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Consldéralions politico-militaires

i) Les forces maritimes de l' Allemagne croissent si vile qu'elles menacent la prépon-

dérance de l'Angleterre sur mer et la sûreté de ses îles. A cet accroissement on ne voit pas encore de limites. L'accroissement parallèle des forces maritimes de l'Angleterre, quoiqu'elles soient encore prépondérantes, a une limite peu éloignée dans l'absence de service militaire obligatoire en Angleterre et dans l'aversion qu'il inspire à la population. Théoriquement, il doit arriver un moment oii la prépondérance passera de l'Angleterre à l'Allemagne. Il est donc avantageux pour l'Angleterre de ne pas attendre ce moment et d'abaisser les forces maritimes de l'Allemagne à un niveau sans danger pour elle. On comprend par suite la peur que l'Allemagne a actuellement de l'Angleterre. Cette peur et la conviction générale que l'Angleterre ne permettra pas à l'x^llemagne d'augmenter sa flotte, sont si grandes que la pensée de prévenir ce danger anglais par une attaque soudaine sur la flotte anglaise « à la japonaise » à l'aide des j3 dirigeables et de la flottille des torpilleurs, devient ici une idée fixe. Cette manœuvre se trouve déjà dans les limites du possible et c'est ce qui rend la situation si tendue et fait que des deux côtés on désire s'affranchir de ce cauchemar réciproque et conclure un accord.

2) Si cet accord n'est pas conclu, je suis profondement convaincu que l'Allemagne restera tranquille et ne se hasardera pas à faire la guerre à qui que ce soit sur le continent.

3) Si cet accord est conclu, les mains de l'Allemagne deviennent libres... et il est très séduisant pour elle de rétablir d'un seul et puissant coup dans son ancien éclat son influence militaire... Pour une pareille perspective, l'Angleterre peut obtenir beaucoup...

Il faut ajouter à cela la situation intérieure de l'Allemagne... Un général prussien haut placé disait récemment : c L'air chez nous en Allemagne est devenu si étouffant et si malsain que nous avons besoin d'air frais. Seule la guerre peut nous le donner >...

Si la guerre n'éclate pas maintenant et si les événements se continuent avec la même rapidité dans le même sens, la situation suivante peut se produire : la Triple Alliance peut s'écrouler, le mouvement slave se cristalliser dans un tout bien ordonné, désavantageux pour le pangermanisme. Il n'est pas avantageux pour les Allemands d'attendre cela en croisant les bras. D'autre part, l'opinion démesurée qu'ils ont actuellement d'euxmêmes empêchera les Allemands de conclure avec la Russie l'accord amical qui leur est tou-

jours possible. Ils comprennent bien que sur le continent le temps combat contre eux et pour la Russie et les Slaves, tandis que sur mer, il est pour eux et contre l'Angleterre. Dans ces deux aspects de la situation de l'Allemagne est la clef des rapports politiques actuels et la cause du rôle décisif de l'Angleterre. .

Le second rapport annexé à celui d'Osten-Sacken était celui de l'attaché naval B. Bopp [ou de Bock] (i8/3i janvier 1907).

Pendant les deux derniers mois, l'activité fiévreuse dans les ports de Kiel et de A^ ilhelmshafen a été particulièrement remarquable... La série des faits énumérés ci-après m'a convaincu qu'ils constituent clairement une préparation à des actes de guerre.

Ce qui me frappa d'abord fut le grand nombre de vaisseaux marchands qui se trouven t inactifs dans les ports allemands... En ayant causé avec les officiers allemands, ils me dirent que c'était le résultat de la stagnation dans le transport des émigrants, mais cette explication n'est certes pas exacte car ces navires sont des navires de charge impropres

au transport des émigrants. D'après mon calcul, les seuls navires de la ligne Hambourg- America suffiraient pour transporter deux corps d'armée.

J'appris ensuite que l'Allemagne avait (ce qu'elle cachait avec soin), acheté 700.000 tonnes de charbon de Cardiff sous condition de livraison avant le i" mars (n. s.) dans les ports de guerre de l'Allemagne. Jusqu'à cette année, la flolte ne consommait guère que du charbon allemand ; on n'en achetait en Angleterre que des quantités insignifiantes.

Outre ce charbon, on en a encore acheté en Angleterre une certaine quantité que l'on a chargée sur quelques transports et dirigée provisoirement à Vigo. Cette provision a été faite pour l'escadre de croiseurs envoyée le 7 février (n. s.) de Kiel dans l'Atlantique...

Pendant tout le dernier mois, le croiseur Scharnhorsi et quelques torpilleurs sortirent chaque jour du port de Kiel au crépuscule. A leur arrivée en mer, ils éteignaient leurs feux et exécutaient toute la nuit certains travaux. Le matin ils revenaient à Kiel. Ces expéditions nocturnes m'intéressèrent fortement, et autant que j'ai pu savoir, elles étaient consacrées à la pose de mines de fond et à la recherche de notre câble de Paris. Ce dernier

renseignement est confirmé par les journaux danois (*).

L'accroissement du travail dans les étatsmajors pendant les derniers temps est aussi remarquable : il n'est pas interrompu longtemps, même la nuit. D'après mes renseignements, il concernait la mobilisation.

Dans mes conversations des derniers temps avec des officiers allemands, je trouvai la confirmation de mes suppositioxis. On parle beaucoup parmi eux de la possibilité d'une guerre avec nous. Ils considèrent que le coupable d'une pareille guerre sera exclusivement l'Angleterre qui s'efforce de toutes ses forces d'abaisser l'Allemagne qui s'élève rapidement.

La flotte allemande est donc absolument prélc pour la guerre ; quant aux ports, ils sont aussi absolument prêts à l'exception de AVilhelmshafen où l'on travaille avec hâte pour être prêt dès le commencement du printemps de cette année. Cette hâte est le résultat d'un ordre de l'EiTipereur donné il y a environ trois mois, et autant que j'ai pu voir les travaux, ils seront certainement prêts au commencement

(*') Ce câble fut en eîTet coupé dès la déclaration de guerre en 191/i.

d'avril, tandis que d'après le programme, ce port devait être à peine prêt à la fin de 1910...

Le troisième rapport envoyé par Osten-Sacken était celui de l'attaché financier Paul Miller (21 janvier/3 février 1909) :

En réponse à la demande de V. E. , j'ai l'honneur d'exposer que dans les sphères financières allemandes, on ressent indubitablement quelque irritation contre la Russie, en particulier depuis la visite du roi d'Angleterre en Russie au printemps dernier. Cette irritation trouve son expression dans le fait qu'approximativement depuis le printemps de 1908, il a été extrêmement ditricile, pour ne pas dire impossible, de trouver en Allemagne des capitaux pour les entreprises financières russes, malgré l'abondance croissante des capitaux disponibles. Il y a un an, les banques de première classe à Berlin donnaient 01/2 *'/., sur les comptes courants, maintenant elles ne donnent que i °/o.

Les cercles financiers berlinois voient dans un changement d'attitude de la société russe à l'égard de l'Allemagne (exprime par des attaques de la presse russe contre l'Allemagne) la cause de ce changement dans les rapports

des hommes d'affaires allemands et russes... Ces cercles considèrent que ce changement de la société russe à l'égard de l'Allemagne est un acte de déloyauté et d'ingratitude. Ils rappellent la conduite de l'Allemagne au temps de la guerre russo-japonaise, la sympathie montrée alors par l'Allemagne au point de violer le droit international, son attitude en ce qui concerne la garde de notre frontière occidentale, le charbon fourni à notre escadre, l'emprunt de igoS conclu, malgré la dureté des temps, à des conditions plus favorables pour la Russie que l'emprunt contracté en France l'année précédente. A tout cela s'ajoute, remarquent ces financiers, le sentiment alar mant que la séculaire « Culture » allemande dont s'enorgueillit chaque Allemand, est en péril par suite du caractère agressif du mouvement slave qui trouve lui-même un appui dans la société russe...

D'après mes renseignements, la ^Vilhelmstrasse après l'entrevue de Revel, déconseilla les opérations financières avec la Russie, disant qu'une guerre était possible. Cette situation se prolongea tout l'été et l'automne. Ainsi, encore en août, quand notre ministre des finances avait entamé les négociations au sujet de l'emprunt (qui vient d'être conclu), la banque

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Mendelsson de Berlin déclara nettement que le capital allemand ne participerait pas à l'emprunt russe. A la vérité, cela s'explique par le fait que l'Allemagne a elle-même besoin de forts capitaux pour mettre de l'ordre dans ses finances et n'est pas par suite disposée à prêter à l'étranger, mais l'influence politique s'y faisait sentir. Apiès l'heureuse terminaison de l'incident de Casablanca, le v^eto du ministère des affaires étrangères allemand s'adoucit quelque peu, et il ne proscrivit même plus les emprunts russes, mais à la condition toutefois que les sommes ne fussent pas grandes. A cette époque se rapporté, entre autres, le voyage à S*-Pétersbourg d'un des directeurs de la banque de Darmstadt qui proposait d'achever l'emprunt. L'opinion des cercles financiers reste cependant hostile à la Russie...

Tous ces faits n'apparaissent pas comme des signes que la guerre approche, mais ils caractérisent complètement la situation tendue et l'attitude inimicale.

L'Allemagne est-elle prête à la guerre au point de vue financier .^... La guerre actuellement coûte si colossalement cher que pas une des Puissances n'est en état et qu'il ne serait pas rationnel de réunir en temps opportun les sommes nécessaires pour une guerre. La pré-

paration d'un État est déterminée par l'équilibre de son budget du temps de paix, par l'élasticité de ses revenus, par l'inépuisabilité de son crédit et par la capacité pour la banque centrale d'émission d'ouvrir à l'État, au commerce et à l'industrie un large crédit à court terme... L'Allemagne fait actuellement les derniers pas pour atteindre à cet état de préparation et sera complètement prête sous ce rapport au printemps de cette année...

[Pour faciliter le vote des lois militaires et navales, on avait laissé de côté leurs répercussions financières. Maintenant, on établit une base financière solide sous le couvert des réformes militaires et maritimes. Les nouvelles sources de revenus ont été comptées largement, de façon à permettre des augmentations de dépenses, le système des emprunts a été amélioré, l'encaisse de la Banque impériale en or porté dans la seule année 1908 de ^97 millions de marks à 81 1 (soit 63 " / 0 d'augmentation). On peut calculer que pendant les premiers jours de la guerre, l'Allemagne pourrait disposer de 4.450 millions de marks. Dans le cours de la première année de guerre, l'Allemagne pourrait obtenir io.l\^o millions de marks, ce qui permettrait de couvrir les dépenses de la guerre pendant 10 mois. La seconde année, elle pour-

rait encore recueillir 7.300 millions de marks. Mais ces calculs ne tiennent pas compte des pertes de revenu de l'Allemagne en cas de guerre avec la Russie. Aussi peut-on croire que les Allemands se hâteront de porter la guerre sur le sol russe pour vivre à ses dépens et finir la guerre en quelques mois par une attaque puissante.]

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