nous saurons ce que c'est que la vie et le bonheur. Ah I que nous font les fêtes de l'étranger? Voyageurs d'un jour aux terres lointaines, allons revivre au soleil de la patrie !

Et nous tous, tant que nous sommes, nous voyons l'image de la patrie planer sur l'exil que nous traversons, et nous savons que cette patrie est immortelle et que nous sommes immortels comme elle.

Cependant, il faut le dire, cette grande image s'est obscurcie, peut-être même éclipsée dans bien des âmes. Les rayons du ciel ne descendent plus, ce semble, aussi abondants qu'autrefois sur la terre, et la défection d'un grand nombre a ravagé les rangs de Tarmée qui portait écrit sur son drapeau : Dieu et la patrie I

Et c'est pourquoi la vie est devenue triste et froide ; les mœurs baissent et la vertu souffre. * Cependant la douleur continue, comme par le passé, peut-être 1 . Mgr Ddpanloup. La Convention du 5 sept. etc.

plus que dans le passé, ses silencieux ravages. Elle creuse des rides précoces ; elle fait couler des larmes brûlantes; elle brise les corps et dévore les âmes. Les peuples se consument dans la fièvre de l'avenir ; les individus, dans l'agitation des affaires et des plaisirs. Mais quand à rétourdissement deTivresso succède un douloureux réveil ; quand les coups de la fortune renversent nos espérances, quand des catastrophes sans nom s'abattent sur notre patrie, la couvrent de deuil et de ruines, voilent la gloire de son passé, morcellent son unité et son intégrité séculaires, mettent en question son avenir et semblent décourager l'espérance elle-même ; quand les soucis et les chagrins deviennent les hôtes habituels de notre pensée ; alors en vain nos âmes cherchent en elles et autour d'elles une main qui les aide à porter le fardeau écrasant de la lutte et du malheur. A chaque effort, elles retombent plus lourdement dans le vide de leur pensée et de leurs croyances. Dieu a cessé d'habiter au milieu d'elles. Une philosophie sans entrailles leur a désappris à invoquer son nom sacré. Elles savent peut-être la langue du murmure et du blasphème; elles ne connaissent plus la langue de la prière. Le cri de leur douleur expire dans le néant. Nul écho consolateur ne répond au gé-. missement de ces orphelins du monde moral ; et le désespoir seul, un désespoir morne et glacé, offrira désormais, comme une sorte de tombeau anticipé, un dernier asile à leur souffrance.

Ah! si au moins leur douleur savait croire et prier! Dieu répondrait alors à la voix de leur prière. La douleur deviendrait un ange de Dieu, et du sein de leurs tristesses sortirait un rayon de vie et d'immortalité.

Oui, celui qui a connu l'angoisse des grandes soufTrances ; celui qui a connu l'impuissance des consolations humaines; celui qui, pour se relever, a posé son cœur broyé et meurtri sur le cœur de Jésus ; celui qui a senti ce cœur sacré battre sur son propre cœur; celui qui a vu l'aiguillon de la douleur se briser à ce contact divin, et une infinie consolation succéder soudain au deuil de son âme, celui-là a senti Dieu, il l'a vu, il Ta touché, en quelque sorte, autant qu'on le peut sur cette terre. Entre lui et Dieu il s'est fait une indissoluble étreinte et, quoi qu'il advienne, il sentira éternellement la marque du baiser divin sur les blessures cicatrisées de son cœur.

Que Dieu redescende donc dans les esprits, et ils se relèveront, loin des angoisses du doute et de la négation, vers les régions sereines de la lumière. Qu'il redescende dans les âmes, et elles renaîtront à la joie, à la vertu, au bonheur. Qu'il redescende dans les sociétés, et elles retrouveront la tranquillité de l'ordre, la stabilité, l'avenir qui semblent se dérober sous leurs pas. Que Dieu redescende sur cette terre si pauvre, si calamiieuse, si souffrante, et elle reverdira au souffle de sa présence ; elle se repeuplera de célestes visions. L'esprit de Dieu habitera de nouveau parmi les hommes ;

les hommes converseront de nouveau avec Dieu. Un rayon du bonheur primitif traversera le monde, et délivré de la servitude de ses ignorances et de ses passions, rhomme redevenu en quelque sorte un enfant divin, reposera, sans inquiétude et .sans terreur dans les bras de son Dieu, comme le nouveau-né qui s'endort, calme et souriant, sur le sein de sa mère.

Et, racheté une seconde fois de l'erreur, du péché et de la mort, chacun de nous reconnaîtra, par une expérience personnelle et positive, la profonde vérité de ces paroles du Maître de la vie : Venez à moi vous tous qui portez le poids du travail et de la fatigue, et je vous soulagerai *.

i . S. Matth. XI, 28.

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